‹ L'éducation morale dès le berceauChapitre 19 sur 87 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'éducation affective et morale des sens.

Le Goût.

I. La culture morale du goût ea vue du bonheur et de la moralité de Tenfant. — II. Comment il faut régler Tappétit de Tenfant pour les mets qu'il aime, — ^Trouver le Juste milieu entre le strict nécessaire et le superflu exagéré n*est pas toujours chose facile ; erreurs de Locke, Rousseau et Spencer, sur ce point.— III. L'enfantadmis à la table de ses parents apprend mieux la tempérance et la docilité.— lY.Comment on l'habitue à secontenter de toute espèce d'alim^ents* — V. Le goût a ses répugnances naturelles, qu'il faut se garder de confondre avec ses caprices. — Ces répulsions n'indiquent pas toujours un simple dégoût de certaines saveurs. — Diverses sensations qui s'ajoutent à celles de saveur. — Conséquences pratiques: à tirer de ce fait. — VI. Précautions à prendre quand la répugnance persiste. — Plus fait ici douceur que violence.

I. Chaque sens, au regard de l'éducation morale, est tout ensemble objet et instrument de discipline. Sou fonctionnement régulier doit procurer à

Tenfant, comme à l'adulte, le plus de plaisirs, avec le moins de peines possible, et tourner au profit général de sa culture morale.

Les moralistes, et même les hygiénistes, paraissent en général sacrifier le bonheur actuel de l'enfant à son bonheur à venir. Sous prétexte d'endurcissement physique, quelques-uns condamneraient volontiers le nourrisson à une sobriété qui n'est pas même le fait du sage. Quand ils parlent du goût, • c'est presque toujours pour en restreindre les exigences et en signaler les dangers. 11 y a cependant une sensualité légitime pour tous les âgés. Le bienêtre, à tous les instants de la vie, est pour chacun un besoin et un droit. Il a pour condition essentielle l'abondance suffisante d'ahments agréables. Il a sa place entre le strict nécessaire et le superflu exagéré. Trouver ce juste milieu, tel est un des premiers points de l'éducation morale du goût.

Y a-t-il lieu d'exercer le goût au point de vue émotionnel, de le rendre plus habile à discerner les saveurs agréables des saveurs désagréables? La nature s'est elle-même chjargée de ce soin. Le goût est, chez le nouveau-né, le plus perfectionné de tous les sens. L'enfant, dès sa naissance, distingue les saveurs principales, le sucré de l'amer, de l'acide, du salé. Il est moins apte à distinguer l'intensité des saveurs ; mais il apprend de lui-même à le faire. L'éducation morale du goût doit donc porter sur d'autres points. E[le doit se préoccuper surtout d'en modérer l'excès et la délicatesse, et d'en faire contribuer les plaisirs et les peines au développement des habitudes morales. II. Pour la première période de la vie, la nature semble s'être réservé la solution du problème. L'en-

fant se rassasie avec délices du lait maternel, et il s'endort satisfait. Mais, si nous n^y prenons garde, cette sensualité légitime ne s^arrête pas toujours aux bornes prescrites par la nature. Malgré la facilité qu'a son estomac.de se débarrasser du trop plein l'enfant au berceau est souvent victime de son imprévoyante gloutonnerie. Faire des repas trop abondants, trop nutritifs ou trop fréquents, est la cause de nombreux accès de colique ou d'impatience, La nature ne suffit donc pas toute seule à régler la sensualité et à assurer le bonheur de l'enfant ? C'était l'opinion de Locke, qui a poussé cette vérité jusqu'à l'abus, confondant plus d'une fois la règle avec la réglementation. Mais l'opinion contraire, soutenue de nos jours par son savant compatriote, Herbert Spencer, accuse un optimisme utilitaire qui a ses dangers. Examinons de près les deux théories ôppo-

