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CHAPITRE II

L'odorat

I. Importance de Todorat au point de vue des plaisirs qu*il procure. — La sensibilité olfactive chez les petits citadins et les petits villageois. — II. Effets de l'éducation affective de l'odorat. —III. L'abus des odeurs et des parfums est nuisible de plusieurs façons.

I. L'odorat, avant-garde du goût, éclaireur de Tintelligence, est aussî, pour ranimai en général, et pour rhomme adulte en particulier, la source de jouissances comme désintéressées et de déplaisirs sans conséquence utile. Il a même une certaine parenté avec le beau. Ainsi, dit M. Marion, « la joie esthétique que cause la vue d'un beau paysage d'été est certainement augmentée par l'odeur des foins coupés (1) ». Pas pour tout le monde, il est vrai ; plusieurs personnes en sont gravement indisposées, et j'ai connu une dame et sa fille qui, de passage en Normandie, en avaient été malades : les fièvres du foin, disaient les paysans.

Rousseau supposait, avec raison, selon moi, que Todorat ne doit pas être fort actif dans le jeune âge, puisque ses indications ne paraissent guère utiles à la nourrice de l'enfant, non plus qu'au nourrisson lui-

(1) Leçons de psychologie ^ p. 290.

B. Ferez. L'Education morale 10

même. Cependant,dès les premiers jours, les sensations olfactives existent. Le nouveau-né est impressionné par certaines odeurs, et Ton cite un enfant de six semaines, et un autre de deux mois, qui refusaient ou qui prenaient le sein de certaines femmes, guidés par la seule odeur de leur transpiration. Tiedemann, dont Fenfant, âgé de treize jours, avait rejeté quelques médecines après les avoir goûtées à plusieurs reprises, va jusqu'à supposer qu'il les « distinguait de ses aliments par l'odeur ». Le fils de Darwin^ k trentedeux jours, « reconnaissait le sein de sa mère* à une distance de 75 à 100 millimètres, comme le montraient le mouvement de ses lèvres et la fixité de ses yeux », et Darwin suppose que la vue et le toucher n'y étaient pour rien, que l'enfant y était guidé par la sensation de chaleur, ou par Todeur. Kusmaûl a fait des observations du même genre.

J'ai vu des enfants très jeunes qui se montraient plus sensibles aux bonnes qu'aux mauvaises odeurs. Il en était encore ainsi plus tard pour beaucoup d'entre eux. C'est qu'il faut un sens exercé et une grande habitude d'attention volontaire pour distinguer les sensations provenant d'impressions aussi variables et fugitives. Les jeunes enfants ne sentent bien les odeurs que lorsqu'on les invite à le faire. Alors, si on les approche d'une fleur ou si on leur met un bouquet sous le nez, ils reniflent, car c'est leur manière de flairer, et sourient de plaisir. On voit par là qu'ils sont très sensibles aux bonnes odeurs. Ils ne font aucune démonstration à l'égard des mauvaises odeurs ; ils s'y habituent sans doute avec une très grande facilité.

La sensibilité olfactive varie suivant les individus,

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et surtout suivant les différences du milieu. Les enfants élerés à lâ ville ont en général l'odorat plus fm que les jeunes paysans. On ne les amène guère dans les jardins que pour leur faire admirer et sentir le» fleurs; les salons de leurs mères, leurs fenêtres, leur ofirent à chaque instant de suaves émanations à respirer; ils sont souvent eux-mêmes imprégnés de parfums très excitants qui, variant de nature ou d'intensité, irritent sans Témousser leur sensibilité pour les bonnes odeurs. Quant aux odeurs désagréa-r blés, ils leur voient faire autour d'eux une guerre acharnée ; ils prennent, eux aussi, l'habitude de les signaler comme offensantes : double exercice de l'attention qui contribue à raffiner cette sorte de sensibilité. De son côté* l'enfant élevé aux champs, en plein air, n'a guère l'occasion de s'arrêter à flairer l&B pauvres fleurs des champs. Il se vautre dans l'herbe, et la prend à pleines mains, sans songer à faire l'analyse du parfum végétal qui s'en dégage. C'est bien inconsciemment qu'il distingue, sans trop en jouir, l'odeur caractéristique des blés, du maïs, des luzernes, des vignes,, des noyers, des cerisiers, des chênes; il connaît plutôt et savoure celle des pommes et des poires mûres. Il fait même bon marché, en général, des odeurs les plus repoussantes. Il a été de bonne heure accoutumé à ne pas rechigner aux plus pénibles besognes, sans se préoccuper des susceptibilités de son nez. Ses vaches, ses dindons, la cour de la ferme, le verger, les champs, ce n'est pas l'odeur du fumier qui les lui gâte et qui l'empêche de les aimer.

