‹ L'éducation morale dès le berceauChapitre 33 sur 87 · CHAPITRE V La curiosité · texte numérisé non relu

CHAPITRE V La curiosité

I.La curiosité, tendance plutôt sensuelle qu'intellectuelle au début. — II. N'excitons pas trop la curiosité; satisfaisons-Jà.si nous l'avons excitée- — III.Plus tard,enseiçnons à voir sans toucher.— Employer quelquefois avec prudence la méthode des dérivatifs.— IV. Favoriser sans excès la curiosité comme mobile poussant à l'instruction,à l'affection et à l'action.— V.Sage emploi de la méthode Frœbel.— L'enfant se nourrit aisément de futilités et de niaiseries: ne pas l'y encourager.— Vl.Comment il faut répondre aux questions des enfants.— VII. Il y a des questions délicates,pour lesquelles il faut avoir des réponses toutes prêtes. — VIII. Questions de mauvais aloi.

I.La curiosité est une tendance inteIlectuelle,toute égoïste et sensuelle au début, mais instinctivement et graduellement relevée par une sorte de désintéressement scientifique. La curiosité de l'enfant, a dit Fénelon, est un penchant de la nature qui va comme au-devant de Tinstruction. Disons plutôt au-devant du plaisir. A trois mois, il saisit et agite les objets à sa portée ; il en fait autant pour ses mains, pour ses pieds, pour les doigts des autres ; il les étudie au point de vue du plaisir immédiat, il s'en étonne, il s'en amuse. Bientôt c'est une envie continuelle, mais tr^s volage, des objets à portée de ses mains et de ses yeux. A l'âge d'un an, la sphère de son activité s'étant considérablement élargie, sa petite voix, cent fois dans une heure, exprime un désir ou pose une ques-

tion. Et cela, non pas tant par besoin de savoir ce que sont les choses, ou ce qu'elles deyiennent, que par appétit de sensations fraîches et nouyelles. Déjà» à cette époque et pour longtemps, sa tendance aux indiscrétions de toute sorte, par la parole ou par les actes, est des plus accusées. Cette faim de savoir, des renseignements à sensations, est une force intellectuelle et affective, aussi dominante que Tappétit de nutrition, et qui doit, comme ce dernier, être rigoureusement surveillée et réglée. Nous ne l'envisagerons qu'au point de vue des sentiments qui contribuent au bonheur et à la moralité.

II. La curiosité de l'enfant, qui a mieux besoin de savoir que de jouir, est si impérieuse, qu'on le verrait souvent triste ou malade si on croyait ne devoir la satisfaire qu'au profit de son instruction. A l'époque où sa volonté, mal conditionnée dans ses motifs, ne sait pas encore refouler ses désirs c'est à nous de ne pas trop en exciter chez lui. Un enfant de cinq ou six mois aperçoit une boîte de compas dans les mains de son frère : pourquoi l'attrister en la lui refusant ? Il ne fallait pas l'ouvrir devant lui. Si vous la lui laissez un instant, permettez qu'il essaie de la toucher, de la retourner, et de la porter à la bouche, qu'il en admire la couleur, le poli et le bruit; c'est tout ce que la curiosité, vite satisfaite à cet âge, peut demander, à un tel objet, de sensations intéressantes. Mais ne l'ouvrez pas devant lui : ne la lui abandonnez pas ouverte. Eloignez des yeux et des oreilles du jeune enfant ce que vous ne pouvez lui confier sans inconvénient, ni lui refuser sans le contrarier vivement.

III. A une époque ultérieure, et même avant l'âge d'un an, la nécessité s'impose de lui montrer plus

d'objets, et d'en accorder moins à ses désirs. 11 doit apprendre à voir sans toucher, à se passer de ce qu'on lui refuse. L'objet une fois refusé, on peut l'écarter ostensiblement ou en éloigner l'enfant, pour que ce dernier ne soit pas ressaisi par la tentation. Il n'est pas bon de lui refuser les objets par cela seul qu'ils lui font e^ie ; si sa curiosité est prudemment satisfaite à propos d'objets qu'il pourrait manier à son dam, nos refus s'imposeront d'autres fois avec plus d'autorité. Je voudrais autant de modération dans Tusage qu'on lui laisse faire de ses jouets. On pourrait ne lui en donner jamais plusieurs à la fois, un où deux seulement, les lui faire quelquefois obtenir au prix d'un effort d'attention. Pour qu'il les étudie et qu'il les goûte mieux, comptons sur la curiosité excitée par le désir contrarié.

