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ET DES INSTITUTIONS RÉPUBLICAINES RÉUNIES

(Séance du 27 brumaire au VII).

Représentants du Peuple, Vos commissions d'instruction publique et des institutions républicaines, réunies, m'ont chargé de vous soumettre le projet d'organisation des lycées. Je viens remplir ce devoir, et faire précéder le plan conçu par elles des quelques développements préliminaires.

Les premières écoles créées par l'acte constitutionnel étaient la dette rigoureuse du corps social envers chacun de ses membres; mais si l'on recherche ce que doivent être au sein des sociétés politiques l'instruction et l'éducation, on se convaincra bientôt que l'avantage particulier de chaque citoyen et l'intérêt de l'État se réunissent pour exiger que les plus grands développements soient donnés à l'enseignement public; on verra des idées simples devenir la base d'un bon système d'instruction, et tracer une démarcation naturelle entre les diverses parties de son organisation.

Échappé des mains de la nature, l'homme a besoin du développement et de l'exercice de ses facultés; il doit apprendre à connaître ses droits, à en user, à les défendre; il faut aussi qu'il soit instruit de ses devoirs envers les autres et qu'il acquière les moyens de les remplir.

Voilà le but des premiers degrés d'enseignement, et il n'est pas inutile d'observer que les devoirs réciproques des individus s'accroissent en proportion des progrès de la civilisation, que la société exige davantage des membres qui le composent à mesure qu'elle devient plus grande et plus éclairée, et que par conséquent elle leur doit plus de soins et d'instruction.

Mais l'État est un tout individuel qui veut aussi se développer et s'étendre; il n'existe, ne s'agrandit que par une réunion de forces et de moyens qui doivent s'accroître en raison de ses efforts; ce grand corps ayant besoin d'une multitude de leviers et de rouages divers, est obligé de les créer et de les proportionner aux obstacles à surmonter, aux frottements à rencontrer ; mais le génie s'enûarame, prend un essor et s'élance dans les espaces; chaque portion de lumière et de force acquise par un citoyen augmente les lumières et la puissance du corps politique; et de même que l'individu croissant en force doit étendre son instruction, de même aussi plus les sociétés s'éclairent et s'agrandissent, plus elles doivent répandre les lumières.

Il est donc, je ne dirai pas de l'avantage de la société, mais il est de son plus grand intérêt, mais il est de son devoir de donner à l'enseignement public les plus grands développements, de créer tous les moyens possibles de perfectionner toutes les facultés humaines, d'augmenter toutes les connaissances.

On a dit que les hommes de génie s'étaient formés dans leurs cabinets; je crois bien que, quand dans les écoles tout contribuait à étouffer et à refroidir le génie, il a été obligé de chercher ailleurs des aliments; mais on ne compte pas combien de talents se sont formés et agrandis dans les écoles et au milieu des académies; on ignore combien d'autres talents sont morts, à jamais perdus et ignorés, parce qu'il leur a manqué une circonstance ou un maître pour les réveiller. Ne serait-ce point dans un musée que le génie de Corrège, animé par l'aspect du tableau d'un grand maître, lui apprit que la nature l'avait fait peintre? On a ajouté qu'il ne fallait pas calculer la force et la puissance d'un peuple sur le nombre de ses écoles : cette idée n'a peut-être pas été méditée

avec assez de profondeur; je ne craindrai pas de me tromper, en avançant, auoontraire, que la force d'un peuple, sa durée, sa splendeur surtout dépendent de la nature et de l'influence de ses écoles, et de l'impulsion que les institutions savent donner à Topinion. S'il était besoin de donner de plus grands développements à ces vérités, l'histoire fournirait une foule de faits pour les appuyer; et si elle paraissait en offrir quelquesuns capables de servir à une opinion opposée, il resterait toujours à ses partisans à expliquer comment tant de nations faibles ont influé sur des nations plus puissantes; comment le peuple, naguère encore le plus avancé en économie politique, le plus puissant par les ressorts de son administration, est précisément celui d'où nous ont été transmises presque toutes nos connaissances dans ces deux importantes parties.

Les anciennes écoles ont été attaquées avec bien de la raison; il fallait attaquer davantage leur institution. En les créant pour l'enseignement, on semblait leur avoir défendu le perfectionnement de la science ; on les avait circonscrites dans un cercle étroit, duquel elles ne pouvaient sortir, ni pour remonter aux éléments primaires des sciences et à la création des bonnes méthodes, ni pour descendre aux divers développements de ces mêmes sciences et au perfectionnement de la raison humaine. Qu'est-il résulté de ce vice radical? Presque toutes les écoles, les plus célèbres même, sont restées ce qu'elles étaient dans leur organisation primitive, tandis que tout s'éclairait et s'avançait autour d'elles. Quand l'enseignement public est en arrière de son siècle et de son époque, c'est bientôt un crime de le précéder; la secte des pédants est la plus exclusive et la plus intolérante; on a vu ce qu'ils savent faire quand une ignorance et des intérêts communs les unissent à Tautorité.

