IV. Les mêmes critiques s'adressent aux pratiques
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de toutes sortes qui favorisent la sensualité du jeune enfant. Trop de soins, trop de plaisirs énervent le jeune être. Une trop grande variété dans les sensations et les émotions éprouvées fait de Tenfant une machine émotionnelle, vibrante au moindre choc, mais ne produisant chaque fois que des sentiments faibles et peu durables. Quand la sensibilité s'est accrue aux dépens de Faction ou de la volonté, la faiblesse des ressorts organiques et l'inconsistance du caractère accroissent le nombre des besoins, avec une difficulté plus grande de les satisfaire. On fait du petit sybarite un jouet de ses caprices, un délicat malheureux, et, par surcroît, un être indocile et inéducable. Je ne parle que de l'éducation énervante, quand elle est portée à l'excès : mais n'est-elle pas fâcheuse dans tous les degrés qu'elle comporte ?
V. Un des plus grands dangers, c'est d'insister sur les jouissances mêmes de la sensualité, en y intéressant la vanité de l'enfant. On vante devant lui les mets de la table des riches, on énumère les plaisirs, les honneurs, qui s'attachent à la fortune et aux grandes places. On s'estime heureux ou malheureux de sa propre condition ; on envie ouvertement les uns, on déprécie les autres, d'après cette mesure fausse et conventionnelle de la situation sociale ; enfin, on montre un appétit déréglé des biens de ce monde, et une estimation de soi-même basée sur U part qu'on en peut prétendre. Quoi d'étonnant si l'enfant, avant d'avoir fait l'apprentissage de la vie, avant d'en pouvoir comprendre et connaître les difficultés et les obligations, se croit destiné à la plus grande somme de plaisirs possible ? « Moi, je voudrais être bien riche, pour m'amuser beaucoup et ne rien faire 1 » ;
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cp^t mot dans la bouche d*an enfant de neuf ans, intelligent, instruit, de bonnes manières, et qui parkit ainsi trè« sérieusement 1
VI. n y a, d'ailleurs, plus d'un avantage à porter Tatlention de l'enfant sur ses joies passées, mais sans s'arrêter à leur analyse, et sans trop y intéresser le jeune amour-propre. C'est un plaisir charmant que de se rappeler avec lui des événements heureux, des fêtes de famille, des parties de campagne, des incidents de voyage. On ravive, on renforce en lui d'aimaHes soovenirs, des sentiments doux et affectueux, impressions ineffaçables de sa vive et féconde imagination. On teint le présent et l'avenir de ces idéales couleurs dH bonheur passé. On entretient celte satisfaction légitime de soi et des autres, cette belle confiance optinaiste, d'où dépend, pour l'enfant, comme pour l'homme, la manière d'envisager la vie et de se comporter envers elle.
VII. Nous devons éviter avec le plus grand soin de faire revenir Tenfant sur ses douleurs passées, quand il n'en doit pas ressortir une leçon facile et certaine de patience, de courage, et surtout de prudence. L'enfant s'accoutume à inspirer de la pitié, et à s'apitoyer sur lui-même. Il se mêle à ce genre d'émotion une âcreté de plaisir qui en favorise la reproduction. On en arrive bientôt à trouver des raisons de se plaindre, quand elles ne se présentent pas d'elles-mêmes. On s'étonne, à la fin, des moindres souffrances, comi»e si elles étaient l'effet d'une injustice. Quand on en est là, on a bien peu de pitié à dépenser pour les autres.
Il est bon que l'enfant s'habitue à compatir aux
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souffrances des autre», en voyant qu'on les plaint et qu'on cherche à les saulager. Mais, par la manière dont on le plaint lui-même, dans. les accidents et les souffrances inévitables, il faut lui faire considérer le mal comme une chose assez ordinaire dans la vie de tout le monde. On a rarement cette prudence.