Lorsque l'enfant, déjà plus solide sur ses jambes et plus adroit de ses mains, est le petit maître et le touche-àhtout de la maison, sa curiosité n'a que trop rarement besoin d'auxiliaires pour se satisfaire ; et au prix de quelles maladresses, de quelles indiscrétions, et parfois de quelles indécalitesses 1 Ici l'autorité des éducateurs intervient pour punir les fautes qu'il leur a été impossible de prévenir, et qui doivent être imputées à la désobéissance. Mais souvent l'exemple, le caprice, quelque tentation irrésistible, excitent une curiosité mauvaise. C'est aux parents à juger des cas où il convient de tourner la difficulté, en employant la méthode des dérivatifs. Ce procédé, qui consiste à reporter l'attention d'un objet à un autre, est des plus commodes et des plus utiles, pour peu qu'on y mette de la mesure et de l'à-propos. Il est mille circonstances dans la vie de l'enfant où, soit

pour son bien, soit pour celui des autres, on peut le distraire d'une préoccupation, d'un désir, d'un chagrin, et même d*une douleur qui l'absorbaient.

Exemple. Marie, âgée de deux ans et sept mois, pleure, ce qui lui arrive souvent à la fin du souper. Elle est d'ailleurs quelque peu indisposée, et son père, qui n'y prend pas garde, crie assez {prt, comme il en a la malheureuse habitude. Or, Marie n'aime pas que son père la regarde avec des yeux de colère. Encouragé par la mère, j'improvise le récit d'une visite faite pendant la journée au Jardin des Plantes. Ce nom de Jardin des Plantes^ comme celui de yardin d^ Acclimatation, ou le nom de quelqu'un des animaux qu'elle a vus dans ces lieux aimés, sont les dérivatifs infaillibles de tous les chagrins de la petite fille. Je me mets à parler des animaux connus, de l'hémione, de l'hippopotame, du myopotame, et enfin du phascolome, auquel Marie s'intéresse beaucoup depuis quelque temps. En moins de trois minutes, les pleurs sont taris, essuyés, et le sourire des yeux, lo rire dés lèvres, la gaîté folâtre ont reparu. J'ajoute, au sujet du cher phascolome, quelques détails pleins de nouveauté: des rats, en grand nombre, des petits, des grands, de toute couleur, des noirs, des gris, des roux, des pelés, venaient tranquillement prendre des morceaux de pain et de choux dans l'écuelle de bois où Ton sert son déjeuner au phascolome ; et il les laissait faire, tout occupé de manger sans voir, point jaloux, et peut-être heureux d'entendre trottiner autour de lui ces voleurs audacieux, qu'il considé^ rait comme d'aimables visiteurs, lui qui reste seul dans son trou toute la journée I Et une petite armée de moineaux descendaient aussi des arbres voisins,

en poussant des cris étourdissants, et venaient dérober au placide animal des morceaux de pain presque aussi gros qu'eux. C'était bien amusant à voir ! L'enfant était toute à mon récit, et le père aussi, qui ne faisait plus de grands yeux, parce qu'on ne faisait plus attention à lui ; on profita de cette heureuse quiétude, voisine d'un sommeil enchanteur, pour emporter Marie dans son lit. Pendant que sa mère la couchait, nous entendions, de la chambre voisine, se succéder des questions et des observations dans le genre de celles-ci : « Il paraît que les rats viennent manger la soupe à le phascolome^ n'est-ce pas maman, dis ? Et le phascolome n'est pas méchant ; le phascolome ne se fâche pas; il ne les mord pas. Nous irons voir bientôt le phascolome, maman, n'est-ce pas, dis, maman ? » Marie ne tarda pas à s'endormir, rêvant sans doute avec bonheur de son phascolome quand elle eut cessé d'en parler. '