Locke, trop préoccupé, comme Rousseau, d'arracher l'enfant à l'empire des habitudes physiques, a pensé que les heures de ses repas ne doivent pas être réglées ; mais il a compris la nécessité des prescriptions et des prohibitions relativement à la nature des aliments; cette partie de son traité fourmille, il est vrai, d'erreurs capitales. Herbert Spencer, en haine des appétits artificiels, accorde trop de confiance aux appétits naturels. Selon lui, les enfants livrés à eux-mêmes ne se donneront jamais d'indigestion : laissez-leur, offrez-leur, sans choix arbitraire, sans parcimonie, les aliments* et les friandises qui leur conviennent ; l'expérience leur apprendra à se régler eux-mêmes, s'ils ont péché par gourmandise. Cette infaillibilité de Tins-

tinct est ici surfaite à Tégard de l'enfant^ comme eUe le serait à Tégard des animaux: à l'état sauvage ou à Tétat domestique, l'animal est capable de mille intempérances funestes. Est-ce que l'élevage de nos animaux, sans parler de nos vues sélectives à leur égard, n'est pas forcément soumis à des règles?

La vérité est qu'on risque autant à violenter la nature qu'à la laisser faire, lia gourmandise et Tintempérance sont bien souvent des revanclies prises contre des privations injustes, mais souvent aussi elles sont les fruits naturels de la gâterie. Une éducation trop rigide ou trop molle fait des bourreaux ou des victimes de leur estomac. Il importe donc de former le jeune enfant, autant que possible, à des habitudes qui persisteront peut-être pendant toute la vie. J'estime avec Locke, qu'il faut des règles pour la nature de ses aliments, et, contre son avis, qu'il ea faut aussi pour les heures de ses repas. On peut consulter, sur ces deux points, les ouvrages de nos hygiénistes, qui ont fort bien traité la question.

III. Lorsque Penfant est à peu près sevré, on peut se demander s'il n'y a pas des inconvénients à lui faire partager les repas communs, inconvénients relatifs à sa docilité et à sa tempérance. La question à ce double point de vue, a préoccupé les médecins moralistes et attiré l'attention des éducateurs. Faut-il admettre les enfants aux honneurs de la table de famille, et à quel âge faut-il les y admettre? Plusieurs sont d'accord que jusqu'à l'âge de quatre ou cinq ans, les enfants dînent à part sous la surveillance des bonnes. A voir comment tant de jeunes gens se tiennent à table, on serait tenté de penser comme eux. Voyez ce petit garçon de dix-huit mois, que l'on vient de

jucher sur une haute chaise, devant une assiette de potage, sa cuiller à la main. Tant que, dans ses maladroits essais, le mangeur novice se borne à éclabousser la nappe, les habits des voisins et ses propres vêtements, le mal parait médiocre ; mais bientôt, un coup d'œil lancé à droite et à gauche annonce les accès d'impatience et de mutinerie : la cuiller est jetée au loin sur la table et va se loger où elle peut ; le verre de l'enfant, brusquement repoussé, inonde tout autour de lui ; ou sa main, après s'être aplatie au beau milieu de son assiette, prend le pain d'un voisin, s'en amuse et en fait toutes sortes de jeux. Si de pareilles scènes ne se sont pas produites au commencement du repas, elles ne se feront guère attendre : bientôt rassasié d'un mets qui lui a plu, il en saisit à pleines mains les restes, ou môme la grosse bouchée qui ne veut plus passer, et cela tombe sur la nappe ou sur la poitrine du marmot. Et je ne parle pas des pleurs, des cris, des trépignements qui répondent à la moindre remontrance faite alors parla mère, pour peu qu'il se sente des intelligences dans la place, qu'il ait rencontré un regard de piiié ou de satisfaction dans les yeux d'un convive. Ce sont des excès que la douceur la plus maîtresse d'elle-même ne peut tolérer, et, pour avoir raison de l'enfant, on est forcé de l'emporter hors de là salle, malgré ses cris désespérés.

11 est rare aussi que le régime de famille ait la simplicité que comporte l'éducation physique et morale du petit enfant, et il n'est pas toujours facile, à k table commune, de lui en faire un entièrement à part. 11 s'y trouve, d'ailleurs, mêlé à des conversations de toute espèce, qui ne sauraient être pour lui d'au-

cun profit intellectuel et moral. Graves considérations, mais qui ne suffisent pas pour faire refuser la table commune au petit homme.

