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CHAPITRE IV La jalousie

I. La jalousie est uq sentiment très précoce chez beaucoup d'en. ants. — II. Divers moyens de la combattre chez les tout jeunes. — in. Précautions à prendre pour ne pas Texciter nous-mêmes. — IV. De la jalousie des aînés aux jeunes, des jeunes aux aînés, et des moyens propres à la guérir. — Toutce que Ton fait gagnera la bienveillance est retranché à la jalousie. —V. La jalousie viert souvent du sentiment de notre infériorité : du danger qu'il y aà tendre à l'excès le ressort de rémulation. — VI. La jalousie peul aider au développement moral. Exemple : surveillant surveillé. — Vil. Moyens de prudence et de raison à employer à l'égird d*un enfant décidément jaloux. — VIII. Quelquefois une plaisanterie de bon aloi montre à Tenfant le ridicule de son état, ei il se calme par réflexion.

I. On peut dire avec raison, de la jalousie chez les enfants, ce que Montaigne disait de la meaterîe : <c Elle croît quant et quant eux ». Elle dépend en général du tempérament, elle est souvent Tindice d'une sensibilité très vive ; mais elle se montre énergique chez des enfants d'un caractère calme et facile d'ailleurs. Elle se confond aisément avec Fenvie, la convoitise, le désir de posséder, le besoin de se faire remarquer. Elle ouvre la voie à la haine, au mensonge, à la dis^ simulation ; chez certaines natures faibles et apathiques, elle peut prendre la forme du découragement.

B. PÊREZ. — L'Education morale. 15

II. PeDdant les premiers mois, l'enfant né avec des dispositions à la jalousie (car il est des enfants peu jaloux) doit être traité avec beaucoup de ménagement. On ne parvient souvent à l'apaiser qu*en éloignant la personne dont il est jaloux. Mais prendre pour règle cet expédient passager, se serait aller contre le but. Il est bon de le rapprocher peu à peu des autres enfants jaloux, de l'habituer à leur présence ; elle lui devient bientôt agréable, car les anciens ont très bien nommé l'affection une habitude nécessaire, cçnsueiaedoy necessitudo. Quand la personne et les jeux de l'intrus sont tolérés, puis agréés,. le rapprochement devient de plus en plus intime. On guérit, ou du moins on atténue la jalousie, par les mêmes procédés que la timidité et la sauvagerie. Il y a, d'ailleurs, une étroite relation entre elles. L'enfant timide et contraint met toute son activité dans ses yeux, il ne perd rien de ce qui se passe devant lui ; les moindres signes de préférence, les moindres marques d'intérêt, sont exagérés par sa susceptibilité ombrageuse.

III. Trop souvent la jalousie est notre œuvre : à force d'accorder ou de refuser, nous rendons un enfant désireux de tout ce qu'il voit. Nous ne savons pas résister avec une douce fermeté à ses vains caprices. Nous lui promettons des friandises, des objets de valeur, des voyages, des fêtes, comme prix de son travail ou de sa sagesse. Nous prodiguons devant lui les éloges aux beaux costumes, aux beaux jouets, aux mets exquis : nous nous montrons envieux comme des enfants gâtés. Nous ne savons pas réprimer en sa présence les élans de notre sensibilité ; nous embrassons et caressons les autres enfants avec

4ine expression d'amitié d'autant plus vive qu'elle est moins sincère. Nous ne savons pas nous garder de <;ertaines préférences dont les marques sensibles , n'échappent jamais à l'œil de l'enfant. Oubliant qu'il ,a la passion égoïste de l'égalité, nous ne prenons pas boin de la lui montrer toujours, dans les châtiments et dans les caresses. Nous paraissons, égoïstes nousmêmes, mesurer notre tendresse à celle qu'on nous témoigne. Rien de plus propre à développer, à faire naître la jalousie.