IV. La curiosité est un mobile puissant pour mener à l'instruction, et non moins puissant pour mener à l'affection, et par conséquent à l'action. Il est toujours permis de la diriger vers des applications qui joignent à l'avantage d'être inoffensives celui de satisfaire le besoin d'agir, si puissant chez l'enfant, et même d'agir conformément à ses tendances utilitaires ou esthétiques. La méthode Frœbel, dans la pratique, incline trop souvent à enrégimenter, plutôt qu'à harmoniser les facultés de l'enfant. Elle abuse peut-être du procédé interrogatif, et, en tout cas, n'est acceptable que dans son principe, et doit se diversifier à l'infini pour répondre aux nécessités de l'éducation individuelle* Mais cette méthode, qui est si fortement imprégnée du naturalisme de Rousseau,

exerce tout à la fols les sens et rimagination de l'enfant, d'abord dans son berceau même, à laide de la balle suspendue que sa mère lui fait suivre des veux et poursuivre des mains, et bientôt à l'aide des cubes et des baguettes, plus tard aussi des pelles et du sable, instruments et matériaux de combinaisons charmantes et admirablement variées. C'est là un excellent emploi de la curiosité infantine, et il peut trouver assurément sa place dans une première éducation, pourvu que tout y paraisse subordonné à la fantaisie et à la libre initiative de l'enfant.

V. Cette ingénieuse méthode fournit les moyens de donner une utile et morale satisfaction à la tendance anecdotique, si forte chez les enfants, et aussi chez les grandes personnes. Elle présente, en images, qu'an enfant de trois ans peut comprendre, avec des cDinnaentaîres que le tact de l'inspiration maternelle peut approprier même à un âge un peu plus tendre, la propre histoire de l'enfant, dans ce qu'elle a de plus saillant : « ses premières relations avec sa mère, les soins qu'elle lui prodigue, les premiers jeux qu'elle lui enseigne ; puis ses relations avec les autres uienilires de la famille ; quelques scènes de la vie des animaux, de jardinage, d'agriculture ; les scènes ordiuaires de la vie morale de l'enfant, ses relations leîï plus connues avec l'ensemble des êtres et des choses qui l'enlôurent. » L'enfant, même âgé de deux ans, peut ainsi quelquefois sortir du concret, selon la faible mesure de son expérience, et iHendre, grâce à son imagination, le cercle de sa curiosité sympathique. Mais plus souvent encore, à juoii avis, devra-t-on le laisser confiné dans les t^ truites limites de son expérience quotidienne, et

le charmer, Tiatéresser, raltendrir, le moraliser, avec le récit fait par lui ou devant lui de ses propres actions et de ses propres aventures.

Il y a cependant un double écueil à éviter dans la pratique ici recommandée : c'est de paraître accorder trop d'importance à tout ce que Penfant aura fait ou dit (mieux vaut en prêter à ce qu'il aura vu ou entendu) ; c'est aussi de l'habituer à porter son attention sur de petites choses qui ne valent pas la peine qu'on s'y arrête. Trop facilement l'enfant se repaît de lutilités et de niaiseries, et trop souvent il porte dans l'âge mûr le poids de cette habitude contractée dès le commencement de la vie, combien de personnes de tout âge et de toute condition' ont pour récréation et pour nourriture habituelles de l'esprit les petits faits, les petits événements, les anecdotes banales, les commérages, les fables, les romans insipides, les bavardages de table, les propos de coulisse, les reportages de gazette I Leur frivolité n'est pas toujours uniquement le fait d'une infériorité intellectuelle qui les rend incapables de choisir !es faits importants et de les assimiler sous forme de matériaux généralisés ; ou du moins cette infériorité, qui se ^trouve aussi chez les sauvages, ne me paraît pas seulement le fait de la complexion native ; elle me paraît plus spécialement le résultat d'une éducation viciée dès le principe. Les récits généraux et les récits personnels, dont j'ai parlé plus haut, judicieusement conduits, contribueraient, je le crois, à écarter ce dan ger,

VI. Un bien embarrassant problème, pour tin éducateur, est le suivant : comment faut-il répondre aux questions des enfants en général^ -et des petitsenfanta B. Ferez. — L'Edacation morale. lô

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surtout ? Certains soat d'avis qu'on ne doit pas trop s'en tourmenter, n'avoir pas à cet égard de système tout fait, compter sur. les inspirations du bon sens pour répondre ou ne répondre pas, suivant les temps, les circonstances et les caractères. II est cependant possible, et, par conséquent, utile de fixer certains principes généraux, qui facilitent Fœuvre du bon sens, et qui, vous conduisant jusqu'à un certain point de la route, vous indiquent en bien dès rencontres la direction à suivre, quand vous êtes abandonnés à votre sagacité et à votre bon vouloir tous seuls. Aussi depuis Rousseau, le nombre est grand des écrivains d'éducation qui ont donné d'excellents avis sur cette matière ; on citerait particulièrement vingt femmes pour une qui se sont à bon droit préoccupées de chercher des règles pour diriger la curiosité des jeunes filles, dont la fatuité est le principal aliment, et qui sse traduit souvent par des questions indiscrètes ou cabreases. De ce riche recueil de conseils et de préceptes, la pédagogie' première peut s'approprier une petite part.

