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LES HABITUDES MORALES

OU puni pour un larcin ou un délit analogue, peut* être encore le déplaisir d'affliger ceux qu'il aime, faisant naître des conflits entre les instincts égoïstes de l'enfant et ses tendances et ses habitudes sociales, diminueront d'autant la facilité qu'il avait à satisfaire les premiers, quand il les savait impunis. Cependant je doute fort qu'à l'âge de deux ans, la pensée seule de l'expiation prochaine puisse empêcher beaucoup d'actes agrépbles. Le repentir est étranger à l'enfant de cet âge, aussi bien qu'à l'animal. Je crois, en effet, que M. Romanes à un peu surfait la capacité morale de l'animal. « Etant allé, dit-il, dans la maison d'un ami, j'avais enfermé un terrier dans ma chambre. Furieux d'avoir été laissé à la maison, il mit les rideaux en lambeaux. A mon retour, il m'accueillit avec joie. Mais, dès que je ramassai les lambeaux et que je les lui présentai, l'animal se mit à hurler et à gémir en s'enfuyant vers l'escalier. Le fait est d'autant plus remarquable que l'animal n'avait jamais été châtié. Je ne puis donc y voir qu'un certain sentiment de repentir (I). »

La présence même des parents n'est un excifant pour le bien, et surtout un empêchement du mal, que lorsqu'elle s'impose sans phrases. Henri, un enfant de trois ans, bien élevé, paraît toujours fort distrait, quand on le gronde, pour peu que le sermon dure ; la réprimande finie, il fait une question à brûle-pourpoint, et reprend la série des idées, quelquefois réitère les actes interrompus par la gronderie. Ainsi se conduisent les animaux pris en flagrant délit de larcin,

(1) Cité par la Revue philosophique, p. 503, nov. 1878, B. Ferez. — L'Ediication morale. ' 9

si Ton crie après eux, an lieu d'agir. Mais si Ton ^rend avec Penfant dont je parle un air sévère ou attristé, et si on lui dit simplement : « Y penses-tu, Henri? Tu me fais de la peine, » il écoute, observe le visage, réfléchit pendant deux secondes, et se montre à son tour plus ou moins affligé, et plus ou tnoins disposé à bien faire. N'est-ce pas cette peine de sympathie, directement engendrée par l'instinct de sociabilité, qui est, entre deux et trois ans, l'avant- •coureur du remords? Lorsqu'une défense lui a été faite, d'un air sérieux ou fâché, par ses parents, Fernand, âgé de deux ans et demi, y pense quelquefois ♦toute la journée. C'est là une heureuse disposition, qui doit se perfectionner par les expériences successives, et, grâce au progrès du raisonnement, arriver aisément à cette sorte de sens moral abstrait, ou du moins 'très large, qui s'exerce souvent en dépit des | influences les plus contraires, et qui fournit plus tard | les meilleurs motifs à la discipline personnelle. Cette | disposition à la mémoire aflective peut, au contraire, | engendrer une forte tendance à la rancune et à la | haine. I

La sympathie, d'un côté, l'autorité, de l'autre, | ont déjà ébauché, dès l'âge d'un an, cette sorte de i moralité rudimentaire, qui n'est que l'habitude de se I comporter comme nous le voulons, et comme les I expériences personnelles de l'enfant, et nos exemples, encore plus que nos caresses et nos réprimandes, lui ont appris à le faire. Mais il est curieux d'observer les révoltes fréquentes de la liberté de l'enfant contre l'autorité, que ses tendances sympathiques lui rendent par ailleurs si chère. Ainsi, l'enfant agit quelquefois dans le but, en apparence exclusif, de

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faire plaisir à ses semblables ; il paraît même obéir mieux à ceux qui l'aiment ou lui plaisent le plus, à sa mère qu'à son père. Dès Tâge de dix mois, il semble que la crainte du châtiment ou de la réprimande influe moins sur lui que la sympathie. Notons cependant que l'amour-propre, dans la plupart de ces circonstances, se met volontiers de la partie; ce qui ne doit pas -étonner, quand on est convcdncu de Torigioe égoïste de la sympathie elle-même.

VII. Quand il a l'air de ne chercher qu'à nous plaire, l'enfant ne veut souvent se faire plaisir qu'à lui-même, ou faire devant nous acte de personne. Il est heureux, quand il a fait arrêter les larmes de sa mère, et aussi quand on l'a loué pour quelque chose ou qu'on a ri de ses jeux. La joie d'être aimé ou loué, l'ennui de déplaire ou d'être blâmé, sont déjà, il est vrai, une ébauche des joies et des peines de la conscience dite •abstraite, et qui est beaucoup moins abstraite chez l'adulte qu'on ne le croit communément. Il faut tenir grand compte, même à l'âge d'un an ou quinze mois, de cette disposition, plus ou moins développée chez l'enfant, à comprendre la douceur et la sévérité, l'approbation et la réprimande. Mais combien de fois les considérations de ce genre sont par lui oubliées, ou foulées aux pieds I

On ne peut pas en dire autant de la justice ; l'enfant l'applique d'abord aux actes d'autrui, et d'après la nature des sentiments que ces actes lui font éprouver. Il s'irrite de voir qu'on lui prend ses jouets; puis, à force d'avoir entendu dire qu'il est vilain de prendre aux autres ce qu'ils ne vous donnent pas, il finit par concevoir l'idée d'abord concrète, et puis assez générale, d'appropriation illicite. De même,

lorsqu'on punit un de ses frères, il viendra vous raconter en détail la nature du châtiment, la faute qui l'a occasionné, surtout la manière dont le coupable l'a supporté ; il ne manquera pas de qualifier par quelque épithète générale l'acte puni : tout cela, parce qu'il en a commis de tels et subi conséquemment des punitions semblables. Du reste, l'enfant hait l'injustice, mais surtout à lui faite, ou supposée faite, et qui n'est pour lui qu'un désaccord entre la manière accidentelle et la manière habituelle dont on le traite. Il est passionné aussi pour l'égalité, mais quand elle flatte ses caprices, ses goûts, ses penchants dominants. Quand l'inégalité s'exerce au détriment des autres, même de ses parents et de ses amis, s'il y trouve un avantage quelconque, il ne la sent guère.

VIII. Terminons par une réflexion aussi triste à faire qu'utile à méditer. La bonne volonté et la vertu même des parents ne garantissent pas toujours une éducation heureuse. Des parents sains de corps et d'esprit, d'âge bien assorti, vivant dans de bonnes conditions hygiéniques, n'ont pas toujours des enfants moraux. Il y a à compter, pour eux aussi, avec les affligeants retours de l'hérédité. Quant aux surmenés de toute sorte, aux excessifs, aux intempérants, aux vicieux, qu'ils le soient ou non de naissance, ils préparent infailliblement une race vouée au vice, à la folie, au crime. Sans doute des tendances violentes ou malsaines se montrent chez beaucoup de jeunes enfants ; mais elles sont, chez plusieurs, souvent si accusées, quoique parfois intermittentes, qu'il faut voir en eux de pauvres victimes des lois fatales de Thérédité et de la dégénérescence. Ces dispositions

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