CHAPITRE PREMIER
Les sentiments égoïstes ou personnels.
La colore.
« Premiers signes de colère. — C'est une force naturelle que l'éducation doit conserver en la disciplinant. — II. Les fureurs de l'enfant sont quelquefois bien légitimes : à nous d'en démêler les causes. — Elles peuvent dénoter un caractère vif et sensible. — Il est bon que l'enfant éprouve quelquefois une vertueuse indignation contre les autres et contre lui-même. — III. L'éducateur doit donner l'exemple d^ la douceur et de la patience, tout en usant avec modération du précieux ressort de la colère. — IV. Du rôle que la colère peut jouer dans l'éducation. — Ne dissimulons pas toujours notre colère devant l'enfant, mais tempérons-en l'expression. — V, La meilleure douceur est la douceur apprise, non imposée. —VI. Ne pas permettre à l'enfant de jeter par colère les objets, de maltraiter les animaux. — VIL Colère de caprice : emploi de dérivatifs, concessions politiques. — VIII. Contraindre avec calme. — IX. S'adresser à la petite raison de l'enfant pour l'aider à réprimer ses mauvais mouvements.":
I. De vrais signes de colère se montrent chez l'enfant à peine âgé de deux mois, quand certaines seu-
sations de saveur, de contact ou de pression, lui sont fortement désagréables ; à Tâge de trois mois, quand il croit que Ton veut lui prendre ses jouets ou qu'on fait mine de lui disputer les siens; à l'âge d'un an, pour un grand nombre de causes qui excitent son dépit, sa jalousie, sa crainte, sa frayeur, son ressentiment, son humeur de vengeance. Cette irascibilité impulsive est un legs de Phumanité barbare, ua instinct encore très développé chez les sauvages, et plus encore chez les animaux,
I! faut voir dans la colère un instrument de préservation et de défense. C'est une force naturelle que l'évolution systématique, ou l'éducation, doit conserver en la disciplinant (1).
L'éducation est une casuistique supérieure, toute fondée sur la prévoyance, le tact, la patience, la bonté. Elle doit savoir rechercher les mobiles pour y conformer le traitement ou la. correction. Elle doit démêler ce que signifient les cris, les mouvements répulsifs, les larmes, les trépignements du petit ètre^ qui ne sait pas autrement nous dire ce qu'il souffre : il est des colères qui appelknt du secours, d'autres qui accusent notre négligence ou notre imprudence. Nous pouvons sourire, tout en le rassurant, quand il s'indigne de n'être pas compris dans ses essais de langage humain. Mais il nous faut baisser la tête, et nous promettre de faire mieux à Pavenir, quand nous le voyons pleurer pour avoir brusquement interrompu une habitude que nous aurions peut-être pu empêcher de naître ou de se fortifier. Sans nul respect f(mv sa
(1) V. Les trois premières années de VenfanU 3* édition, p. 71.
délicatesse physique ou morale, nous voulons le forcer à avaler une potion amère, à embrasser, tout au moins à saluer une personne antipathique ou inconnue, ce qui est souvent tout un. En avions-nous vraiment le droit, ou Pavons-nous exercé de façon à ce qu'il y voulût consentir? Enfin, nous exigeons, d'une voix et d'un geste impitoyables, qu'il refoule ses sanglots, réprime ses cris et ses pleurs: le ferions-nous si vite à sa place ?
II. Quelques-unes des fureurs de l'enfant, on le voit, ne sont que les légitimes protestations d'une personnalité arrêtée dans son expansion, les signes d'un injuste froissement d'amour-propre, d'un violent désir ' de justice, la rébellion d'un cens moral mal compris par le nôtre. Autant de colères à ménager, à désarmer avec prudence.