Mme Guizot a indiqué, avec sa précision et sa délicatesse habituelles, la jalousie qui peut naître des aînés aux jeunes, et des jeunes aux aînés, et les moyens propres à la combattre. Nous ne saurions mieux faire que de citer tout au long ces sages réflexions.

« Un premier enfant, jusque-là l'objet de toutes les prédilections, entièrement maître au logis où l'on ne songeait encore qu'à l'amuser, et à s'amuser de lui, se voit tout à coup un rival préféré, du moins quant aux soins et à la préférence extérieure. C'est le nouveau-né qu'on tient sur les genoux et dans les bras, où le frère qui l'a précédé de deux ans avait coutume de trouver sa place. Souvent négligé, tandis que l'activité de sa mère sera entièrement consacrée à celui qui ne peut s'en passer, il la verra lui parler, il la verra lui sourire comme naguère on ne parlait on ne souriait qu'à lui. En même temps, des défenses et des réprimandes jusqu'alors inconnues, l'obligeront à sacrifier quelque chose de sa liberté à celui qui a déjà usurpé son bien. On le grondera de faire du bruit si le petit frère dort. On ne lui permettra pas vde reprendre ses joujoux des mains qui commencent

à vouloir les saisir. S*il touche Tenfant on lui dira qu'il le fait crier ; si celui-ci le bat on ne souffrira pas qu'il le lui rende. II n'avait encore vécu que pour lui-même, et les premières impressions que lui apporte la société d'un autre sont des impressions de privation et de chagrin ; alors il s'irrite ou s'attriste, devient incommode ou maussade, et se croit rebuté ou délaissé sans comprendre qu'il l'ait mérité. » La discrétion et l'équité dans les témoignages d'affection doivent plus ou moins préserver l'enfant de celle sorte de jalousie.

Continuons notre citation :

« Les enfants sont disposés à accueillir avec joie un événement, quel qu'il puisse être ; l'arrivée d'un petit frère en est un très grand, que l'ainé verra certainement avec satisfaction si l'on songe à en faire pour lui une occupation, si la présence de ce nouveau venu ajoute du mouvement à sa vie au lieu de lui en ôter. On lui parlera sans cesse du petit frère ; s'il crie, on le plaindra avec lui ; s'il dort, on l'appellera pour le voir, et il viendra doucement, pour ne pas le réveiller. Cette petite créature intéressera sa curiosité, car on lui dira qu'il a été de même ; sa pitié, car en là regardant il se croira fort. Il verra en elle un objet de soins auxquels il s'imaginera pouvoir prendre part, du moins ne lui arrivera-t-il pas de supposer que les soins donnés à ce petit enfant soient pris sur lui, puissent être considérés comme un vol qu'on lui fait. Il aimera le sourire de son petit frère, qui aura fait naître la joie sur tous les visages; il s'affligera de ses souffrances en voyant la tristesse régner dans la famille. Il se plaira à l'amuser, craindra qu'il ne se fasse mal, et portant ainsi hors de lui-même sa pleine

activité, perdra dans les plaisirs de l'affection le sentiment des besoins d'où naîtrait la jalousie,

« Mais la jalousie peut naître ensuite en sens inverse et demander des précautions moins simples ; car Taîné se trouvant naturellement le plus fort, le plus avancé en tout, et même quelquefois sans qu'on y prenne garde, en possession de quelques privilèges acquis à sa qualité de premier occupant, si la jalousie se manifeste chez le plus jeune, elle ne pourra être combattue par ces sentiments généreux qui n'appartiennent qu'à la force. Votre tâche est, dans ce cas comme dans l'autre, d'opposer Taffection à la jalousie, de former entre les deux frères un lien qui ne permette plus que leurs intérêts se séparent. Multipliez les devoirs de l'aîné envers son frère, ne craignez pas d'exciter la générosité de celui qui se sent le plus heureux puisqu'il ne lui manque rien. Que, s'il aperçoit le sentiment jaloux dont il est l'objet, ce soit avec respect de celui qui souffre, avec désir de lui épargner des peines dont lui-même est à l'abri. D'accord avec l'aîné, vous vous permettrez pour le plus jeune quelques légères préférences, que paiera du reste aux yeux du premier l'honneur de votre confiance, et dont l'autre pourra jouir sans danger quand il les tiendra tout à la fois de votre tendresse et de l'amitié de son frère (1). »

