‹ L'éducation morale dans l'université (enseignement secondaire): conférences et discussions présidéesChapitre 5 sur 101 · VIII AVANT-PKOI'OS · texte numérisé non relu

VIII AVANT-PKOI'OS

des mérites essentiels de l'Université. Les discussions, même vives, sont toujours restées empreintes de cette courtoisie cordiale qui vient, non d'un dilettantisme sceptique, mais d un respect sincère pour toutes les hautes convictions, et de la certitude que, pour d'honnêtes gens éclaires, il se trouve toujours un terrain d'entente où tous puissent se rencontrer sans s'amoindrir. Le même libéralisme s'est manifesté dans les doctrines. Il a été dit à maintes reprises et senti profondément par tous que l'Université se devait à elle-même de respecter, dans l'âme de ses élèves, les convictions des familles : que le lycée était comme une petite patrie où tous, catholiques, protestants, juifs, libres penseurs, devaient pouvoir vivre en paix et se sentir chez eux, vraiment concitoyens d'une même république intellectuelle et morale: que la morale universitaire, obligée de nètre ni confessionnelle ni animée d'un étroit esprit de parti, devait être humaine et largement civique; que le rôle du maître, dans ces conditions, était de chercher non ce qui divise, mais ce qui unit.

Beau rêve, diront les fanatiques de toute couleur, mais rêve irréalisable : car votre morale, ainsi détachée de toute aiïirmalion dogmatique, perd du même coup ses points d'appui et reste en l'air. Cette objection est bien connue: elle est spécieuse, et beaucoup de personnes en sont touchées. Qu'on me permette d'en dire franchement mon a\is. Je crois qu'elle [)iovient en grande partie d'une illusion.

Dans toute doctrine morale, il y a d abord deux choses fort distinctes : l'idéal pratic|ue ou la règle de vie. cl les principes (pu ser\enl à fonder celte règle. Sur les principes, les doctrines dilVèrent: suri idéal pratique, elles sont en général très voisines les unes des

aVant-propos ix:

autres à une même époque, parce que cet idéal résulte pour une forte part du mouvement général de la civilisation et des besoins instinctifs de la société. Toute grande doctrine apporte au monde une idée ou un sentiment qui est un motif puissant d'action, d'abord nouveau et original, mais qui devient peu à peu comme le patrimoine commun de Ihumanité, et qui se glisse, à l'insu même des dogmatiques, dans les systèmes auxquels il était d'abord étranger. De telle sorte qu en réalité, sur une foule de [)oinls essentiels, tous les liommes d une même époque, quels que soient leuis systèmes théoriques, pensent à peu près de même. Ils se disputent sur un certain nombre d abstractions : mais, au fond, ils sont plus sendolables les uns auv auties qu'ils ne le croient eux-mêmes, et ils s'unissent à jdcu près dans une même conception concrète de la vie. Ajoutons que, dans la pratique, ce qui fait qu'on vit bien ou mal, c est beaucoup moins la nature des principes auxquels on rattache théoriquement ses actions (chose à laquelle peu d hommes songent ordinairement), que les habitudes acquises, les tendances développées, les sentiments et les idées auxquels on demande consed, et (pii sont, bien plus que les systèmes proprement dits, les causes immédiates et réellement déterminantes de l'action. Or ces habitudes, ces sentiments, ces idées directrices peuvent être fort semblables chez des honunes (pii les rattachent, en théorie, à des principes diUérenls. On peut êtrejuifou chrétien. eta^oir ou n'avoir j^as l'habitude d'agir selon sa conscience, de se respecter soi-même, d'aimer ses proches, de chercher le bien de ses semblables. Les principes métaphysiques habitent, pour ainsi dire, une région supérieure d'où ils ne descendent que rarement dans le

X AVA>T-PnOPOS

domaine (le l'aclion. En matière déduealion. 1 influence n'appartient donc pas seulement à ceux rpii établissent, au point de vue théorique, les fondements derniers de la morale. Elle appartient tout autant à ceux qui développent les motifs immédiats d'action, et ces motifs, en fait, n'ont le plus souvent rien de métaphysique.

11 n'est donc pas vrai qu'une morale pratique fondée sur ces motifs soit une morale en l'air. Ce sera, au contraire, une morale très solide, très persuasive, très eflîcace, et d'ailleurs très libérale; car elle n'exclura aucun des systèmes métaphysiques; elle acceptera même volontiers leur concours, mais ne s'y asservira pas. Elle laissera aux familles, aux ministres des confessions différentes, le soin de rechercher les principes et de les établir; et, quant à elle, sans entrer jamais en conflit aACC les doctrines, elle se tiendra fermement sur le terrain solide de l'action, oii elle trouvera beaucoup de bien à accomplir. Libre à chacun de couronner à sa guise l'édifice de la morale. Mais la première chose à faire, c est de jeter dans les jeunes âmes les arermes de toute vie morale, en a" créant des habitudcs sérieuses, droites, consciencieuses. Tel peut et doit être le rôle de l'éducation au lycée. Sans disputer sur les systèmes, un bon pioviseur, de bons maîtres peuvent rappeler aux enfants le détail de leurs devoirs, sur lesquels tout le moufle est d'accord. Ilspeuventaussi, chose plus importante, développer en eux l'habitude d'agir en interrogeant leur conscience. Ils ])euvent déposer, dans ces jeunes consciences, des motifs d'agir très féconds et universellement acceptés : le respect de soi-même (qui était, pour unEpiclète, un souverain motif (1(> faiie le bien): le désir de |)laircàleurs parents et à

Page 1