L'irascibilité est tellement dans la nature de l'homme, que Platon en avait fait un des trois attributs de l'âme, principe de toute virilité. Son disciple Aristote, sans confondre le courage avec la colère, a pourtant pensé que le courage le plus naturel est celui que donne la colère, pourvu qu'il soit précédé. « d'un choix, d'une préférence, qui apprécie les motifs qui le déterminent (1) ». Le doux Fénelon lui» même a écrit : « Les naturels vifs et sensibles sont capables de terribles égarements : les passions et les présomptions les entraînent : mais ils ont de grandes ressources, et reviennent souvent de loin ». A mon avis, un enfant de dix mois, qui ne pleure pas et qui ne crie pas au moins quatre ou cinq fois pas jour, qui ne s'amuse pas et ne s'irrite pas, comme le sau- (1) La Morale, liv. ÎII, chap. VIII.
B* Ferez. — L*£dacation morale. 13
yage et le jeune animal, pour une bagatelle, manque de sensibilité, d'intelligence, et manquera sans doute de caractère : je dirais de lui ce que M"* Pape-Carpantier disait de Tenrant sage, qui ne remue pas en classe et qui ne joue pas dans le préau : « Enterrez-le, il est mort I »
Il est parfois utile d'exposer le jeune enfant à une apparence de danger qui l'excite à se préserver par ses propres ressources. Je m'étais approché, avec un enfant de trois ans, d'un étang où nageait un gros cygne : le bel oiseau se hâta d'aborder à terre, et nous présenta aussitôt son, long bec emmanché d'un long cou, pour nous demander du pain ou du gâteau. L'enfant, effrayé par cette subite apparition, se blottit derrière moi: je jetai un morceau de pain du côté de Teauj et le cygne s'éloigna promplement pour l'aller prendre; aussitôt l'enfant se précipite à la suite de l'animal, et, furieux d'avoir eu peur lui crie : « Allez-vous-en, canard, allez, allez I » Je m'éloignai bientôt, pour laisser l'enfant tout à son héroïsme. Un enfant de cet âge doit se tirer d'embarras tout seul, quand la difficulté où il se trouve est affaire entre lui et ses égaux : pourvu qu'il n'en pâtisse pas, il est bon qu'il soit quelquefois victime de l'injustice et de la violence, et il faut se réjouir, si sa vertueuse indignation lui suggère la défense de son droit. Quand le tort est de son côté, il ne faudra pas négliger de le lui faire sentir, soit sur le moment, soit plutôt après l'accident ou le désagrément arrivé par sa faute.
III. L'exemple doit venir d'en haut, pour toutes les parties de l'éducation morale» C'est dire que le parents doivent s'efforcer d'être, en présence de leurs enfants, d'une patience et d'une douceur inaltérables.
Il doit circuler autour du berceau une atmosphère de douce sérénité, condition première du calme intérieur. Cependant le ressort de la colère ne doit pas être supprimé : il doit être seulement régularisé, dans l'éducateur aussi bien que dans l'enfant. La colère n'est-elle pas une force puissante, une qualité estimable, quand elle s^applique à de justes motifs, et qu'elle se modère en éclatant ? Le don de se posséder dans la discussion, de contenir son indignation, qui donne A certains hommes une si grande supériorité sur les autres dans les assemblées politiques, cette raison véhémente qui. a rendu si redoutables et si superbes les Démoslhène, les Mirabeau, les Gambetta, c'est là une faculté non moins nécessaire à l'éducateur qu'à l'homme d'Etat.
V. Bain a écrit une excellente page sur le rôle important que la colère peut jouer dans ^éducation, « pourvu que l'on en soit toujours maître. L'indignation contre le mal s'exprime quelquefois par une attitude qui peut produire d'excellents effets. Il faut, pour cela, que l'on soit complètement maître de soi-même, et que l'on ne soit pas plus irrité que l'occasion ne le comporte. Il ne suffirait pas au genre humain que le fauteuil du juge fdt occupé par une machine à calculer, donnant une condamnation à cinq livres d'amende ou à un mois de prison toutes les fois que l'on mettrait certains faits dans l'appareil récepteur. Une expression de colère contenue est une force ; quand elle est à la fois régulière et modérée, elle devient l'image redoutée de la justice, et suffit souvent par sa seule vue pour réprimer toute insubordination (1) ».