Les fastes des académies nous retracent d'immenses services; peut-être furent-elles aussi flétries par quelques grands ridicules; mais la voix seule de l'académie de Dijon, réveillant le génie de Rousseau, et donnant Emile à l'univers, rendrait à jamais leur souvenir cher à tout ami des sciences et de l'humanité.

Des réflexions aussi simples établissent la nécessité de ces grandes écoles où toutes les sciences peuvent être étudiées

et approfondies, où leur réunion les agrandit encore et les développe Tane par l'autre.

Parmi ces diverses sciences, les premières sont d'une nécessité plus universelle, plus habituellement sentie; les secondes, quoique d'une utilité moins générale, contribuent à procurer de grands avantages à TÉtat, à jeter un grand éclat sur une nation ; plusieurs importent à l'industrie, aux spéculations particulières dont se composent en dernière analyse l'industrie nationale et les ressources de l'État; plusieurs des secours indispensables dans les divers moments de la vie; les unes sont la clef de quelques autres; celle-ci, le complément des premières; enfin celles mêmes qui ne sont que d'agrément particulier apportent encore quelque tribut à la masse commune, et il est avantageux à la société d'en ouvrir la carrière à ceux dont le génie s'est formé pour elles.

Un des plus grands bienfaits de la constitution est la création des écoles publiques; vous voulez surtout compléter l'organisation des premières et lui donner tous les avantages dont elle peut être susceptible ; mais vous n'aurez pas plutôt terminé vos travaux sur cet important objet, que vous vous empresserez d'organiser les lycées et les écoles spéciales.

Nous ne pensons pas qu'on songe à contester la nécessité de cette organisation. Les écoles centrales, trop multipliées peut-être, ne pourront guère donner, surtout dans quelques parties, que des notions élémentaires : les professeurs recevant les élèves des mains des professeurs primaires, ou des mains d'instituteurs particuliers moins instruits et presque toujours dangereux, obligés de circonscrire leur cours dans les bornes de l'année scolaire, ne seront que rarement à portée de donner à quelques-unes de leurs leçons tous les-développements qu'elles exigent; et dans ce cas même ils ne seraient entendus que par quelques-uns de ces sujets heureusement doués par la nature, que leur sagacité et leur laborieuse ardeur élèvent au-dessus de la médiocrité.

Combien de sciences aussi, combien de diverses parties même absolument indispensables, dont vous ne pouvez pas placer l'enseignement dans les écoles centrales, sans multiplier d'une manière ruineuse pour l'État des chaires que peu d'hommes seraient capables de remplir, et près desquelles

surtout la société n'a besoin de réunir qu'un petit nombre d'élèves.

C'est principalement pour l'enseignement des sciences philosophiques et politiques que cette organisation devient plus urgente et plus indispensable; nous n'avons presque rien qui remplace à cet égard les anciens établissements; si la superstition, s'écroulant sous le poids de ses forfaits, a justement entraîné dans sa ruine les écoles de théologie, si l'enseignement de la médecine a survécu et s'est même perfectionné, l'étude de la législation et de la jurisprudence a été presque entièrement négligée; c'est cependant chez un peuple libre et sous un gouvernement populaire que le droit public, les principes de la législation et de l'économie politique doivent être universellement médités, approfondis et développés. Ce serait bientôt pour nous une honte insigne si cette science protectrice de la liberté des nations avait moins de chaires au milieu de nous que dans les écoles d'Allemagne. En nous contestant donc la nécessité des lycées, il faudrait réclamer avec nous la prompte formation d'écoles spéciales pour les sciences philosophiques et politiques; et on sent facilement qu'il doit y avoir entre ces écoles et nos vieilles écoles de droit la même différence que celle que la postérité remarquera entre la République et le royaume de Louis XVI.

Il n'est pas nécessaire d'insister longtemps sur les principes qui doivent servir de base à l'organisation de l'instruction publique; cette partie est une de celles sur lesquelles on a le plus écrit ; et si ce n'est pas celle qu'on a le plus approfondie, on ne peutpas contester que les hommes les plus éclairés des précédentes législatures n'aient singulièrement facilité nos méditations et notre marche par les lumières qu'ils nous ont laissées. Parmi tant de conceptions si recommandables, je ne sais quel sentiment mêlé de douleur et d'admiration ramène souvent vers les plans de Condorcet : cet homme célèbre formait l'instruction publique à la destruction de la monarchie, son corps enseignant devait étouffer la royauté et la superstition entre ses bras nerveux; il serait peut-être en ce moment dangereux pour la République, incompatible avec la constitution, impossible à organiser dans plusieurs de ses parties; mais Condorcet a établi les véritables principes, et

c'esf en grande partie dans ses écrits qu'il faudra puiser les idées saines et philosophiques sur cet important objet de nos travaux.

