PARIS FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
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CONSIDERATIONS GÉNÉRALES SUR LA NATURE ET LA PORTÉE DE L'ÉDUCATION MORALE
L'éducation morale a pour but de développer et de discipliner, pour le plus grand bien de Tindividu et de la société, les forces innées qui portent l'homme à l'action. Favoriser les tendances reconnues utiles par réljte des gens éclairés et pratiques, réduire les tendances contraires à leur minimum d'énergie, et, sinon les supprimer, les dériver au bien, autant que possible, tel doit être le but de Téducation, quel que soit l'état des connaissances scientifiques, des institutions et des aspirations sociales. Or, les tendances dont je parle ont pour aliment des sensations, des émotions et des volitions. C'est à la régularisation de ces trois sortes de forces que l'éducation morale s'applique.
Que sont, en définitive, ces tendances, dont l'éducation doit favoriser ou contrarier le jeu ? Des ins-
tincts, des aptitudes héréditaires, c'est-à-dire des habitudes consolidées à travers les âges. En vertu de la faculté de se ressouvenir qui est inhérente au système nerveux, la répétition des actes en facilite la reproduction ; c'est pourquoi les habitudes les plus fortes sont celles qui proviennent de la vie ancestrale, et dont les habitudes nouvellement formées ne sont souvent qu'une dérivation. En bien comme en mal, le fonds de ces virtualités héréditaires est d'une richesse inépuisable : l'éducateur peut y chercher avec confiance les éléments de formation d'habitudes nouvelles. « Son rôle, a dit Huxley, consiste à former des habitudes, à surcharger d'une organisation artificielle l'organisation naturelle du corps, de façon que des actes demandant d'abord un effort conscient finissent par devenir inconscients et s'effectuent machinalement. Si l'acte qui demandait d'abord la connaissance et la volition de tous ses détails nécessitait toujours le même effort, l'éducation deviendrait impossible ». Il est vrai que, pour le jeune enfant, il s'agit bien platôt d'actes inconscients que d'actes conscients à faciliter par l'habitude. Mais, conscientes ou inconscientes, les habitudes n'ont qu'une manière de naître, la répétition des actes, et c'est là ce qui intéresse l'éducateur.
Quelle que soit, d'ailleurs, la puissance de l'habitude sur la formation des mœurs et du caractère, il ne faut pas caresser l'illusion, chère à tant d'éducateurs, de pouvoir façonner à son gré les facultés de l'enfant. En effet, bien qu'il ne soit pas permis de prendre au pied de la lettre l'aphorisme célèbre, que « chaque nerf se souvient de sa vie passée »^, il est cependant impossible de limiter la force de révivîs-
«ence des souvenirs élaborés à travers la longue série <les âges. « Bel oiseau se fait de lui-mênoie », ce dicton populaire a raison plus souvent qu'on ne le voudrait. Ne prétendons pas refaire en quelques années tout le travail des « éducations antérieures ». Mais Péducation individuelle se bornerait-elle à faire obstacle, pour toute la vie, ou pour une grande partie de la vie, au développement d'un certain nombre de tendances nuisibles, que ce résultat ne serait pas mince. Or, réducateur peut avoir une ambition de ce genre : tout comme l'hygiène physique, avec laquelle elle a des rapports si intimes, l'hygiène morale a pour essentiel effet d'ajourner, d'enrayer la majeure partie des causes qui auraient fatalement amené l'explosion du vice, de la folie ou du crime. D'un côté, la force des habitudes factices, que l'éducation impose ou suggère; de l'autre, celle de la discipline personnelle, dont elle pose les fondements, sont capables de lutter, dans une mesure inappréciable, contre les tendances ou habitudes innées.
La physiologie elle-même, qui met en si grand relief les influences héréditaires, nous autorise à faire une large place aux acquisitions de la volonté. « C'est «urlout en arrêtant, en diminuant, modérant des actions réflexes ou instinctives, dit M. Charles Richet, <jue la volonté paraît s'exercer ». Cette force d'inhibition n'est pas la même chez tous : elle dépend de l'état du cerveau, et, comme le cerveau lui-même, elle a ses variétés, ses degrés, ses maladies, ses anomalies ». Mais, « ainsi que toutes les autres fonctions cérébrales, celte faculté d'arrêt peut s'exercer, se cultiver, se développer par l'usage ; c'est là l'influence souveraine de l'habitude Que le jeune soldat
baisse la tête en entendant siffler les balles, rien de mieux. Mais il peut s'exercer à ne pas baisser la tête. D'abord le résulial sera nul, puis peu à peu, soit que la sensation excitatrice s'émousse, soit que la puissance d'inhibition augmente, il finira par ne plus baisser la tête ; l'habitude lui aura donné la force de résister (1) ». Le mécanisme des habitudes cérébrales n'est pas monté une fois pour toutes, et cela laisse quelque marge à l'éducation sous toutes ses formes, des plus simples aux plus compliquées.
N'oublions pas toutefois que les acquisitions d'ordre moral se trouvent dans une condition organiquement inférieure. D'après une loi physiologique, qui se vérifie, d'une manière générale, dans la décadence mémorielle des individus, et qui peut être appliquée à l'évolution de l'espèce, les acquisitions morales doivent être au nombre des plus fragiles. « Le sens moral est, selon les évolutionnistes, la dernière acquisition de l'espèce humaine ; mais précisément parce qu'elle est la dernière, elle est aussi la plus fragile, la moins sûrement transmise. Le sens moral n'est sans doute pas incorporé dans la substance même du cerveau humain, comme le sont, par exemple, les lois de la raison.... Que la sélection et l'hérédité continuent leur œuvre : le sens moral s'aflermira dans la conscience humaine, et un jour viendra sans doute, jour lointain encore, où la moralité sera aussi naturelle à tout homme que Test maintenant l'intelligence. Elle sera devenue un élément essentiel et fixe de son organisme mental (2). »
(1) Ch. Riebet, Psychologie générale, p. 172-179.
(2) Lévy-Bruhl, Revue bleue du 8 janvier 1887.