Schumann, loco cit
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mation, ce qui depend de nous, c'est de ne pas nuire a leur developpement en lui opposant des obstacles, et c'est la ce que nous falsons trop souvent par defaut d'attentlon et de sage prevoyance. Avec un pen plus de soin et d'observation, il est certain qu'on pourrait favoriser le travail de la nature en s'abstenant simplement de I'entraver, obtenir ainsi d'elle un plus grand nombre de belles voix, ce qui serait vraiment un beau rcsultat, et en meme temps preparer une generation de chanteurs bons musiciens, autre chose egalement desirable.
Pendant la periode de lenlance, garcons et filles ont a peu pres la meme voix, qui est la voix cl'enfant. C'est a tort que Ion dit souvent qu'ils ont des voix de femmes, car elles en different du tout au tout, meme celle des petites filles, aussibien par I'etendue, qui est infiniment plus restreinte (sauf exceptions rares), que par le timbre, qui n'en a ni la chaleur, ni la tendresse, ni I'energie, et par la delimitation des registres. C'est une voix provisoire, comme les dents de lait sont des dents provisoires; de I'une et des autres il ne restera rien chez I'adulte.
Toutefois, la voix d'enfant acquiert frequemment une intensite et un volume tres suffisants pour qu'il soit possible de I'exercer et meme d'en tirer un grand parti musical, soit individuellement comme soliste, soit dans des choeurs de voix blanches, auxquels leur timbre juvenile donne un charme tout particulier.
De ce qu'un enfant a de la voix, il ne faut nullement inferer qu'il en aura plus tard, mais cela ne veut pas dire davantage qu'il en n'aura pas. II pent
tout aiissi bicn en etre prlve pendant son enfance, et en posseder une superbe apres la croissance terminee. Ceci, c'est rinconnu.
Au moment de la transformation qui fait du garcon un adolescent et de la petite fille une jeune fillc, se passe un phenomene physiologique qui a recu le nom de inue et pendant lequel la voix d'enfant disparait totalement pour faire place a la voix definitive. Ce phenomene, tres accentue chez les jeunes garcons, se remarque a peine chez les jeunes fiUes, et en voici la raison : chez les premiers, un enrouement general et prolonge s'etablit, avec frequence de maux de gorge, la voix parlee prend un timbre rauque et caracteristique, ne laissant aucun doute sur le travail qui se produit, et pendant ce temps le larynx se developpe dans toutes ses dimensions, jusqu'a un volume presque double de ce qu'il etait anterieurement, venant faire saillie a la pomme d'Adam et abaissant toute I'etendue de la voixd'une octave entiere et parfois plus ; tout cela ne pent passer inapercu ; chez le sexe feminin, dont la voix ne doit pas subir de changement quant a son diapason, la dilatation du larynx est inappreciable, la modification porte surtoutsur le timbre, qui se modifie imperceptiblement de jour en jour, perdant peu a peu de son caractere enfantin pour acquerir des qualites feminines, mais sans que rien se manifeste exterieurement, dans la voix, qui soit de nature a appeler I'atlention. De ce qu'elle est moins apparente, il ne faudrait pas conclure qu'elle n'existe pas, car elle a la meme importance dans les deux sexes.
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La mue commence, en general, dans nos climats tem.peres, entre quatorze et quinze ans chez les garcons, et vers treize ans chez les filles, plus tot naturellement clans des climats plus chauds, oil le developpement est plus rapide. Elle prend fin aii.v eni'irons de vingt ans chez I'homme, et de dix-huit ans chez la femme. Chiffres variables.
D'aucuns ont pretendu que chez les garcons il se produirait une sorte d'interversion, faisantque celui qui avait une voix de soprano deviendrait une basse, et que de nieme un jeune contralto annoncerait un tenor : cela pent arriver, mais celan'a rien d'absolu. D'autres affirment que I'heredite de la faculte vocale se transmet plus frequemment du pere a la fille et de la mere au fils, par une sorte d'entre-croisement des sexes : c est encore la une illusion que I'experience contredit. La mue offre des surprises de tout genre; la vraie verite, c'est que nul ne peut prevoir ce qui en sortira. Or, c'est seulement quand cette evolution est absolument terminee que I'individu, honime ou (emme qu'il soit, se trouve en possession de sa veritable voix; et c'est seulement alors, dans I'immense majorite des cas, qu'il songe a la cultiver et a apprendre a chanter, ce qui semble normal.