Nous nous sommes indignés souvent des retards survenus dans l'organisation de l'instruction publique et de la plus grande partie de nos institutions; représentants du peuple, les générations qui nous suivent s'applaudiront de cette heureuse lenteur; an milieu des troubles de la Révolution, tonte espèce d'organisation aurait été trop dépendante des préjugés, des hommes et des circonstances ; nos institutions, échappées alors imparfaites du volcan révolutionnaire, seraient déjà en quelque sorte discréditées, et n'auraient plus cette influence que leur assurent l'expérience, le besoin général et les progrès de la philosophie. Parmi les divers plans d'instruction publique proposés jusqu'à ce jour, il n'y en a aucun qui n'eût été froissé par les événements, entraîné par de grands frottements, attaqué par la découverte de quelque vérité nouvelle. Les hommes de l'ancien régime n'auraient pas été assez éclairés, assez régénérés pour remplir les places de l'enseignement républicain, et l'édifice bâti de pièces incohérentes, formé de matériaux monarchiques, s'écroulerait peutêtre en ce moment, malgré vos efforts, sans qu'il fût bien facile de le relever. Disons aussi que s'il est un temps où une nation n'ait aucun besoin d'école et d'instituteurs, c'est l'époque d'une révolution; alors toutes les idées se bouleversent et s'épurent; toutes les vérités comme tous les préjugés s'examinent et se discutent ; alors toutes les tètes bouillonnent, toutes les âmes se répandent; les obstacles sont franchis aussitôt qu'aperçus, les projets exécutés avant même d'être entièrement conçus; alors l'esprit s'élance au-devant des découvertes, dévore l'instruction, renverse, déplace, crée, recueille et amoncelle des faits, des vérités, des erreurs, des observations; alors se forme une manière de voir, d'agir, une méthode enfin exacte ou erronée, mais qui amène toujours quelques résultats utiles; alors il faut que l'enseignement soit nul ou il est mauvais (à moins qu'il ne s'exerce sur des objets totalement étrangers à la révolution); alors il est bon que chaque individu soit livré à ce qui l'entoure, à ce qu'il voit, à l'expérience même de ses erreurs et de ses fautes;

alors le maître est sans moyens comme sans influence f circonscrit dans sa méthode et dans ses vieux principes il n'est plus entendu; opposé, il parle dans le désert; suivant le torrent, il devient écolier lui-même avec d'autant plus de désavantage qu'il se souvient de sa qualité de maître : à peine quelques-uns ont assez de génie pour concevoir le projet de s'emparer du mouvement et de le diriger, et dans ce cas encore leur méthode sera celle du pilote au milieu de la tempête, qui consiste dans l'art d'y céder avec le moins de perte et de danger possible. D'ailleurs, si de pareils instants sontquelquefois perdus pour Tinstruction, ils ne le sont jamais pour l'éducation ; et je ne craindrais pas d'avancer un paradoxe en affirmant que la grande école des événements était incompatible avec les écoles d'enseignement. Quelques années de révolution présentent presque toujours une distance de quelques siècles. Les révolutions sont la gymnastique des peuples.

Quelles grandes leçons nous avons reçues en peu de temps, et quelles traces profondes elles ont laissées dans les esprits! Quelle école que l'école de la Révolution! Gomme elle a admirablement régénéré et préparé les hommes ! Combien de talents elle a fait éclore ! Combien de ressorts nouveaux elle a créés! Ces grandes idées, ces principes, ces théories, à peiue connus par quelques hommes du premier ordre, sont devenus des vérités pratiques et familières; le Contrat social, incompréhensible pour une partie de nos anciens légistes, est devenu le catéchisme du peuple ; vos jeunes gens riraient de pitié à l'aspect seul du pédant qui leur inspirait naguère les sentiments de l'effroi on d'une vénération stupide. S'il fallait avouer qu'il y a, parmi nous, moins de savants du premier ordre, ce dont je suis éloigné de convenir, qui de vous ne s'élèverait aussitôt pour attester en réponse que la généralité des citoyens est plus éclairée, mieux pensante, plus industrieuse, plus capable de grandes Choses, plus rapprochée de toutes les vérités, de tous les genres de conceptions, qu'elle ne l'était il y a seulement dix ans?

Aujourd'hui le besoin d'instruction est généralement senti; il ne l'était pas pendaut la Révolution. La preuve de ce fait, c'est que vos écoles commencent à se peupler, qu'on les

Toit fréquentées même par des gens qui n'aiment pas les iustito lions républicaines, tandis que, pendant la Révolution, les écoles de toutes les couleurs et de tous les partis étaient presque entièrement abandonnées. Si on excepte cette portion abâtardie de la jeunesse française, troupeau servile et adulateur d'une poignée de femmelettes corrompues qui la dégradent, tous les jeunes citoyens sentent Je prix du talent et des connaissances; ils éprouvent le besoin d'exister, d'avoir un état, de la fortune, de l'indépendance, de la considération; ils savent qu'il n*y a pas deux moyens d'en acquérir, et que la gloire ainsi que la probité, le talent de même que la fortune, ne sont ni dans les tripots ni dans les ruelles.