VII. Je commence par dire qu'on pose trop de questions aux enfants, et qu'on répond trop à toutes celles qu'ils posent eux-mêmes. Il vaudrait mieux qu'ils interrogeassent moins et observassent davantage. Il est des choses qu'il faut les amener à apercevoir d'eux-mêmes, tels que les phénomènes apparents des trois règnes, les faits les plus saillants de la vie humaine, les conséquences les plus immédiates des actes communs : les intéresser au connu, en en parlant avec eux, c'est un grand point pour les exciter à chercher d'eux-mêmes l'inconnu prochain. Mais il ne faut pas attacher toujours une extrême importance

aux questions qu*ils font sur la raison des choses. Comme Ta dit Mme de Miremont à propos des questions où la décence peut se trouver -compromise, « la question d'un enfant ne renferme pçis toujours tout le sens qu'elle présente ; ne vous pressez pas d'étendre ses idées ». Un enfant de trois ans n'est pas en état de comprendre, ni de désirer connaître le pourquoi d'un fait important : ee qui excite sa curiosité, ce sont les conditions tout extérieures des changements qu'il voit se produire, celles qu'il peut saisir par ses sens, celles qui se rapportent à sa personne, à ses émotions,, à ses besoins, à ses affections, à cei/x qu'il aime, à ce qu'il connaît bien.

Il y a des questions embarrassantes auxquelles on doit toujours être préparé. Ne pas y répondre, c'est exposer l'enfant à questionner d'autres personnes qui n'auront pas la même réserve que vous dans leurs rapports avec lui ; le tromper, c'est commettre un crime de lèse-innocence; toujours répondre, c'est l'habituer à rimportunité. Faut-il donc, quand on se voit obligé de refuser des explications qu'il ne saurait concevoir, se retrancher derrière son ignorance ou la vôtre, et lui dire : « Tu ne peux pas comprendre cela pour le moment », ou bien : «Je ne sais p»as?» Mme Câmpan recommande l'un de ses moyens, et l'autre est conseillé par Mlle Sauveau. Je crois, en effet, qu'un enfant est si bien convaincu de son infériorité vis-à-vis de ses parents, qu'il pourra s'entendre faire quelquefois la première de ses réponses, sans que sa curiosité légitime perde ses droits, et sans que son amour-propre en soit blessé. Il est, d'autre part, si confiant dant la supériorité morale de ses éducateurs, qu'il ne doutera pas qu'ils ne soient sincères en avouant

leur impuissance à comprendre certaines choses ; et il est bon qu'il sache de }>onne heure qu'il n'y a pas de réponse à toute question.

Il y a deux sortes de curiosité qu'il faut éviter de nourrir chez les enfants de tout âge, et qui d'ailleurs ne se développent jamais que par notre faute : celles qui se rapportent au mystère de la naissance, et à la croyance au merveilleux. Et d'abord, je déclare que ce qui préoccupe le moins un enfant de deux, de trois et même de quatre ans, c*est de savoir comment il est venu au monde. On sait comment Rousseau veut qu'on réponde à *cette embarrassante question. Mme Campan a imaginé une réponse analogue, a On ne peut pas, dit-elle, satisfaire longtemps leur curiosité en leur disant qu'on trouve les garçons sous un chou du potager, et les filles sous un rosier. A six ans une petite fille très spirituelle répondit à sa mère : « Mon Ave Maria m'a, appris où sont placés les enfants avant de naître (Personne ne lui avait-il fait un commentaire officieux de cette oraison ?) ». J'ai toujours répondu avec succès à cette question, en disant que Faccouchement était une opération chirurgicale très douloureuse, et que presque toutes les mères risquent de perdre la vie en la donnant à leurs enfants ; ce mot « chirurgicale » les effraie et calnne leur imagination. Ils savent très bien qu'on ne ^leur explique pas la manière dont on coupe un bras ou une jambe, chose dont ils entendent souvent parler; ils n'en demandent pas davantage, et Tidée que leur naissance a mis les jours de leur mère en danger les attendrit et la leur rend encore plus chère ».