A savoir chanter plus ou moins bien, a savoir pousser des sons, il y parvient toujours a peu pres; u etre vraiment musicien, a chanter en artiste intelligent et eleve, c'est infiniment plus rare. Et cela se com prend fort bien, car il a passe I'age oil I'esprlt malleable apprend la musique comme une sini- [)!c languc; il n'a plus la souplesse de I'enfaat, et
tout ce qui n'eut cte jadis qu'uu jeu devient pour lui une etude pleine d'aridite.
A cet etat de choses, il y auralt un remede, remede d'autant plus simple et plus judicieux qu'il ne serait qu'un letour a une ancienne pratique qui avait donne toujours et partout d'excellents resultats, et de laquelle I'abandon, dont la raison est inconnue, est certainement des plus regrettables.
On concoit a quel point seraient ridicules des parents qui, avant I'age oil la voix definitive se nianifeste, pretendraient decider peremptoirement qu'ils feront de leur fils un chanteur ou de leur fille une artiste lyrique! Mais ce quise comprend au contraire fort bien, c'est qu'ils en aient le desir, soit parce que telle a ete leur propre carriere, qu'elle leur a plu, qu'ils y ont reussi, et qu'ils pourraient I'y patronuer, soit dans un sentiment inverse, resultant du regret qu'ils ont eprouve de ne pouvoir etre chanteurs eux-memes, pour quelque motif que ce soit.
Si une telle pensee germe dans leur esprit, voici certainement la meilleure marche qu'on puisse leur conseiller : aussitot que possible, vers neuf ans par exemple, commencer I'etude simultanee du solfege €t du piano, telle que nous I'indiquons au chapitre II. En meme temps, faire donner a I'enfant, par un professeur tres prudent et tres intelligent, de veritables lecons de chant, excessivement courtes, ne depassant pas un quart d'heure par jour, et portant sur la bonne emission du son, lajustesse, la souplesse, la respiration et la vocalisation, sans jamais
cxceder retendue de sa petite voix et sans cherclier surtoiit a liii faire gagiiei' des notes, soit au grave, soit a Taiga. (C'est par cette methode, veritable gymnastique des poumons, qui ne pent jamais nuirc a la sante, mais au contraire ameliorer I'etat general, en fortifiant I'appareil respiratoire, qu'ont etc eleves maints chanteurs de la belle ecole italiennc, qui s'entendait a former les voix.) Si le jeune eleve prend plaisir a cette etude, et si sa voix n'est pas chetive, ne pas craindre de le faire participer a des executions chorales comportant des voix d'enfants, de le faire chanter a I'eglise, dans les maitrises, mais ne jamais I'y contraindre si cela lui cause de la fatigue. Continuer ainsi jusqu'a I'apparition de la mue.
Ici uae distinction s'impose.
S'il s'agit d'un garcon, attendre, en les guettant, les signes precurseurs de la mue, enrouement, etc., et aussitot, sans attendre un jour, supprimer deliberement tout exercice vocal, chant, solfege, mais cela radicalement, sans tolerer una seule infraction, et lui interdire meme les jeux bruyants, ou Ton crie ou parle trop fort; agir enfin a son egard comme on le ferait pour quelqu'un qui aurait une maladie de la gorge; pendant tout le temps que durera la mue, ce qui represente ^ "eurs annees, insister sur le travail du piano, de la tlieorie, de la dictee, sans oublier les etudes en dehors de la musique, tout aussi utiles au chanteur que ses etudes speciales, ce qu'il ne faut jamais perdre de vue.
S'il s'aoit d'une jeune fille, ne pas attendre que
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la inue s'annonce, piiisqu'on est prevenu qu'elie ne se fera pas sentir, et la coiisiderer comme commencee des I'age de treize ans, ce en quoi on se trompera rarement. On devra des lors interrompre les lecons de chant proprement dit, parce qu'elles entrainent toujours un pen de fatigue du larynx, mais on pourra continuer impunement I'exercice modere du solfege, a demi-voix, et limite aux notes du medium qui sortent sans aucun effort. A part cela, proceder comme pour les garcons, eviter les eclats de voix intempestifs, soigner son larynx, se garcr plus qu'a I'ordinaire de tout ce qui peut causer un rhume ou une angine,... et ne pas negliger i'etude du piano, qui sera plus tard d'un grand secours, on ne saurait trop le repcter.