Quelles circonstances plus favorables pour organiser l'enseignement public! Nos écoles centrales ont peut-être plus rendu de services depuis deux ans, plus avancé les progrès de l'enseignement public, que les anciens collèges n'avaieut fait pendant cent ans. Cinq ans ne seront pas écoulés, et les lycées que vous allez organiser auront plus fait pour les sciences que toutes les universités et toutes les Sorbonties que tant de gens affectent de regretter.

Ce serait peut-être ici le lien, citoyens collègues, d'apprécier quelques-unes des déclamations hypocrites que tant de gens se sont permises contre la Révolution, et de discuter les reproches d'ignorance et de vandalisme que les ennemis de la République se plaisent tant à prodiguer à ses défenseurs. Cette époque de la Révolution, qui nous rappelle de grands crimes et des perles dont nous gémissons chaque jour, marquera anx yeux de la postérité, par des exploits plus grands encore. Ce Muséum national, digne de la nation qui l'a créé, et du génie dont il conserve les chefs-d'œuvre ; ces pièces qui ont honoré la scène régénérée et enflammé tous les cœurs de haine pour la tyrannie, que l'enthousiasme accueille dans d'autres républiques, tandis que notre faiblesse les laisse proscrire sur nos théâtres ; ces hymnes énergiques, ces chants de gloire et de triomphe qui, dans nos camps* comme dans nos plaines, au milieu des combats comme dans les fêles nationales, électrisaient les enfants de la liberté, enfanlaient le courage, inspiraient l'héroïsme, récompensaient la vaillance et la vertu; l'agriculture, la chimie, encouragées, peif ectionnées ;

la télégraphie annonçant la fuite honteuse des étendards ennemis, et reportant en quatre heures aut vainqueurs de Gondé les palmes accordées par les représentants de la France ; Tart aérostatique dirigé par le vainqueur de Fleurus et prenant part aux trophées des guerriers; le salpêtre s'échappant des entrailles de la terre, et presque aussitôt foudroyant les armées des rois; l'École des enfants delà Patrie, l'Institut militaire des invalides, s'élevant au milieu des dissensions civiles, et promettant au guerrier mourant au champ d'honneur un appui, une mère pour ses enfants, et à la République des élèves pour la défendre un jour, TÉcole militaire des Sablons, près de laquelle semblèrent veiHer les génies qui, à Sparie et chez les Perses, présidaient à l'éducation des guerriers... tontes ces institutions, et d'autres que j'omets encore, représentants du peuple, voilà ce que la postérité, plus juste que les passions contemporaines, ne regardera pas comme l'ouvrage d'une poignée de vandales.

À-t-elle donc été bien plus favorable aux sciences et à la civilisation, cette autre époque où je ne sais quelle misérable secte de petits hommes affectait de répandre sur les sciences des fleurs qu'elle n'osait trop publiquement encore offrir à la monarchie, où pour obtenir le brevet de savant il ne fallait que prononcer le mot de vandalisme et de vandale, et évoquer l'ombre de Lavoisier?...

Ils nous reprochent des malheurs et des destructions , ils triomphent parce que les débris du colosse royal ont entraîné en s'écroulant des établissements qu'il aurait fallu ménager, des hommes qu'il aurait fallu révérer et défendre.

Non, citoyens législateurs, ce n'est pas avec de paieils hommes que nous voulons pleurer sur l'urne révérée de Condorcet; son ombre républicaine se soulèverait contre leurs regrets hypocrites; et leur dirait d'une voix lugubre ; « Vous avez souri quand vous avez vu un républicain frappé au nom de la République ; lâches, vous n'avez pas même fait grâce à Bailiy, vos outrages ont profané sa tombe. »

Était-ce donc pour favoriser les progrès des arts qu'ils ^assassinaient Dorfeuille, qu'ils persécutaient et flétrissaient plusieurs de nos premiers artistes dramatiques? Était-ce au nom des sciences qu'ils voulaient dresser l'échafaud de cçt

homme célèbre qui a rendu Gondillac à notre siècle? Était-ce par zèle pour les lettres qu'ils proscrivaient le courageux et' infortuné Louvet, qu'ils déversaient l'opprobre sur un des meilleurs poètes de la Révolution, parce que tous deux, indignés contre les égorgeurs, avaient fait entendre le cri de la justice et de l'humanité? Étaient-ils bien philosophes, ces hommes qui, abreuvés du sang d'une des plus respectables victimes du royalisme, voulurent anéantir le calendrier républicain parce que c'était lui qui l'avait présenté à la tribune?... Ils se sont dits les restaurateurs des sciences et des arts; où sont donc leurs conceptions, leurs établissements, leurs trophées littéraires?... Ils ont donné aux belles-lettres le Réveil du peuple et V Intérieur des comités révolutionnaires; à la philosophie la réfutation d'Helvélius et la traduction du Psautier; à la morale des homélies de Jordan; à la législation les poteaux constitutionnels; à la République enOn le deuil et les assassinats...