Et d'abord, s'il ne devait y voir que des exemples équivoques de sobriété et de retenue, je me demande comment les personnes qui les lui donneraient pourraient s'arranger, par ailleurs, pour lui en inculquer des leçons profitables. Le jeune enfant apporte à la table l'innocente gaîté : on peut lui rendre la monnaie de sa pièce, et l'y accueillir avec un sérieux aimable. Respecter l'enfant, c'est se respecter soi-même : le beau malheur ! Les repas de famille sont aussi pour lui la continuation et comme le couronnement de toutes les leçons, surtout des leçons de morale. Tantôt une allusion sur sa conduite du jour le fait rougir de honte ou de plaisir ; tantôt ses désirs combattus d'un ton doux, mais ferme, lui rappellent la distance qui est entre lui et les grandes personnes ; d'autres fois l'attention sans faiblesse qu'elles prêtent à ses actes ou à ses paroles lui apprend à quel point il est sur le pied d'égalité avec elles ; enfin, au dessert, un peu avant l'heure des jeux bruyants et animés, il y a un moment précieux pour les petites anecdotes, régal de tous les âges. Oui, bien qu'il en doive coûter à l'humeur et aux habitudes des grandes personnes (sacrifice toujours léger quand on aime les enfants), je crois que, sous tous les rapports, l'enfant se trouve mieux placé à la table de ses parents qu'à la table des domestiques ou sur les genoux des bonnes. A la table de ses parents, il apprendra mieux la tempérance et la docilité, et cela suffit pour qu'on l'y garde. Je conseillerais du moins à la mère qui croirait bon de ne Ty admettre qu'à

Page de trois ou quatre ans, de s'arranger pour lui donner à manger elle-même, afin de le dressjr convenablement, ce dont, en général, les bonnes se moquent assez.

IV. On habitue aisément les enfants à ne manger que les aliments qu'on leur offre, et à des heures aussi réglées qu'il convient. Un de mes jeunes parents, depuis l'époque du sevrage, s'est toujours assis à la table commune, et, malgré sa tendance naturelle à la gourmandise, et peut-être même à la gloutonnerie, il s'y est toujours contenté de ce qu'on lui donnait. Quand il avait mangé d'un plat, il ne manquait jamais de s'écrier : « Et après, qu'est-ce qu'il y a ? » Mais il n'étendait jamais la main, il jetait rarement un regard d'envie sur l'assiette de ses voisins ; il savait que cela n'était pas pour lui. Ses parents s'étaient rendus avec lui chez des amis de la campagne ; la promenade avait aiguisé les appétits, et surtout le sien. Après avoir échangé les baisers d'usage, il se mit à gambader par la chambre ; on ne larda pas à lui offrir d'un bouillon auquel il fit honneur. « Et après ? » dit-il doucement à sa mère. Celle-ci lui dit : « Il n'y a plus rien, c'est fini » ; et elle le fit descendre de sa chaise, refusant pour lui les autres choses qu'on lui offrait. L'enfant obéit sans maugréer ; mais bientôt, tirant à lui le bras de sa mère, il lui dit à l'oreille ; « Je te dis qu'il y a de la viande dans une cocotte : il y en a, je l'ai vue. » Cette retenue inconsciente, chez un gourmand avéré, est un exemple de l'influence des bonnes habitudes contractées dans la famille. J'ai vu aussi un grand nombre d'enfants bien élevés se tenir à table chez eux, et se conduire, chez

des étrangers, aussi bien que celui-ci. On peut donc régler^ tout en la satisfaisant, la sensualité enfantine.

Le goût a ses répugnances naturelles, qu'il faut se garder de confondre avec ses caprices. Elles vont si loin, à l'égard de certains mets ou de certaines boissons, que la vue seule en provoque chez le tout jeune enfant des mouvements de répulsion, et, quand il est plus grand, des nausées. L'éducateur ne doit pas méconnaître ces avertissements de la nature. Les répulsions n'indiquent pas toujours, il est vrai, un dégoût de certaines saveurs. Nous voyons souvent l'enfant repousser ou demander un mets ou une boisson qui lui avait plu ou déplu tout d'abord. Ce n'est point simple fantaisie de sa part. Il a pu être un moment trompé par la nouveauté de la saveur, ou par les sensations du contact, de température et d'odeur, qui s'y trouvaient associées.