« Le petit roi de la création tombe de sa hauteur, se pique avec une épingle, se heurte à l'angle d'un meuble, s'ensanglante dans une rixe enfantine, les cris de sa mère, accrus de ceux des domestiques et des autres enfants, couvrent les siens, quelque perçants qu*ils soient; on se lamente, on court à l'eau froide et à l'arnica ; on couvre de baisers tumultueux le petit blessé, qui se sent singulièrement intéressant et qui songe peut-être déjà malicieusement aux petits profits de son infortune. Les efforts exaltés auxquels on se livre pour le consoler l'excitent à crier davantage, et puis, le drame fini, on en continuera l'impression en racontant devant l'enfamt et à toutes les visites les péripéties les plus minutieuses de cet affreux accident. L^enfant en retirera le désir de poser de nouveau, la certitude qu'il a prodigieusement souffert et le désir pusillanime d'éviter tout accident de ce genre. Et voilà comment on fait les enfants douillets, les hommes nerveux et les sociétés molles.
« Un proverbe russe dit que l'enfant qui a cinq bonnes est nécessairement borgne. Une mère trembleuse peut les remplacer foutes les cinq dans cet office malsain ». Il est bon de remarquer, d'ailleurs, que Tenfant qui tombe crie rarement quand il est seul. J'en ai vu qui, gardant un visage très souriant après un accident de cette nature, et avant l'arrivée de leur mère, éclataient en hurlements dès qu'ils surprenaient
sa physionomie Texpression d'une frayeur sympathique. C'est elle qui donne toujours la note de sensibilité qu'elle ne l'oublie pas.
« Mais la douleur ne nous vient pas toujours sous la forme acérée d'un accident ou d'une chute ; la maladie la traîne le plus habituellement à sa suite, et offre aux mères intelligentes des occasions, hélas ! trop dédaignées d'endurcir la sensibilité de l'enfant. On le plaint, on le caresse, on vole au-devanl de ses désirs, on pleure devant lui, on a dans la voie des larmes attendries qui l'apitoient sur son propre sort, et les bonnes résolutions d'une éducation ferme s'envoient à tire-d'aile. Huit jours de ce système, et voilà an enfant douillet, si on ne le redresse avec douceur et persévérance (1) ». Comme tout cela est bien vu et bien décrit I Et comme tout cela est vrai au point de vue le plus humain I Mettez à la place du mot enfant celui de pessimiste ou de décadent, et vous aurez la gâterie érigée en philosophie, et la piété transformée en religion.
VIII. Marianna, dans l'âge le plus tendre, avait failli mourir d'une fluxion de poitrine. Sa mère se mit à l'entourer de précautions sans norobre. Tous les jours, elle parlait du chagrin qu'elle aVait eu, de celui qu'elle aurait si elle venait à perdre sa fille. Il arriva que cette petite fut prodigieusement gâtée, et que personne dans sa famille n'en pouvait venir à bout. On eut alors l'idée de la mettre pensionnaire, mais dans un établissement de l'endroit, afin de surveiller l'enfant, j'allais dire les maîtresses. Naturellement, une
(1) V éducation physique des garçons, pp. 63-66.
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élève de cette espèce méritait des punitions ; on menaçait de faire des rapports à maman, quand elle viendrait, et l'on promettait de ne pas accorder la sortie prochaine. Marianna ne soufflait mot : la petite politique de dix ans avait son plan tout fait : les mercredis et les samedis, veilles des visites au parloir ou des sorties, elle raclait incessamment sa gorge, et le lendemain, quand la mère accourait, aux premiers baisers succédait, du côté de l'enfant, une grosse toux rauque qui faisait surgir, dans l'imagination effrayée de la mère, l'épouvantail de la fluxion. Ce manège ne manqua jamais son effet ; et comme, en défmitive, toute la force et toute la puissance des maîtresses étaient annulées par ces stratagèmes, après quelques mois de patience et de dure besogne, on rendit à sa famille Marianna et ses rhumes, si dociles à l'appel.