Enfants des Français régénérés, quelque jour vous jugerez vos pères, vous prononcerez entre les républicains et leurs assassins; vous direz de quel côté furent le courage et la vertu, ob se trouvèrent au contraire la bassesse et l'infamie.

Sans doute, citoyens représentants, bien des hommes éclairés ont été cruellement froissés par la Révolution; mais fallait-il confondre avec ses principes les abus qui en étaient la suite et des crimes qu'elle n'a jamais avoués f Combien n'y a-t-il pas de gens de lettres auquels la patrie a droit de reprocher bien des torts, ou une honteuse [inaction? Quels hommes devaient nous servir de guide aux jours de notre régénération, si ce n'est ceux qui connaissent tous les faits héroïques, qui apprécient toutes les conceptions sublimes, et qui sont brûlés par la soif de la gloire et de la célébrité? Eh ! qu'importent les injustices et les persécutions contemporaines à quiconque sent en son âme l'amour des hommes et le courage du devoir? Les cendres de Descartes rapportées dans le sein de son ingrate patrie, la statue décernée à Jean- Jacques-Rousseau, la pompe triomphale de Voltaire, le dôme majestueux du Panthéon, tout criait aux savants : «< Ayez du courage; défendez les droits des peuples, éclairez le monde, la postérité vous regarde; et si vous êtes raalheu-

reux, elle vengera voire mémoire et illustrera vos tombeaux. »

L'homme vulgaire agit par Tattrait des récompenses et rimpulsion de l'intérêt, mais celui qui est digne de faire du bien aux hommes, n'envisage que le peuple et les générations futures; et quand tout s'écroulerait à la fois autour de lui, sur la terre et dans l'avenir, eh bien, en se couvrant de son manteau, il se replie dans sa conscience et s'enveloppe de sa vertu. Cet illustre Romain dont le nom est également cher à l'éloquence, à la philosophie et à la liberté, abandonna-t-il la cause populaire au retour d'un honteux exil? Le vit-on pactiser avec Verres ou avec les successeurs de Catilina, balancer pour se rendre au camp de Pompée, craindre de braver la mort pour combattre un tyran? Savants» voilà votre modèle ; vos têtes pouvaient tomber sous le fer d* Antoine; c'est encore là qu'étaient la gloire et l'immortalité.

Mais les fautes et la pusillanime négligence de plusieurs hommes éclairés ne font que nous rendre plus chers tous ceux qui, attachés au char de la Révolution, ont consacré leurs plumes et leurs veilles à accélérer les progrès de la raison publique ; ces hommes qui, étrangers aux malheurs publics et aux crimes des factions, n'ont pensé qu'à propager, à développer les idées saines et les conceptions généreuses. Ahl qu'ils jouissent des lauriers par eux mérités ; qu'ils reçoivent, en ce jour, nos actions de grâces; ce sont ces hommes dont la patrie réclame les secours, qu'elle appelle dans ses écoles, auxquels elle veut confier le soin de consolider son existence et d'assurer sa splendeur. Qu'ils s'empressent donc de nous apporter le tribut de leurs talents et de leur expérience; que leur raison devienne, s'il est possible, la raison publique, et leur connaissances, la science de tous les citoyens. C'est à eux surtout qu'il appartient de nous donner ces métlîodes élémentaires et philosophiques, si ardemment désirées par tous les bons esprits.

Un homme dont le nom doit être prononcé avec respect par tout instituteur, qui a été aux sciences ce que Descartes fut à la philosophie, et Jean-Jacques Rousseau à l'art social, Gondillac, a ouvert la carrière la plus belle et la plus étendue. Professeurs, osez vous y lancer, la raison vous conduira

par les routes de Tanalyse; en créant des méthodes nouvelles, des traités élémentaires et complets, tous épargnerez à la jeunesse bien des travaux superflus, bien des recherches vaines, vous utiliserez pour des découvertes nouvelles des moments sagement économisés, vous leur épargnerez Tétude souvent stérile des anciennes erreurs pour les élever plus rapidement à la hauteur des conceptions du génie.

Représentants du peuple, ce sera un des premiers succès que vous obtiendrez en organisant les lycées ; ce sont ces écoles qui donneront aux sciences tous les développements qui peuvent les utiliser et les agrandir, où se feront les discussions les plus importantes, les expériences les plus utiles, là où se composeront les bons traités.

En général, ce n'est que dans les écoles que se font les bons livres élémentaires ; nous trouvons sans doute des conceptions, de Tordre, des développements, dans les ouvrages des savants ; mais je ne crains pas d'avancer que nul ne peut faire un bien bon traité sur un art ou une science quelconque, et en donner des notions toujours .claires et utiles, s'il n'a fréquenté les écoles et acquis quelque expérience dans renseignement public. Ce n'est qu'en remplissant les fonctions honorables d'instituteurs qu'on apprend à suivre la marche, les opérations, les progrès de la raison humaine, qu'on se forme à Tart plus difticile qu'on ne pense de se faire entendre.

