CHAPITRE II
La peur.
f Caractère héréditaire de ce sentiment, au moins comme impulsion générale. — Le courage et la peur te transmettent avec le sang et se développent par l'éducation et l'exemple. — II. Locke nous conseille d'habituer nos enfants à ne pas craindre le danger vrai et surtout le danger imminent. — III. Il faut familiariser piudemment Tenfai.t avec le danger. — IV. Comment Rousseau conseille de s'y prendre pour corriger la crair te des ténèbres.— V. L'éducation peut beaucoup pour produire ou affaiblir cette sorte de crainte. — VI. Il ne faut pas plaisanter l'entant sur la frayeur. — De Teffroi que cause la vue des personnes mortes. — Il faut présenter la mort à l'enfant comme un sommeil tranquille et éternel. — On peut çans danger lui montrer les personnes mortes, avec quelques réûexions appropriées. Exemple.
I. Aucun sentiment ne s'oppose plus que la peur au bien-être physique et moral de l'enfant, et, par conséquent, à son développement intellectuel. La peur est un instinct inné qui, par le trouble général de l'organisme, la rapidité de la circulation et de la respiration, nous fait réagir, même inconsciemment, contre un mal présent ou prochain. Elle correspond à un afflux considérable du sang vers les centres nerveux, qu'elle éveille et prépare aussitôt pour l'attaque ou la défense. Plusieurs physiologistes et psychologues la considèrent même comme héréditaire dans ses espèces variées, comme la peur des impressions
brusques, intenses, insolites, la peur de certains animaux, la peur des ténèbres, de la solitude, la peur même de la morl. Quoi qu'il en soit de ces affirmations, que j'ai eu plus d'une fois l'occasion de discuter^ il est certain que les frayeurs spéciales, comme celles des chiens, des ours, des éléphants, des serpents, ont besoin, pour se reproduire chez l'héritier des vieilles générations, de la fréquente répélilion des causes qui les ont autrefois produites. Si ces objets ne se présentent pas dans le premier âge, la disposition héréditaire sera enrayée ou ajournée par le fait même. Plus tard, elles trouveraient, en général, dans l'être développé, formé, aguerri, plus d'obstacles pour produire leur effet.
D'une manière générale, le courage et la peur sont innés. La mère paraît éminemment propre, sans doute en vertu des effets durables de l'incubation physique et morale, ,à transmettre l'instinct du courage ou de la peur. Mais c'est surtout par l'incubation artificielle de l'enfant, c'est-à-dire, par l'éducation et par l'exemple, que les mères peureuses ou courageuses font, comme on l'a dit, des enfants qui leur ressemblent. La peur est une susceptibilité maladive, qui atteint les enfants nés de parents peu sains de corps et d'esprit, mais, à divers degrés, tous les enfants, en raison de leur faiblesse. Dans les premiers temps surtout, la curation de cette maladie nerveuse dépend presque entièrement du régime et de Thygiène. Ce qui le prouve, c'est que les hommes les plus maîtres d'eux-mêmes deviennent quelquefois sensibles et timorés comme des enfants, lorsqu'ils sont affaiblis par la maladie. De plus, si la peur naît de la faiblesse, elle l'engendre à son tour. « C'est là, dit
Mosso, un cercle fatal dans les fonctions de Torganisme... L'excitation du système nerveux prédispose Pindivida à la peur, qui réagit à son tour sur Texcitabîlité et Taugmente indéfiniment (1). »
Locke et Rousseau ont écrit des pageâ très belles et très sensées sur la nécessité d'habituer progressivement le jeune enfant à ne pas trop craindre le danger vrai, et surtout à craindre le moins possible le danger éloigné. Locke nous a même donné un conseil précieux concernant le tout petit enfant. « Il est aisé d'éloigner toute sorte d'objets effrayants de la vue des enfants qui sont encore à la mamelle : car jusqu'à ce qu'ils puissent parler et comprendre ce qu'on leur dit, il serait Inutile de leur proposer des raisons pour leur faire voir qu'il n'y a rien à craindre de la part de ces objets effrayants que nous voudrions leur rendre familiers en les approchant tous les jours plus près d'eux par des degrés insensibles. Mais avec tout cela, s'il arrive qu'un enfant qui est encore à la mamelle ait été choqué de la vue die certaines choses qu'on ne peut pas dérober commodément à sa connaissance, et qu'il donne des signes de crainte toutes les fois qu'elle» paraissent devant ses yeux, il faut dans tous ces cas* là employer toutes sortes de moyens pour diminuer sa frayeur, ou en détournant ses pensées ailleurs, ou en joignant à ces objets des images plaisantes et agréables à voir, jusqu'à ce qu'ils lui soient devenus si familiers qu'ils ne lui fassent plus aucune peine (2).