Ces genres de questions ne sont pas àredouler, je le répèle, de la part des petits enfants. Si d'ailleurs

elles se reproduisaient souvent, ou touniaieat à Tindiscrétion la plus . sérieuse, comme celle-ci : « Pourquoi les mères ont-elles leurs enfants dans le ventre ? Pourquoi papa n'y en a-t-il jamais ? etc.. etc, il est bon de faire entendre à Tenfant qu'il en sait assez làdessus, et qu'on ne veut pas qu'il demande toujours cela. On peut même imiter la réponse d'une mère à son enfant : « Mais, tais-toi donc, tu me demandes toujours de vilaines choses. » Ce mot de vilain fait réfléchir l'enfant, et cela suffit pour le moment.

Des curiosités malsaines, les plus dangereuses sont celles qui proviennent d'actes dont les enfants sont les témoins ou les victimes. Rien de plus alar-^ mant pour une mère que la lecture d'un récit fait par M""* Roland, d'une plume assez légère, mais d'un cœur très pur. Elle repoussa d'abord par ses cris et sa terreur la tentavive lubrique d'un jeune ouvrier de son père ; mais le misérable, usant d'adresse et d'hypocrisie, et s'adressant tour à tour à la pitié et à la curiosité de l'enfant, sut y intéresser son imagination naïve.

« J'eus beaucoup de peine à débarbouiller dans ma tète ce que cette' scène y avait laissé ; chaque fois que je voulais y songer, je ne sais quel trouble importun me rendait la méditation fatigante. Au bout du compte, quel mal m'avail-il fait ? Aucun. Irais-je parler de cela ? Le seul embarras de savoir comment m'y prendre m'en aurait gardée. Devais-je lui en vouloir ? Cela paraissait douteux. La curiosité venait s'en mêler, et les petites inquiétudes dissipaient ma mauvaise humeur... II parlait de m'ins- Iraire, j'aurais désiré de l'entendre sans que ce fût à

moi qu^il le dit, et le monde commençait à me paraître bien étrange,.. Insensiblement ma peur se dissipa tout à fait ; le jeune homme ne manquait pas de saisir l'occasion de m'en dire quelques mots comme d'un enfantillage risible, dont il parvint à me faire rire moi-même, et il n'en résulta qu'un peu de familiarité, comme celle qui s'établit toujours entre deux personnes qui se sont dit, de quelque manière que ce soit, ce dont ils n'ont parlé à nulle autre (1). » Une dernière tentative échoua par sa brutalité même, et l'enfant, profondément affectée, en fit heureusement le récit à sa mère. A la ville ou à la campagne, parents, méfiez-vous, et faites bonne garde autour de vos enfants.

VII. Enfin, comme Bain l'a fort bien observé, « très souvent la curiosité des enfants, ainsi que celle de bien d'autres personnes encore, est de mauvais aloi. Ce peut être simplement un mouvement d'égoïsme, un désir de déranger, de se faire écouler et servir. On fait des questions, non pour s'instruire, mais pour se donner une émotion (2). » Les petits enfants auxquels on tolère celte ridicule et gênante habitude deviennent de vraies serinettes à questions : ils interrogent sans trêve ni raison, sur les choses les plus futiles, sur les choses les plus connues. Un avertissement sévère doit réprimer en eux celte manie. « Pourquoi me demandes-tu ce que tu sais être des sottises ?» « Pourquoi me demandes-tu ce que tu sais aussi bien que moi ? « Il est vrai que la formation des bonnes habitudes chez l'enfant ne s'obtient pas

(1) Mémoires particuliers de Mme Rolland, partie I.

(2) La Science de V éducation, p. 67.

-saas beaucoup de temps ni d'eiïbris soutenus. Que de fois, quand vous Tavez pris par le bras, il se dégage avec Tautre 1 Une grand'mère répétait, à dix minutes d'interralle, une question faite à un enfant de trois ans et demi ; telui-ci, occupé au fond du jardin avec des matériaux de construction, se redresse, et réplique : « Pourquoi me demandes-tu encore cela ? Tu sais bien que je te Tai déjà dit, près de la fontaine ? » Ce manque d'égards envers sa grand'mère indiquait saas doute qu'il se souvenait de la leçon faite à luimême mais indiquait aussi qu'il avait besoin qu'on Ja lui fît encore.

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