Les hommes de génie de tous les siècles ont eu souvent besoin de commentateurs qui les mettent à portée de la masse des autres hommes, et il n'est pas hors de propos de remarquer que la plus grande partie d'entre eux ont éprouvé le besoin de tracer les éléments de leur art, d'expliquer les ressorts de leur talent, en un mot de ti^availler à l'éducation publique. Si les noms d'Aristote, de Cicëron, de Descartes, de Bacon, de Jean-Jacques Rousseau, de Condillac, de Thomas, sont invoqués par tous les hommes éclairés, professeurs, voilà aussi les hommes de la nature et du génie, les instituteurs des siècles : riches de leurs lumières et des progrès de Tesprit humain, osez concevoir le projet de les surpasser. Ce n'est pas un prince, un roi, ce n'est pas même un fils chéri que vous avez à instruire ou à diriger ; ce n'est pas dans la cour d'une reine que vous avez à briller; ce ne sont pas les

palmes d'une académie qui vous sont offertes; vous êtes appelés au milieu du portique de la grande nation; ce sont les enfants des Français que vous avez à former pour la Képublique, au milieu des trophées conquis par leurs pères.

Ce n'est pas à vous, citoyens représentants, que nous parlerons de la nécessité d'environner les instituteurs de confiance et de respect; ils sont au nombre des premiers des hommes de la nation; nous commettons aux soins des magistrats notre fortune, notre sûreté, notre vie; mais c'est aux instituteurs que nous confions ce qui fait la sûreté et la gloire des États, l'opinion publique; c'est entre leurs mains que nous remettons nos enfants, c'est-à-dire le maintien et les destinées futures de Ja République. Malheur à ceux qui ne sentent pas le prix d'un aussi sublime ministère! Honte et flétrissure à l'homme méprisable qui ne voit dans ses fonctions qu'uBe place, un traitement! Anathème au fonctionnaire prévaricateur qui, flétrissant à la fois la raison et la patrie, corrompt la morale de l'enfance, prépare des ennemis à la République et des valets à la royauté ! Honneur au contraire, cent fois honneur à ces instituteurs estimables dont les veilles utiles agrandissent le domaine de la peusée, donnent des élèves aux sciences, et à la liberté des défenseurs dignes d'elle. Les lycées dont nous proposons l'organisation sont la réunion des sciences les plus indispensables et les plus généralement utiles, soit pour les citoyens, soit pour les hommes publics, quel que puisse être leur emploi dans la société, soit pour la splendeur du corps politique lui-même. Ils seront le complément de l'enseignement public, le foyer bienfaisant d'où une chaleur régénératrice se répandra sur toutes les parties de l'instruction nationale. C'est là que, nourri des premiers éléments donnés dans les écoles centrales, perfectionné souvent par des études particulières, on viendra s'instruire de tous les détails d'une science ou de plusieurs sciences, les étudier dans leurs développements divers, assister aux plus belles expériences; c'est là que se formeront les savants, que s'élèveront les bons professeurs qui doivent un jour honorer nos écoles; c'est là que diverses sciences s'agrandiront en se prêtant un mutuel appui, eu se facilitant réciproquement des

développements, plus difficiles, impossibles peut-être, sans cet heureux assemblage.

Deux partis se présentaient à nous : celui de diviser l'enseignement et de le répandre dans de petites écoles, multipliées autant que possible ; le second, de réunir au contraire les principales sciences dans de grandes écoles, où toutes les lumières fussent placées les unes à côté des autres. Le premier système ne nous a pas séduits : diviser les grands établissements d'enseignement public, c'est diminuer les moyens d'instruction et les rendre nuls dans quelques parties; ce serait enlever aux élèves la faculté de s'instruire dans plusieurs sciences à la fois, et les forcer en quelque sorte à ignorer les parties analogues à la science qu'ils étudient; ce serait établir une foule d'écoles médiocres qui, n'ayant que peu de moyens d'émulation, peu de professeurs habiles, seraient bientôt éclipsées et rendues inutiles par les succès de celles qui auraient plus de moyens; ce serait organiser les écoles plutôt pour rintérêt de quelques localités que pour le bien de l'enseignemenl. Ce qui nous a déterminés surtout à prendre ce parti, ce sont les vues d'économie, qui, sans nous avoir entièrement inQuencés, ce qui eût été dangereux, n'ont pourtant pas été négligées dans noire travail. Il est plusieurs sciences fondamentales dont l'enseignement est indispensable dans chaque école ; il aurait fallu pour chacune ses bâtiments, ses pensionnats, sa bibliothèque, son musée, son jardin, et peut-être d'autres accessoires; vous voyez comment ce plan aurait multiplié la création des places et des dépenses. Dans notre système, au contraire, nous avons repoussé ou négligé pour le moment la création de toute place qui ne tiendrait pas à l'ensemble, à l'institution fondamentale du lycée, et nous proposons même plusieurs professions dans les écoles centrales des lieux où vous jugerez à propos de placer les lycées.