En effet, diverses sensations peuvent s'ajouter à celles du goût. <( Ce que nous appelons une saveur, nous dit Taine, peut renfermer, outre la sensation de saveur proprement dite, une quantité de sensations d'une autre espèce. D'abord, comme l'arrièrebouche communique avec le nez, le nerf olfactif fonctionne en même temps que les nerfs gustatifs ; une sensation d'odeur ou plutôt de tact nasal est incluse parmi les sensations du palais. Les sensations de saveur proprement dite se compliquent en beaucoup de cas d'une sensation tantôt attrayante, tantôt répugnante, qui appartient aux nerfs du canal alimentaire. Le même plat de viande change de goût, selon que l'efitomac est vide ou surchargé. Les aliments les plus délicats sont sans saveur, terreux ou

amers, quand reslomac est malade. Beaucoup d'impressions réputées sapides sont uniquement tactiles : telles sont les saveurs acres, irritantes, astringentes. Enfin certaines saveurs sont en elles-mêmes mélangées d'une sensation de chaud ou de froid : telles sont celles des liqueurs fortes ou celles de plusieurs bonbons (1) ». Il faut donc s'assurer que la saveur du mets repoussé par l'enfant ne lui déplaît pas à cause de ces sensations adjointes.

On sait que la répugnance de l'enfant pour une substance vient quelquefois de notre négligence même. Les substances les plus amères, par exemple, la camomille et la rhubarbe, quand elles sont sucrées, et ni trop chaudes, ni trop froides, sont agréées par le nourrisson comme du lait. C'est à nous de ne pas lui offrir des liquides d'un goût fort, non sucrés, de température extrême, trop froids ou trop chauds. Il a bien raison de refuser du lait aigri, des mets trop salés, ou dont la tolérance suppose un émoussement du goût et de Todorat qui ne viendra que par la suite.

VI. Pour vaincre un dégoût persistant, plus fait douceur que violence. C'est rendre un très mauvais service aux enfants que de vouloir les obliger à prendre des aliments à contre-cœur. L'effet de ces exigences lacédémoniennes est aussi déplorable pour la santé que pour le caractère. Je connais une jeune dame qui se révolte encore au souvenir des oignons et du bouilli que son père la forçait à manger, et qu'elle vomissait presque toujours après le repas. Moi-même, dans mon enfance, j'avais toujours mal à la tête les jours du

(1) Vlntelligence, t. I, pp. 240 et suiv.

pot-au-feu ; je n'ai pu me faire que très tard à ce genre d'aliment. 11 faut compter sur le temps, sur l'invigoration des organes, sur l'effet de l'exemple et des encouragements, pour dominer à la longue ces répugnances instinctives. L'abus de la force, la fmesse des expédients, n'en triomphent qu'au détriment de la docilité ou de la sincérité de l'enfant. On aura bien de la peine à combattre plus tard une répugnance qui a résisté aux menaces ou aux punitions. II n'est guère prudent, non plus, de ruser avec la crédulité d'un enfant de trois ans, et de vouloir lui faire manger des aliments qu'il refuse en lui assurant à haute voix, et d'un air décidé, comme le veut Preyer, « que cela est bon >^. Une fillette élevée avec douceur, et qui n'osait pas être d'un autre avis que sa mère, au lieu de lui dire : « Je n'en veux pas », lui disait : « C'est bien bon, mais je n'ai pas faim ».

On peut avec le temps vaincre la plupart de ces répugnances, en engageant l'enfant à goûter à certains mets, par raison, et pour faire plaisir, mais le laissant libre de les refuser. « Tu vas faire un essai: mangesenun peu, rien qu'unpeu ». A de pareilles injonctions, l'enfant ne tarde pas à se rendre, et le plus souvent il finit par avouer que telle chose, dont il ne voulait pas, « n'est pas mauvaise ».

Page 1