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Fi'ancois Bazin, Preface de son Traite d'harmonie

caser dans I'esprlt une quantite de regies et de non mollis nombreuses exceptions, sans que la memoire entre en jeu, ou fort pen. L'essentiel est de bien comprendre la valeur de ces regies et exceptions, de saisir la raison d'etre de chacune d'elles, de se penetrer de leur utilite, et alors on se trouve en possession de ressources dont on est soi-meme etoune, car rien auparavant, et meme dans les premiers temps de I'etude, ne ponvait en faire soupconner I'existence.

II est bien entendu que ces etudes ecrites, ainsi que celles du contrepoint, dont nous parlerons un peu plus loin, doivent se faire a la table, sans le secours du piano ni d'aucun autre instrument, pour s'habituer a entendre mentalement avec une precision absolue. Si, dans les premiers temps, cela cause une gene, elle ne sera pas de longue duree, et on en sera bien recompense plus tard.

Surtout ne pas oublier qu'il n'y a aucun interet a aller vite, et se mefier des professeurs qui pretendraient vous enseigner I'harmonie en vingt lecons ! Rien que pour apprendre toutes les regies et savoir les appliquer (car ici on ne doit jamais separer la pratique de la theorie), il faut compter environ deux ans. Ensuite, il reste encore a acquerir I'habilete de main, le tact, le vrai talent de I'harmoniste, ce qui demande un lemps au nioins egal.

II ne faut pas s'elFrayer de cette lenteur, plus apparente que reelle, quelque bizarre que puisse pnrnitre ce dire, car, d'une part, une fois les eludes h:irni()ni(iucs lerminees, on aura fait la raoitie du

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•chemin total, et, d'autre part, au nioyen d'un certain chevauchement des etudes que j'expliquerai un pen plus loin, on se trouve gagner un temps considerable sur leur ensemble.

L'age moyen auquelil me paraitle plus convenable d'entreprendre les etudes d'harmpnie est vers quinze ou seize ans. II n'en est plus ici comme du solfege {la langue), qui ne s'apprend jamais mieux qu'intuitivement. Nous sonimes a present en pleine science, et un certain degre de maturite d'esprit est indispensable; done, commencer plus tot me parait inutile et peut-etre meme nuisible comme fatigue cerebrale, sauf dans des cas exceptionnels, car il n'y a la rien d'absolu. Mais, en revanche, celui qui a acquis en temps voulu les connaissances primaires, et en aura conserve le souvenir bien precis, pourra s'adonner a I'harmonie a n'importe quel age; il n'est jamais trop tard, puisque ici le raisonnement est tout. Peut-etre meme — je ne I'ai jamais experimente — pourrait-on, si Ton a deja I'esprit assoupli au travail par quelque autre etude exigeant une forte application, comme les mathematiques, par exemple, arriver as'assimiler les preceptes de I'harmonie en un temps moindre que celui qui est generalement necessaire.

La somme de temps a consacrer a I'harmonie sera d'une heure ou deux par jour au debut, en augmentant graduellement jusqu'a quatre heures. Plus serait inutile. Encore faut-il que ce temps soit divise, de maniere a ne jamais tenir I'esprit tendu sur ce meme sujet pendant plus de deux heures consecutives

Aces qaatre heures d'harmonie, ajoutez deux heures de piano, quatre hemes d'etudes litteraires ou scientifiques, ce qui fait dix heures de travail ; reservez deux heures pour les repas et I'imprevu, deux autres heures pour la promenade ou les exercices physiques, au total quatorze heures : voila une journee bien equilibree, et qui laisse encore environ dix heures pour le somnieil, plus qu'il n'en faut meme dans la jeunesse.

Et voici a pen pres comment je distribuerais ces heures dans la journee, pour en tirer le meilleur profit possible :

Le matin :

8 h. a Oil Ilarmouie.

9 iMO ) ■ .

... . ,, , ,' r.ludes de sciences.

10 all \

11 k midi Piaao.

L'apres-midi :

1 h. a 2 h Repos ou promenade.

2 a o HarmQnie.

, . r , Etudes litteraires.

5 a 6 Ilartnonie.

6 a 7 Piano.

Le soir :

8 h. a 9 Repo.'i ou promenade .

9 a 10 Ilarmonie.

De cette facon, la fatigue sera reduite a son minimum par la variete apportee entre les diverses etudes consecutives. A I'harmonie, qui est pour le moment la chose principale, je reserve les meilleures

places ; le matin au lever, puis apres les promenades, ou Ton a I'esprit dispos et les idees fraiches ; puis le soir avant de se mettre au lit, ce qui prepare et rend plus facile le travail du lendemain matin; les heures de recreation sont menagees juste apres celles des repas, ce qui est conforme aux preceptes de Fhvoiene; ce sont celles d'ailleurs oil le travail intellectucl est a la fois le plus penible et le moins profitable.