La réunion des sciences dans de grandes écoles nous a paru tellement indispensable au progrès et à la splendeur de l'enseignement, tellement avantageuse sous l'aspect de l'économie et de la civilisation, que nous vous proposerons de réunir aux lycées, comme partie intégrante, les écoles de médecine dont vous ordonnerez l'organisation. Si nous n'avions envi-

sage cette réunioQ que sous le point de vue de Téconomie, nous TOUS dirions' : En réunissant ces écoles, vous évitez de doubler des bibliothèques, des jardins de botanique, des laboratoires de chimie, des cabinets de physique ; vous évitez de doubler les cours de mathématiques, de chimie, d'histoire naturelle, de physique, de méthode des sciences, et ces seules économies vous donneraient les moyens de créer un jour un lycée de plus. Mais la réunion de ces diverses sciences dans une même école nous a paru propre à assurer des avantages bien plus inappréciables : en effet, les mathématiques, la logique, sont devenues le fondement et la clef de toutes les connaissances humaines; l'étude des sciences morales et politiques est utile à tous mais indispensable pour quiconque peut être appelé à remplir dans la société des devoirs ou des fonctions publiques; les connaissances littéraires facilitent, accompagnent, embellissent l'étude de toutes les sciences et de tous les arts : plusieurs sciences sont soumises aujourd'hui au calcul mathématique ; la chimie s'applique avec succès aux arts, aux sciences, même à plusieurs de nos opérations vitales; la botanique peut devenir la récréation de ceux mêmes qui n'auraient besoin d'y chercher aucun but d'utilité. Que feraient plusieurs parties des sciences médicales sans les sciences exactes, ranatomie,la physiologie, par exemple, sans les mathématiques? Qui ne sent l'importance de l'hygiène, que nous devons rendre, s'il est possible, la science pratique du peuple, et qui devient plus indispensable à l'homme, à mesure qu'il s'éloigne davantage de la nature et des champs?

Ainsi, dans nos lycées, le jeune médecin pourrait s'enrichir, à son gré, des connaissances philosophiques et littéraires; l'homme de loi chercherait, dans ce qui l'entoure, les moyens d'allier les arts et les sciences à la législation; le physicien, le mathématicien, acquerraient des notions littéraires, philosophiques et médicales : chaque élève, sortant de ces écoles, posséderait la science qu'il aurait choisie dans tous ses développements, et serait riche en outre des connaissances utiles sur les mathématiques, la physique, la législation, les lettres et l'art oratoire, l'économie politique, l'hygiène... Jugez par là combien de lumières ces écoles peuvent

faire reûuer dans la société et combien la réunion des sciences peut concourir puissamment aux -progrès de la raison universelle. Nous sommes arrivés au point où celui qui n'a approfondi et étudié qu'une seule science, prétendrait inutilement au titre de savant, d'homme éclairé. Depuis la publication de l'Encyclopédie et le perfectionnement des sciences, on a mieux senti chaque jour l'enchaînement qui existe entre toutes les connaissances humaines, et c'est encore un des traits qui caractérisent ce siècle, la vie tout entière; pour acquérir une science et se rendre célèbre, il fallait alors rechercher Ja vérité au milieu du chaos des erreurs, on ne savait ni enseigner ni apprendre. Simplifions les méthodes, et nous agrandirons le cercle de la vie; donnons à d'autres sciences le temps consacré autrefois à apprendre et désapprendre des erreurs; rapprochons l'enseignement public de la nature et de l'esprit humain. On ne savait pas autrefois que celui qui connaissait les principes d'une langue, savait toutes les langues, et n'avait plus que des applications à faire. Il y avait plus loin de l'état de nature à la découverte d'une lunette d'approche que de cette lunette à l'observation de la planète d'Herschell. Ce n'est qu'au bout de quelques milliers de siècles que le génie a lancé sur la terre le dogme de la souveraineté du peuple ; le premier qui a su le concevoir et s'est senti la force de le développer, a dû croire à la chute prochaine des trônes et à la possibilité de la démocratie. C'est à présent surtout qu'il est possible d'obtenir les plus grands succès; nous sortons une seconde fois de l'état de nature; débarrassés des langes de notre enfance, nous sommes propres à toutes les grandes institutions, capables des plus grands efforts; donnez à nos écoles l'impulsion de la nature et du génie; peuplez-les d'esprits créateurs, amis des hommes et de la gloire, et bientôt nos bibliothèques ne nous retraceront plus guère que des souvenirs; les plus belles conceptions, utilisées, propagées par l'instruction, se populariseront chaque jour; le génie ne sera plus en quelque sorte le patrimoine de quelques hommes, il sera le domaine du peuple, le régulateur de nos destinées futures.

Je sais bien qu'il n'appartient pas à tous, que jamais on ne réalisera un peuple de savants et de raisonneurs , mais on

aura un peuple éclairé et dirigé par la raison ; le génie embrase, éclaire et vivifie tout ce qui Tentoure ; son heureuse influence s'étend sur tout ce qui peut réverbérer ses rayons. Élevons le peuple à la hauteur de ses sublimes conceptions, ou plutôt accoutumons le génie à parler au peuple, à vivre au milieu de lui, à le familiariser avec son langage; avec le peuple, il sera dans son élément naturel; car le génie est essentiellement populaire et expansif.