{i) La Science de V éducation^ p. 57.
Cette faculté de se contenir est d'autant plus précieuse qu'elle est plus difficile à acquérir, surtout quand on a le tempérament sanguin, et la fibre nerveuse excitable ; mais la pensée du bien que produisent sur nos enfants ces victoires remportées sur nous-mêmes, la certitude que notre propre impatience les rendra inévitablement impatients, la nécessité de s'astreindre soi-même pour avoir le droit indiscutable de les astreindre à leur tour, doivent contrebalancer en nous l'impétuosité de ces sentiments, dont l'exagération, comme Ta dit Sénèque, confine la folie. Il n'est donc pas utile de dissimuler notre colère devant l'enfant, mais il convient d'en tempérer l'expression. Le dépit, le mépris, le déplaisir violent, l'indignation, sont des vertus de nature et de civilisation, et l'enfant qui verra que ses éducateurs ne se fâchent que lorsqu'il se conduit bien mal, et qu'ils se bornent à des reproches sévères ou à des remontrances tristes dans les autres cas, s'habituera peu à peu, par imitation, à ne se mettre en colère que lorsque la chose en vaudra la peine. La colère, comme la bienveillance, est essentiellement contagieuse ; si la nôtre reste habituellement aux degrés inférieurs qu'elle comporte, l'irascibilité de l'enfant se modèlera sur la nôtre.
V. La meilleure douceur est la douceur apprise, non imposée. Mais il y a un ensemble de moyens indirects d'amener la sensibilité à se réprimer et à se reiouler elle-même, qui offrent des inconvénients aussi graves que ceux de la contrainte. Cultiver dans Tenfant la disposition à oublier le mal qu'on lui fait, et à songer surtout au plaisir qu'il fait aux autres,, c'est alimenter la bienveillance au détriment de la
méchanceté ; un moyen non moins louable que celui qui consiste à rappeler à l*amour-propre, au respect de lui-même, Penfant que le blâme ou la remontrance ne réussiraient pas à guérir de son irritabilité naturelle. Fénelon est allé trop loin dans l'apaisement du caractère violent et hautain, mais sensible et généreux, de son élève, et, comme Ta dit M. Compayré, son éducation faillit échouer pour avoir trop bien réussi. L'abus de Tarlifice et du piétisme fit de ce jeune homme né terrible, selon le mot de Saint-Simon, un prince docile et timoré, d'une dévotion outrée, plus propre à prier au fond de son cabinet qu'à se battre en prince à côté de Vendôme (1).
VI. Les enfants, dèsTâge d'un an, par maladresse, par curiosité, par besoin excessif d'activité, jettent ou font tomber les objets qui sont près d'eux. Vers l'âge de quinze mois, ils sont portés à jeter brusquement, et pas toujours avec colère, même sur les personnes aimées, les objets dont ils sont fatigués. Ce n'est pas un jeu à tolérer, car il devient un facile moyen d'exprimer la colère. Il faut surtout réprimer ces mouvements, quand ils sont faits de la sorte. Encore est-il bon de ne pas chercher les raisons de ces interdictions dans la prétendue confusion que ferait l'enfant entre l'animé et l'inanimé. « Une mère ou une bonne qui veut calmer un enfant qui s'est fait mal en heurtant quelque objet inanimé, n'affectent-elles pas de prendre parti pour l'enfant contre cet objet ? Méchante chaise, disent-elles, qui fait mal à bébé 1 bats-la ». On enseigne ainsi à l'enfant à détériorer les objets, et aussi à maltraiter les animaux.
(i) Histoire critique des doctrines de V éducation en France depuis le seizième siècle, t. I, p. 323.
