MÉLODIE PURE
Mais a 1 oppose de celle-là se trouve la vraie mélodie, la seule, à proprement parler, qui ait droit à ce titre, et que nous appellerons la mélodie pure. Dans ce cas, celui qui compose une telle mélodie fait œuvre d’invention, plus ou moins géniale sans doute ; quelquefois, c’est simplement une réminiscence, un souvenir d’une autre œuvre qu il emploie à son insu. Tous ceux qui se sont exercés à la musique connaissent bien cela.
A un degré plus élevé, le compositeur écrit dans un certain style avec les tournures de phrases les plus usitées dans cette façon d’écrire. Ainsi, mettez cote à côte des rondeaux de Haydn, de Mozart, de Clementi, de Diabelli, de Kuhlau, vous vous rendrez facilement compte de l’étroite ressemblance de toutes ces œuvres. Mais, tandis que les pièces composées par Kuhlau, Diabelli ou Clementi sont plus ou moins ressemblantes entre elles ou avec
l’éducation musicale
les premières, vous distinguerez fort bien la personnalité, le caractère spécial de celles de Haydn ou de Mozart, qui constitue précisément la supériorité de ces maîtres.
En prenant ces pièces pour exemple, je n’entends pas cependant les donner comme modèles de mélodie « pure », bien que la mélodie y domine presque toujours : le chant, en effet, y est souvent influencé par l’harmonie à laquelle a pensé le compositeur en construisant son œuvre.
Qu’est-ce donc que la mélodie pure? J’appelle ainsi celle qui a jailli de l’inspiration du compositeur ou est sortie de son travail, sans aucune préoccupation d’accords, sans être influencée par l’harmonie de plusieurs parties chantant ensemble. Seules la tonalité, l’heureuse proportion de la phrase et la façon de mettre en relief les paroles, si c’est un chant, ont été les facteurs de la mélodie.
J’en donnerai deux exemples, dont l’un est classique, parmi les compositeurs modernes. Le premier est la phrase principale d’un beau motet de Palestrina : Cœnantibus illis , accepit Jésus panem. (Tandis qu’ils soupaient, Jésus prit du pain.) Bien que Palestrina ne puisse être compté au nombre des compositeurs de mélodies pures, les thèmes cependant qu’il employait, pour les développer ensuite, peuvent appartenir à ce genre, et la phrase citée en est certainement un bel -exemple.
J’ai transcrit cette phrase sans barres de mesure, telle d’ailleurs que l’écrivait Palestrina, pour que l’on se rende mieux compte de sa libre structure.
Le chant liturgique appartient tout entier à la mélodie pure. Si, par exemple, le chant du Tantum ergo peut être « accompagné », les accords que nous mettrons pour cela seront choisis par nous, mais le compositeur de la mélodie l’a pensée sans être préoccupé par aucun accord, ce que nous nommons maintenant « harmonie » n’existant pas encore de son temps.
Avec le maître Vincent d’Indy, l’école moderne donne à la mélodie pure le nom de monodie (qui signifie « chant seul »), par opposition à la mélodie accompagnée et à la musique à plusieurs parties (polyphonie).