(1) A. Mosso, la Peur, ouvr. traduit en Français par M. F. Hément, et publié chez Alcan, 1886.
(2) Section XIV, p. 261.
Chez l'enfant de deux à trois ans^ on remarque certaines appréhensions à propos de couleurs ou de formes d'objets qu'il ne connaît pas, ou dont il ne connaît que de très loin les analogues. Je crois qu*il faut voir, je l'ai dit plus haut, une sorte de transformation imaginative des expériences personnelles dans ces vagues appréhensions d'un mal que ces objets inconnus peuvent lui faire. Quelle que soit rorigine de ces antipathies et de ces frayeurs inexpliquées, ce qui doit nous importer le plus ici, c'est leur aptitude â disparaître à la suite d'expériences répétées qui rendent familiers aux enfants des objets d'abord pour eux terribles. Locke et Rousseau ont donné sur la guérison de cette sorte de crainte des conseils à peu près semblables, dont quelques-uns sont susceptibles d'être suivis dans l'éducation du peut enfant.
« Votre enfant, dit Locke, frémit et prend la fuite à la vue d'une grenouille : faites prendre une grenouille à une autre personne, et ordonnez de la mettre à bonne dislance de votre enfant. Accoutumez-le premièrement à jeter les yeux dessus, et quand il peut la regarder sans peine, à la souffrir plus près de lui, et à la voir sauter sans émotion; après cela, faites-la lui toucher légèrement pendant qu'un autre la tient ferme entre ses mains, continuant ainsi par degrés à lui rendre cet animal familier jusqu'à ce qu'il puisse le manier avec autant d'assurance qu'il manie un papillon ou un oiseau. C'est ainsi qu'il faut lâcher de discipliner ce jeune soldat... (1) » Rousseau développe avec plus de détails
(1) Loc. Cîï., p. 264.
ce précepte : « Je veux qu'on l'habitue à voir des objets nouveaux, des animaux laids, dégoûtants, bizarres, mais peu à peu, de loin, jusqu'à ce qu'il y soit accoutumé, et qu'à force de les voir manier à d'autres, il les manie enfin lui-même. Si, durant son enfance, il a vu sans effroi des crapauds, des serpents, des écrevisses, il verra sans horreur, étant grand, quelque animal que ce soit. II n'y a plus d'objets affreux pour qui en voit tous les jours ». De même l'enfant s'habitue à ne plus s'effrayer des masques, et à en rire, quand d'autres personnes se les appUquent devant lui sur le visage. Il est aussi accoutuitié aux coups de fusil, aux boîtes, aux canons, aux détonations les plus terribles, si l'on commence par brûler une amorce dans un pistolet pour passer à de plus fortes charges. Il s'habitue vite aussi aux personnes Vêtues de noir qui lui parlent avec douceur, aux visages inconnus, aux voix criardes ou caverneuses qui l'avaient tout d'abord effrayé.
Ces procédés, d'une application facile, ménagent les transitions, ce qui est capital en matière d'éducation. Mais il faut se garder ici de passer le but, et, par exemple, ne pas familiariser le jeune enfant avec le danger fictif, au point de le livrer sans défense au danger réel. La bravoure de l'enfant n'est souvent que simple ignorance ou défaut d'imagination. Nous devons savoir et prévoir pour lui. Qu'on montré toutes ces horreurs zoolog'ques au petit enfant, mais qu'on les touche devant lui avec des précautions manifestes. Il doit savoir qu'un crapaud est sale, un serpent venimeux, une écrevisse piquante, et comment on s'y prend pour les manier ou s'en approcher. On peut lui expliquer, quand il a deux ou trois
^ans, tontes ces choses, mais le sourire sur les lèvres, et sans jamais affecter, une crainte bien sériease. Il faut discipliner, non supprimer, cet utile instinct de la crainte. Dès Tâge de trois ans, et même auparavant, un enfant bien élevé peut comprendre, ayant vu ses éducateurs à l'œuvre, qu'on peut être ferme sans témérité, et prudent sans faiblesse.