Ainsi, tout ce que l'on fait gagner à la bienveillance est retranché à la jalousie. C'est là un des effets de cette loi de compensation, qui a tant d'applications dans l'ordre moral, et qui ne doit jamais être perdue de vue par l'éducateur. « Afin de dépenser

(i) Lettres sur Véducalion, t. II, p. 72-85, passim.

d'un côté, disait Geoffroy Saint-Hilaire, la nature est forcée d'économiser de l'autre. » Refuser à la jalousie et à Tenvie les occasions de s'exercer, chercher à alimenter les sentiments opposés, tel est un moyen^ éprouvé de combattre, dès le premier âge, ces deux monstres odieux.

V. La jalousie est souvent la forme que prend le sentiment de notre propre infériorité. L'émulation (!)• est un ressort bien délicat entre les mains de l'éducateur : il y a grand danger à le faire jouer trop souvent ou à le tendre avec excès. Il ne faudrait jamais beaucoup louer les mérites d'un enfant devant ses frères ou ses sœurs ; et quand on a à le faire, il faut savoir trouver quelque chose à louer dans les autres. Qui n'a pas les qualités de ses défauts, qui n'est pas excellent en quelque chose à louer dans les autres ; les supériorités morales priment toujours celles du corps ou de l'intelligence. LTn enfant assuré que l'égalité de tendresse d'une mère pour ses enfants est inaltérable, et que si elle peut avoir quelquefois une expression particulièrement vive, c'est à l'égard de l'effort fait pour combattre une mauvaise inclination, un enfant ainsi élevé pourra envier les succès de ses frères, sans en ressentir aucun amer déplaisir. Si celui dont les progrès sont plus rapides ou plus brillants, dont la force et la beauté physiques sont plus vantées, s'attache à favoriser les progrès de son frère moins bien doué, et contribue autant qu'il est en lui à le faire apprécier des autres, quelle jalousie pourrait-il y avoir du protégé au prolecteur ? Quel

(1) V. Première partie, chap. IV.

encouragement donné à l'un pourrait attrister le cœur de l'autre?

VI. La jalousie aide au développement moral, lorsqu'elle se rattache aux objets par l'intérêt qu'on porte à une personne aimée. «La vie de l'enfant est surtout dans ses yeux ; les objets qu'il voit constamment en regardant la personne qu'il aime, font partie d'ellemême dans son souvenir ; les habits, les petits meubles dont elle se sert, ont pour lui beaucoup d'im- . portance ; il se la représente accompagnée de ses attributs, comme nous voyons les dieux de la fable ; et quand il observe qu'elle seule fait usage de ces objets, il se persuade qu'ils lui appartiennent. Il peut même en devenir jaloux pour cette personne, les garder comme un chien fidèle, et empêcher les autres d'en approcher. J'ai vu une petite fille de dix-huit mois qui pleurait si quelqu'un touchait le panier de sa bonne à la promenade. Un jour que cette même enfant vit une femme inconnue emporter de la maison une robe de sa mère, elle poussa des cris affreux, scène qui se répéta le lendemain. Depuis lors, elle a conservé de l'inquiétude à la vue des étrangers, et lorsque ceux-ci partent les mains vides, elle les reconduit avec une politesse affectée qui cache mal son soulagement (1).

L'instinct de la propriété personnelle jouait, sans doute, dans les cas que je viens de rapporter, un rôle au moins aussi grand que la jalousie pour la propriété d'une personne aimée. Une simple association d'images habitue l'enfant à étendre sa personnalité, et comme sa prise de possession idéale, sur tout ce qui l'entoure, lui

(1) Mme de Saussure, V Education progr., liv., III, rhap, i.

et les siens. S'il est jaloux des objets leur appartenant, c*est assurément en ami plus ou moins intéressé, et, pour ainsi dire, en co-propriétaire.