II. Il est sans doute possible de concilier, pour le sens de l'odorat, les effets de l'éducation rustaude et

de l'éducation bourgeoise. Le discernement des bonnes odeurs et celui des mauvaises peuvent très bien aller ensemble : celles-ci ne sont pas les contraires de celles-là, et la délicatesse d'impression pour les unes ne détruit pas la délicatesse d'impression pour les autres. De ce côté, on peut espérer une réaction morale, et particulièrement chez les enfants des classes élevées. Sans émousser chez l'enfant le sentiment des odeurs désagréables, des odeurs caustiques, alliacées, nauséeuses, fétides, il faut, autant que possible, l'habituer à les supporter. Il sera ainsi préservé de plus d*un ennui dans la vie ; il ne sera pas exposé à perdre la tête ou l'appétit dans une foule de circonstances inévitables.

Il y a un aguerrissement indirect de l'odorat, presque aussi utile que l'endurcissement contre le froid. J'ai vu des femmelettes ébaucher une grimace d'horreur, au seul mot de tabac, de gaz, de fumier, etc. Il n'en aurait pas été de même, si, toutes jeunes, on les avait amenées (pourquoi pas?) à manger quelque mets préféré au milieu d'odeurs d'une âcreté ou d'une fétidité progressivement accrues. Esl-ce que le nourrisson se dégoûte du lait de sa nourrice, ou de ses premiers aliments, quand il sent Todeur fétide qui s'exhale, malgré qu'on en ait, de sa chétive personne? Il y a tout un système d'habitudes plus on moins faciles à prendre au point de vue de l'aptitude à savourer les odeurs agréables et à supporter les mauvaises. Un enfant de trois ans doit être déjà dressé de telle façon, qu'il flaire une fleur ou un bouquet en disant : « Quel plaisir de sentir cela ! », et qu'à propos d'une odeur infecte, il dise tranquillement, sans se boucher le nez, et sans presser le pas : «Vrai-

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ment, cela ne sent pas bon ! » On peut même rire avec lui de certaines impressions malodorantes, tout en s'en éloignant ou s'efforçant de les chasser. Le rire fait passer tant de choses !

III. Enfin n'oublions pas que l'abus des odeurs et des parfums est nuisible de plusieurs façons. Une stimulation incessante de la membrane et des nerfs olfactifs émousse^ aussi bien que la maladie, la sensibilité de l'odorat. De plus, elle énerve le Qtorps, engourdit l'intelligence et amollit la volonté. Cet abus expliquerait à lui seul les alternatives d'extrême langueur et d'irritabilité extrême, qui sont le propre de certaines natures asiatiques. J'aimerais mieux un enfant dont les narines aspirent avec délices les odeurs culinaires, que celui qui se montrerait ravi des odeurs ambrosiaques ou aphrodisiaques, dont certains parents aiment à s'entourer. Je ne voudrais jamais un bouquet dans sa chambre, point de parfum dans ses bains, dans ses cheveux, sur ses vêlements. Je le voudrais cependant très sensible aux odeurs suaves des fleurs, telles que la rose, la violette, le lys, la verveine, le jasmin, le réséda, et je crois qu'il convient de Pexciter tout jeune à les distinguer, à les savourer, mais toujours en plein air, dans un jardin, en pleine nature. Ces plaisirs délicats ont une influence indirecte sur les sentiments esthétiques et sociaux, influence heureuse, si l'on sait éviter le raffinement.

Je ne sais pas, d'ailleurs, jusqu'à quel point l'influence modératrice de la première éducation peut lutter contre les effets de l'évolution normale, et surtout pathologique, des années ultérieures. Dans ces questions si délicates de l'appétence et du dégoût des sensations olfactives, il faut toujours tenir compte de

l'âge, du sexe, du genre devie^de la constitution variable du sujet. J'ai connu des femmes qui, bien qu'elles eussent été élevées de façon à n'être pas incommodées par les odeurs, en sont arrivées, passé la trentaine, à devoir s'interdire, sous peine de névralgies, les fleurs, sauf quelques rares exceptions, toutes les espèces de parfums, cela va sans dire, et, en outre, l'odeur du tabac, de la paille brûlée, de la fumée du charbon de terr«, etc. Les femmes dites nerveuses, •des malades assurément, sont grandement impressionnées par les odeurs. L'imagination est naturellement pour beaucoup dans les eifets plus ou moins graves qu'elles ressentent à leur occasion. Telle actrice sentait brusquement s'arrêter sa voix, pour une rose qu'elle avait flairée. Une dame, qui ne pouvait souffrir l'odeur de la rose, tomba en syncope en voyant à la ceinture d'une de ses amies une rose artificielle. C'était là un cas bizarre de vision odorée.

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