Nos lecteurs liront dans XEmile les pages les plus intéressantes qui aient été écrites sur les moyens de corriger la crainte des ténèbres. Darwin la croit héréditaire, et Rousseau, qui la croit naturelle à tous les honfmes, et à certains animaux, en donne, d'après Buffon, une explication scientifique. Cet effroi si commun ne doit pas être attribué seulement aux contes des nourrices ; ces fantômes de Tobscurité ne sont pas toujours dans notre imagination, mais 'aussi en quelque sorte dans nos yeux. Naturellement portés à juger des objets d'après la grandeur de l'image qu'ils forment dans nos yeux, nous peuplons le demijour de la nuit de figures gigantesques ou affreuses, en vertu de cette illusion qui dans certains cas nous fera prendre une mouche très rapprochée de nos yeux pour un oiseau qui en serait à une très grande distance. Les objets ainsi transformés effraient, comme tout ce qui est inconnu ou mal vu. « Il est très probable aussi que l'absence d'impressions visuelles tend à renforcer d'autres sensations, surtout celles d'audition et de toucher, comme il est facile de l'éprouver en observant ses propres sensations dans de pareilles conditions (1) ». Ajoutez à cette cause natu-
(1) Sikorski, r^wo^wrfowpsycAiguô de V enfant, Rev, phU. mars 1885, 3« article.
relie tferreur l'influence des contes fanlastaliques, et rimagination travaillera de la plus déplorable façon. Les impressions pénibles, les mauvais traitements, une sensibilité maladive, prédisposent à cette frayeur. Ce genre de faiblesse, si funeste au petit enfant, a donc des causes immédiates, plus faciles à prévenir que des causes lointaines, comme l'hérédité, ne le seraient à éliminer.
La peur dont nous parlons est surtout due à l'éducation. Si les sauvages, d'après les récits de certains voyageurs, ont quelquefois peur dans les ténèbres, c'est que leur imagination superstitieuse les remplit d'esprits invisibles. L'animal n'a point peur, dans les ténèbres, des ténèbres elles-mêmes. J'ai connu des enfants, qui, par un eflet évident de l'éducation, ne montraient pas cette faiblesse. Mon neveu Charles n'a jamais été peureux dans l'obscurité^ pas plus que son frère Fernand. Cependant Fernand pleure quand on le laisse seul dans l'obscurité, et Charles demande souvent à la bonne de l'éclairer dans l'escalier. Est-ce la peur? Nullement. Fernand pleure parce qu'il se croit abandonné, qu'il ne voit plus sa mère, comme il pleure encore le jour lorsqu'elle monte sans l'attendre, et comme il reste à crier dans l'escalier quand elle est partie. Charles faisait ainsi jadis. Ce dernier se fait éclairer, parce qu'il y voit ainsi pour poser les pieds, et qu'il sait mieux se diriger. Fernand pleure quelquefois dans son lit quand on vient de l'y poser, et qu'on le laisse seul ; Charles aujourd'hui ne pleure plus dans ce cas, et s'endort aussitôt, sans se préoccuper du noir. L'un et l'autre quittent seuls la salle à manger pour traverser le corridor ou se rendre à la cuisine (A l'époque où ces lignes ont
été écrites, l'aîné avait sept ans, le second près de cinq ans).
A l'égard de cette frayeur dans l'obscurité, et en ce qu'elle peut avoir d'héréditaire, de plus ou moins répandu dans notre espèce, je ne vois pas qu'il y ait guère à ajouter aux excellents préceptes de Rousseau. Il conseille beaucoup de jeux de nuit, et surtout des jeux pleins de gaîté, en sorte que l'enfant s'accoutume à être dans les ténèbres, à se servir de ses doigts et des pieds en touchant des objets qu'il ne voit pas. Mais ce n'est pas « par des surprises » ^qu'on doit « accoutumer les enfants à ne s'effrayer de rien la nuit. Cette méthode est très mauvaise; elle produit un effet tout contraire à celui qu'on cherche, et ne sert qu'à les rendre toujours plus craintifs. Ni la raison ni l'habitude ne peuvent rassurer sur l'idée d'un danger présent dont on ne peut connaître le degré ni l'espèce, ni sur la crainte des surprises qu'on a souvent éprouvées (1) ».