Tout est la : avoir acquis I'art du chanteur avant cette epoque physiologique, et laisser I'organe tranquille pendant que s'opere revolution, sans abandonner pour cela I'etude de la musique, en frequentant, si c'est possible, concerts et theatres, en ecoutant et appreciant les grands chanteurs, en donnant essor, en un mot, pendant cette periode d'attente, a tout ce qui est propre a purifier le gout et a elever le jugement.
Quand on pensera que la mue doit etre terminee, on fera I'essai de sa nouvelle voix en presence de son ancien professeur, qui sera le meilleur juge pour decider du moment opportun a la reprise des etudes, des lors bien simplifiees; car, s'il a plu a la nature de gratifier I'elcve d'une belle voix, en quelques mois il saura s'en servir comme s'il I'avait
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travaillee cinq ou six ans, avec cet avantage supplementaire et inappreciable de ne pas Tavoir fatiguee par ce travail, effectue sur sa voix de lait. 11 lui arrivera exactement ce que nous avons vu precedemment arriver aux petits violonistes qui, apres s'etre exerces sur un instrument reduit, prennent en main un vrai violon ; en quelques semaines ou quelques mois, ayant dcja su chanter, il aura lie connaissance avec son nouvel organe, il en aura reconnu les qualites et les defectuosites (car il n'est pas de voix native absolument parfaite), et il sera peut-etre, qui sait? son meilleur niaitre pour I'avenir. En tout cas, il ne se laissera jamais mal guider. A I'appui de cette these, que quelques-uns trouveront trop belle, je puis citer une bien grande autorite , celle de I'illustre chanteur Faure, qui s'exprime ainsi dans sa celebre Methode : « L'art du <( chant traverse une perlode de favorable a sa pros- « perite... Nous mentionnerons tout d'abord, parmi « les causes multiples du declin de l'art du chant, « I'abandon dans lequel est tonibee I'etude de la « musique religieuse depuis la disparition presque « complete des maitrises. Ces ecoles... etaient en « meme temps, quoique indirectement, d'excellen- (( tes et fertiles pepinieres pour nos theatres d'occpera;... on sait quels musiciens, quels organis- « tes cette ecole a formes, quels chanteurs et quels « compositeurs illustres. — II n'y avait pas a crain- « dre que le choix des eleves se portat plutot vers « I'eglise que vers le theatre : celui-cl possede, en « efTet, des ressources pecuniaires contre lesquelles
« I'Eglise aura toujours de la peine a lutter. H y a « la un grand argument qui pese necessairement d'un « grand poids aupres des jeunes gens dans le choix « d'une carriere.
« On m'objectera qu'on ne peut, sans s'exposer a « de cruels mecomptes, destiner un enfant a la car- « riere lyrique ; on pourra meme ajouter que le sejour « dans une maitrise ne lui aura ete d'aucune utilite, « si la transformation de sa voix d'enfant en voix « d'homme ne s'est pas accomplie aussi heureusec( sement qu'on I'esperait. II n'en restera pas moins « en lui Tetofie d'un excellent musicien, pouvant « diriger ses efforts d'un autre cote, et se creer une « situation parmi les professcurs ou les instrumen- « tistes qui peuplent nos orchestres, et nieme parmi « les compositeurs'. »
C'est justement a cela que je voulais en venir. Lorsque la crise de la mue, une fois bien achevee, ne laisse subsister qu'une voix iiisudisante pour meriter d'etre cultivee, il faut considerer ce faitcomme regrettable, c'est certain, mais il ne faut pas croire que pour cela les etudes enfantines auront ete du temps perdu ; loin de la, mais on les emploiera a atteindre un autre but. Si elles ont ete dirigees de la facon indiquee ci-dessus, ou de quelque autre facon procedant des memes idees, on se trouvera avoir acquis, par I'etude du solfege, une grande habilete comme lecteur, plus une certaine adresse sur le piano, et de plus encore la connaissance intime de