Deux fois par semaine, une des heures consacrees a I'harmonie sera occupee par la lecon (c'est assez de deux lecons); une fois par semaine, une des heures d'etude du piano sera egalement remplacee par la lecon de piano ; si, avee cela, on pent obtenir du professeur de litterature qu'il vienne causer avec son eleve, une ou deux fois par semaine, aux heures reservees aux lettres et aux sciences, ce sera parfait; il n'y aura ni fatigue ni temps perdu, et le travail ainsi regie sera a la fois agreable et productif.

J'ai tenu a presenter ce petit modele de I'emploi du temps, pour repondre d'avance aux objections qui pourraient se presenter sur la difficulte d'apprendre tant de choses a la fois. On en apprend bien \ plus dans les lycees, parce que la I'emploi de cha- ; que heure est strictement fixe.

11 faut savoir se faire son reglement personnel, et, ; une fois qu'il est fait, en devenir Vesclave. '\

On pent varier les exercices de I'harmonie ecrite, .] qui est le fond de I'enseignement, avec ceux de Thar- 1 monie appliquee au piano, et c'est une excellente chose. Ces exercices pratiques sont : 1° la realisa-

tion au piano de la basse chiffree, telle que s'en servaient les compositeurs clu seizieme siecle, et qui etait encore employee par Rossini, pour tous ses ouvrages en italieu, clans les recitatifs; 2" I'accompagnement d'un chant, d'une melodie quelconque, qui est presente a decouvert, sans aucune indication; 3° la lecture et la reduction au piano de la partition d'orchestre, ce qui est du plus haut interet. Tout cela doit se faire a livre ouvert, sans preparation d'aucune sorte, et sous le regard attentif d'un excellent maitre, chose indispensable; dans ces conditions, cela habitue a penser vite, a appliquer les regies d'harmonie sans hesiter, et c'est de plus une excellente preparation a I'etude de Finiprovisation. Pendant tout le temps des etudes d'harmonie, comme pour toutes celles qui suivront, il est indispensable d'entendre beaucoup de musique de toute ecole, mais surtout la meilleure possible, et de preference des auteurs classiques : grands concerts symphoniques, seances de musique de chambre, recitals de grands virtuoses ou grands chanteurs, seances d'orgue, auditions chorales, sont autant de sujets d'etude pour I'etudiant harmoniste. Mais il ne s'agit pas d'aller ecouter tout cela passivement, pour le seul plaisir sensuel de Toreille ; il Taut s'efforcer d'apporter deja a ces auditions an pen de I'esprit d'analyse qui sera plus tard le principal element des etudes de pure composition ; c'est-a-dire qu'il ne faut pas entendre un seul morceau sans chercher a se rendre compte du ton dans lequel il est ecrit, de la mesure (on a le droit de regarder le

chef d'orchestre), des princlpales modulations ; . . . tout cela, on pourra le noter au vol sur un petit carnet ad hoc, qu'on soumettra ensuite a son professeur, pour s'assurer qu'on a bien entendu et bien compris.

Pour bien saisir le ton dans lequel commence un morceau d'orchestre ou de musique de chambre, on n'a qu'a ecouter attentivement les musiciens pendant qu'ils s'accordent, et prendre ainsi le la avec eux. Si Ton n'y arrive pas de cette maniere, c'est qu'on n'a pas encore I'oreille suflisamment exercee, et il faut alors se remettre courageusement aux exercices de dictee*. Quelques rares individus jouissent d'une faculte tres singuliere, sorte de memoire indefiniment prolongee et constante du son a son degre absolu de hauteur, en correlation avec le nom qu'on lui donne ; ils ont le la du diapason (chose essentiellement conventionnelle), ou toute autre note, comme indelebilement grave dans I'oreille, et savent consequemment discerner, sans aide d'aucun genre, le ton exact de tout ce qu'ils entendent; a toute heure de jour ou de nuit, au retour d'un voyage lointain, oil ils n'auront pas entendu une note de musique, comme au sortir d'une longue maladie, ils pourraient donner avec surete le la a un orchestre, et ?ie se trompent jamais; ils ont le diapason dans I'oreille, ou, mieux, sont des diapasons vivants. J'en ai connn plusieurs, sans me compter, et j'ai pu me convaincre que cette bizarre disposition ne constitue qu'une

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