Dans aucun cas, il ne faut jouer avec la frayeur présente d'un enfant. Je crois même que, la frayeur passée, la raillerie n'aurait pas autant de prise sur son amour-propre, pour le corriger de cette maladie, que l'habitude des exercices propres à lui donner du sang-froid. « L'hiver nous est propice pour cela; profitons-en; ménageons-lui ses plaisirs poiir les heures du soir. Apprenons-lui à se rendre compte par luimême des objets que l'obscurité fait prendre pour autres que ce qu'ils sont réellement. Abordons chaque passant, et prolongeons à. dessein notre conversation, tout en laissant notre enfant absolument libre de
(1) VEmile, p. 314.
rester auprès de nous ou de s'en éloigner, maïs sans rien perdre de ses impressions. Faisons qu'il s'habitue naturellement aux: mille petits bruits que Ton entend particulièrement la nuit, et qu'il sache, de manière à s'en rire et à ne pas l'oublier, que tout n'est mystère que pour les ignorants ; que les revenants ne sont rien autre chose que l'œuvre de la peur qui trouble Timagination, ou de mauvais farceurs qui plus d'une fois, ont payé fort cher leur fantaisie (1). »
Quant à l'enfant au berceau, qui est presque entièrement à la merci des influences héréditaires, on devrait l'habituer à dormir avec et sans lumière, à entendre parler, à s'entendre cajoler et gronder, tantôt de près, tantôt de loin, à écouter dans l'obscurité toutes sortes de bruits, à voir la lumière et des objets tout à coup apparaître et disparaître. Ce sont là de très bonnes précautions à prendre avant l'époque où les premières expériences des choses," et le danger presque inévitable des contesjabsurdes, commenceront à développer l'instinct inné de la frayeur.
Jusqu'à l'âge de quatre ou cinq ans, l'enfant n'a qu'une idée bien vague de la mort : il ne peut donc en avoir la peur ou plutôt l'horreur. Il ressemblerait par là à la plupart des animaux supérieurs, car il n'est pas prouvé, comme l'a dit M. Garo, que ceux-ci, en aient une conception pareille à celle ^ dej^l'homme adulte. < Tout au plus ont-ils un vague instinct d'un péril suprême, qui dépasse tous les périls connus (2). » L*ar- •gument tiré des chiens qui gémissent et se laissent
(1) V Education populaire, Alexis Robert p. 62.
(2) Revue Bleue, du 23 octobre 1886, article sur la Peur, •de Mosso p. 521.
B. PÉREZ. — L'éducation morale. 14
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périr de faim sur la tombe de leur maître n'est pa& absolument décisif.; la tristesse d'être privé d'un maître affectionné peut produire cette prostration des forces physiques et morales qui aboutit à l'impuissance de vivre. Le suicide des enfants prouverait beaucoup plus, et l'on sait qu'il n'est pas rare chez les enfants très malheureux, très susceptibles, et d'une sensibilité maladive. Cette folie, d'ailleurs, n'affecte presque jamais des enfants âgés de moins de six ans. C'est sans doute à une époque postérieure que se rapporte le fait suivant ; « Je connais le cas d'un enfant traité à tel point pour la peur de la mort qu'il n'en dormait pas la nuit ; ce n'était point là un effet des peintures effrayantes qu'on avait faites de la mort à son imagination, mais le résultat de ses propres réflexions sur ce sujet (1). » Il devait y avoir quelque chose d'anormal dans cette jeune tête et dans les conditions extérieures de son développement moral. Toujours estil que l'enfant a quelque idée de la mort.
Comme il est impossible qu'il n'entende pas parler de cet effroi suprême des adultes, il faut le fa* miliariser avec cet objet, et ne le lui présenter que sous la forme d'un repos éternel et d'un sommeil tranquille.
On peut, par exemple, lui montrer des animaux morts, comme on fît à la petite fille de Taine. « Avanthier une pie tuée par le jardinier a été pendue par la patte au bout d'une perche en guise d'épouvantail ; on lui a dit que la pie était morte, elle a voulu la voir ; — qu'est-ce qu'elle fait, la pie ? — Elle ne fait rien elle ne remue plus, elle est morte. — Ah ! --
(1) James Sully, Mind. avril 1887.