La mère de Charles, âgé de 3 ans, m'avait coofié un instant son enfant au retour de la promenade, pendant qu'elle montait avec ses sœurs pour faire sa toilette de dfner. Elle me recommanda de ne le laisser toucher à rien. Les plats contenant le menu étaient devant le feu, couverts d'assiettes. Je pris une chaise, et m'assis devant le foyer : mon neveu vint s'asseoir sur mes genoux, d'un air très grave, et regardant tantôt les plats, tantôt mes yeux, avec un petit air inquisiteur. Il me parla du potage au vermicelle, du poisson, du rôti, de la crème. Après un silence de deux ou trois minutes, pensant qu'il s'ennuyait, et pour piquer sa curiosité, j'eus Pidée de découvrir le poisson ; je me penchais, et j'étendis la main du côté du feu. Tout à coup, comme si une mouche l'avait piqué, mon neveu descendit de mes genoux, me regarda d'un air irrité, et me dit : «Ne touche pas à cela : c'est pour le dîner ». Il ne manqua pas ensuite de dire que j'avais voulu manger le poisson. Bien certainement, c'était l'instinct de l'intérêt personnel qui lui avait inspiré cette énergique défense de la propriété commune. Dans tous les cas, cette sorte de jalousie, soit personnelle, soit familiale, est un sentiment de bonaloi, et qu'on doit être heureux de constater chez un enfant de cet âge.

VII. Avec un enfant né jaloux, l'éducation n'aura jamais trop de précautions à prendre, trop de moyens à essayer. Quand il aura quelque irrésistible envie, quelque jalousie violente, on pourra, dès l'âge de six ou sept ans, s'adresser à sa naissante raison. On le

prendra à part, on lui parlera avec tendresse, on Tengageraf à ouvrir le cœur ; on lui rendra confiance pour confiance. On lui dira de songer qu'on n*a pas les moyens de lui procurer ce qu'il désire, qu'il en sera vite las ; s'il a été jaloux de quelque enfant de la famille, on pourra lui faire remarquer combien la jalousie est un vilain défaut, car elle l'a presque porté à haïr son frère et sa sœur, qu'il aime tant. S'il a menti par jalousie, on lui fait voir que le dommage causé à un autre est bien supérieur au plaisir qu'il a cru se procurer à lui-même.

Comme la jalousie est un sentiment composé, un mélange d'amour et de haine, la lutte entre ces deux états opposés de l'esprit, produit une sorte de neutralisation des émotions, avec des moments d'incertitude et de répit qui permettent à la réflexion et à la raison de s'introduire dans la place.

VIII. Chez l'enfant de sept ou huit ans, une petite plaisanterie, un regard ironique, viennent souvent à bout d'un accès de jalousie. Il s'aperçoit vite qu'il a eu tort de se prendre au sérieux, puisqu'il paraît ridicule, et il se calme de lui-même sans rien dire. Qu'on me permette de rappeler un exemple de ce fait, que j'ai cité ailleurs. Deux fillettes de cinq à six ans sont venues déjeuner chez leur <jrand'mère. On a donné à l'aînée un verre rose, un bleu à la cadette. Le bleu est un peu plus grand ; l'aînée l'aurait préféré. Elle veut le prendre à sa sœur, qui le saisit des deux mains, et résiste. On donne tort à l'aînée ; elle se lève furieuse et dit; « Je vais chez nous, papa arrangera l'affaire. » On rit de la voir si drôlement en colère. Alors comme elle est bonne enfant, sa colère passa presque aussitôt. Mais honteuse de se voir apaisée, et d'avoir même

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souri après sa défaite, elle ajouta : « Je voudrais m'en aller, et je voudrais rester : je ne sais pas ce que je veux. » Elle se rassit et resta (1).

(1) V enfant de trois à sept ans, p. 292.

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