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Va bon moyen d'amener peu à peu l'enfant à respecter les objets, et indirectement à réprimer la colère dont Texplosion pourrait les endommager, ce n'est pas tant de le réprimander avec force que de lui montrer un mécontentement très sérieux, quand il a gâlé ou sali quelque chose. On peut lui dire : « Tu es un maladroit : je suis peiné de le voir ainsi abîmer les choses dont nous nous servons ». Un enfant ainsi élevé, à l'âge de trois ans, brisait ou malmenait très rarement des objets. Quand il eut quatre ans, il répétait à son jeune frère les leçons dont il avait profité : s « Tu es un maladroit, lui disait-il souvent ». Il laissait percer une pointe de vanité naïve, en voyant son frère tout honteux d'avoir abtmé quelque chose : « Mais je ne devais pas être aussi maladroit que cela, lorsque j'étais petit ?» Il dit un jour à sa mère, qui avait laissê^ tomber une assiette ; « Maman, est-ce que tu deviens maladroite ? »
VII. La colère d'altercation ou de combaltivité^ souvent très grave dans ses effets immédiats, l'est beaucoup moins dans ses conséquences pour l'avenir que la colère de résistance et de caprice. Disons encore quelques mots sur cette dernière, dont nous avons parlé au chapitre de la volonté.
Nous ne sommes pas toujours bons juges des caprices du jeune enfant : ce sont quelquefois^ de vraies exigences de son tempérament ou de sa logique. Même à l'époque où il exprime déjà assez bitn ce qu'il éprouve, nous ne sommes pas toujours bien aptes à discerner jusqu'à quel point ses fantaisies sont légitimes. Il faut quelquefois les prévenir, pour ne pas être obligé de les contrarier mal à propos* Le^
dérivatifs de Tâttention Droduiront dans mainte
occasion i'efifet voulu, si l'enfant ne s'aperçoit pas qu'on l'amuse pour se débarrasser de ses criailleries. I>ans le doute, il est bon de céder, sauf à prendre sa revanche en temps opportun, car, selon le mot profond de M"« Guizol, « en éducation, rien ne se fait en une fois ; l'occasion perdue se retrouve, et Terreur d'aujourd'hui sera réparée demain, sans qu'il y ait un grand mal de fait ni un grand bien de manqué (1) ». L'essentiel est de ne pas contrarier inutilement les enfants, et cela dans une juste mesure, sans se faire les esclaves de leurs exigences. Un régime de bienêtre et de douceur calme la violence du sang et l'irritabilité naturelle ou accidentelle de l'enfant.
VIII. Autant je plaindrais un enfant gâté qui aurait été accoutumé à crier pour tout et pour rien, autant plaindrais- je un enfant de six mois, d'un an ou de deux ans, qu'un mot, un geste, un regard font taire incontinent. La contrainte que la peur produit ne dure pas souvent plus que la présence de l'éducateur qui l'impose ; elle ne pénètre pas dans le cœur de l'enfant pour y engendrer une disposition morale. Débarrassé de la vue de son épouvantail, l'enfant ne manque pas d'occasions pour prendre sa revanche avec d'autres personnes. Si on ne veut pas lui céder, il faut lui refuser ses vaines fantaisies, sans phrases, quand il est en colère.
IX. J'ai déjà dît de quelle manière on peut aider la raison d'un enfant âgé de quatre ans à réprimer volontairement ses mauvaises passions. Quand ses
(1) Letties svr V Éducation, t. I, p. 21.
idées sont revenues au calme, on peut lui dire qu'il est bien vilain quand il est en colère, lui remettre sous les yeux les grimaces qu'il a faites; on lui fera aussi remarquer combien est vilain un autre enfant qu'il verra furieux. Même à l'âge de quinze mois à deux ans, j'ai vu de telles leçons laisser quelque trace chez ces petits êtres pleins d'amour-propre.