Pour la première fois l'idée d'immobilité finale vient d'entrer dans sa tête. » Peu d'enfants, il est vrai, ressemblent à cette fillette qu'une réponse satisfait, et qui n'a qu'un ah 1 à répondre. Cet ah ! cette interjection placée en manière de clôture du récit, n'est pas d'un enfant, ou la petite fille dont parle Taine avait une imagination bien calme. C'est d'ailleurs ainsi qu'on doit parler de la mort à un petit enfant-
Quand l'enfant se porte bien, il n'y a aucun inconvénient, selon moi, à lui montrer des personnes mortes ou des ossements humains. La pâleur et la rigidité cadavériques, et à plus forte raison les débris osseux, n'ont en eux-mêmes rien d'effrayant. Un petit enfant âgé de trois ans parlait de la mort comme d'un état dans lequel on ne souffre plus de l'estomac et de la tête ; il parlait le soir de parents morts comme de toute autre chose. C'est que son père, savant affranchi de préjugés, lui avait plusieurs fois montré, soit des animaux morts, soit des personnes mortes, en lui disant : « Quand on est mort, vois, on ne bouge plus, on ne parle plus, on n'entend et l'on ne voit rien ; on est comme un arbre, une pierre, une chaise, une table ; on ne remue ni bras ni jambes, on ne sent ni bien ni mal, on n'a plus besoin de manger ni de boire. » Ces images et ces explications avaient donné à l'enfant une idée de la mort assez juste, et très rassurante. Il demanda un jour pourquoi on enfermait les morts dans une grande boîte et on les emportait bien loin ; le père ne lui répondit rien, sinon qu'on les emportait au cimetière, et qu'il irait avec lui visiter le cimetière. Il l'y mena en effet, le lendemain ; il s'approcha d'une fosse nouvellement creusée, et lui dit : — « Vois ce trou ; c'est là qu'on
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met la boite et le mort pour toujours ; on les recouvre de terre y parce que les morts pourrissent comme les fruits ou la viande gâtée, et que cela sentirait très mauvais. > Il lui fit remarquer ensuite quelques ossements déterrés par la pelle du fossoyeur ; il toucha sans rien dire un tibia, une vertèbre, un crâne ; l'enfant se hâta de l'imiter.
Les questions suivirent de près les questions. Le père y répondait simplement. « Quand on est mort, et pourri, on devient des morceaux d'os. — Est-ce que je serai conune ça, moi aussi, quand je serai mort ? — Oui, et moi aussi, et ta mère aussi. Mais, mon enfant, nous ne serons pas morts demain, ni après-demain, ni de bien longtemps. — Est-ce que tu pleureras beaucoup quand je serai mort? — Oh ! tu ne mourras pas avant moi, je l'espère. Mais on ne sait jamais quand on doit mourir. . — Et pourquoi pleurerais-tu, dis ? — Parce que je t'aime, et que je voudrais être toujours avec toi. Du reste, quand on est mort, on n'est pas malheureux ; au contraire, on ne souffre plus. On est des os dans la terre. Allons-nousen maintenant. » L'enrant saisit la main de son père, et la quitta bientôt, pour suivre, en riant, un papillon qui venait de s'envoler des hautes herbes. L'insecte prit plus loin ses ébats, et l'enfant revint bientôt dire à son père : « Nous reviendrons une autre fois, n'estce pas, dis, papa ?» Si cet enfant avait entendu quelque sotte nourrice parler sérieusement de fantômes ei (le loups-garous, la scène que je viens de raconter l'aurait-elle laissé aussi tranquille ? C'est ainsi qu'on peut, sans user d'équivoques ou de sentimentalité malsaine, montrer à l'enfant la vérité qu'il peut comprendre. » Un remède direct pour une
crainte particulière, a dit la judicieuse M"*® Necker de Saussure, c'est de substituer la présence de l'objet redouté à l'idée que l'enfant s'en formait. On ne se figure pas ce qu'on voit, et la réalité, même désagréable et rebutante, produit un effet calmant sur les sens. Ce moyen, s'il peut se pratiquer, est très efficace, mais c'est avec ménagement qu'on doit s'fen servir (1) ».
(I) V Education progressive, t. I,-p. 193.