Nons vous proposons d'organiser cinq lycées, dont Tun serait placé au centre, et les quatre autres dans les quatre points de la République qui vous paraîtront les plus convenables.

En déterminant les lieux de placement, votre sagesse saura se rendre inaccessible à tous les intérêts de localités pour ne voir que l'utilité générale et le bien de l'enseignement. Après avoir examiné longtemps en quel lieu il convenait davantage de placer les lycées, nous nous sommes déterminés à vous proposer les communes de Bruxelles, Dijon, Toulouse, Poitiers et Paris. Vous vous convaincrez peut-être facilement qu'il serait difficile de les placer d'une manière plus convenable et plus conforme à l'intérêt des divers arrondissements qui pourront leur être donnés.

Les écoles de médecine faisant partie des lycées seraient placées dans les mêmes lieux ^. Cependant une sixième école de médecine resterait à Montpellier, où elle semble naturalisée, et où de grands succès l'ont rendue célèbre. Loin de vous proposer la suppression de cette école, nous vous engagerons au contraire de toutes nos forces à la conserver.

Trente cours différents, divisés en quatre sections, formeraient l'enseignement du lycée. La première section, comprenant les sciences mathématiques, aurait cinq professeurs; la seconde section, comprenant les sciences physiques, aurait également cinq professeurs; mais les connaissances littéraires, les sciences morales et politiques, exigeant de plus

1. A l'exception du lycée de Dijon, auquel on ne réunirait point d'école de médecine, si on se détermine à conserver à Strasbourg l'école de santé qui y est actuellement existante; la crainte de détruire, tandis qu'il faut conserver, et la difficuHé d'organiser une école de médecine à Dijon, semblent indiquer ce déifier parti.

grands développements, surtout chez un peuple éclairé et penseur, où les notions relatives à Tart social et à Técononiie politique font essentiellement partie de l'éducation des citoyens, nous n'avons pas pensé pouvoir attacher moins de dix professeurs à chacune des sections qui les concernent.

Vous jugerez sans doute qu'il serait superflu de donner des développements sur chacune des chaires dont nous proposons la création; leurs dénominations seules indiquent assez leur importance : nous n'en demandons aucune qui n'ait pour but l'enseignement d'une véritable science, d'une science utile, importante, digne d'être étudiée dans tous ses développements, propre à répandre de grandes lumières, et dont les notions peuvent se distribuer avec* avantage dans les divers états de la société.

On pourrait objecter que nous proposons la création d'un grand nombre de chaires, et l'épuisement actuel des finances donnerait de la force à cette objection; mais toute autre création serait nécessairement incomplète et insufOsante; les plans présentés jusqu'à ce jour sur l'instruction publique demandaient un plus grand nombre de places : il faut remarquer d'ailleurs que les lycées ne peuvent être organisés que successivement, ils entreront en activité dès que la lïioitié des professeurs seront élus; quatre ou cinq ans peuvent s'écouler avant qu'ils soient entièrement organisés.

Enfin nous créons pour l'avenir, et non pour l'instant qui nous fuit. On nous reprocherait avec plus de raison peut-être de ne pas assez multiplier les établissements dans un aussi grand État, de négliger des sciences, des branches, dont les avantages sont généralement avoués. Nous le dirons franchement, citoyens représentants, votre commission aurait proposé un plan plus étendu, si elle n'avait pas craint de créer les places pour les hommes, et si elle ne doutait pas de la possibilité de trouver dès à présent avec facilité des hommes bien propres à toutes les places dont elle propose la création : mais si les succès des premiers lycées répondent à nos espérances, si une paix prochaine multiplie autour de nous les moyens de prospérité publique, si de nouveaux besoins se font sentir dans l'organisation de l'enseignement, éclairés par l'expérience, il serait facile d'établir de nouvelles chaires,

d'en modifier d'autres, de former même de nouveaux établissements.

Le lycée de Paris a semblé devoir être augmenté de neuf professeurs. Il est des sciences qui ne peuvent bien s'enseigner encore que dans cette grande commune ; il en est d'autres dont il est intéressant de donner de plus grands développements, pour lesquelles il est besoin de ressources, d'expériences qu'on chercherait vainement ailleurs, et qu'il faut se hâter de propager. L'anthropologie, par exemple, qui n'est ni la science physique ni la science morale de l'homme, mais la réunion de toutes deux, et qui recherche et explique leurs rapports; l'anthropologie s'enseigne avec quelque succès dans des universités d'Allemagne ; le jour où chaque citoyen connaîtrait bien l'influence de ses affections sur ses forces physiques, le rapport de ses opérations mécaniques, de ses sensations, avec les opérations de l'entendement et les passions de l'âme, on aurait fait un grand pas vers la perfection et la santé de l'espèce humaine.

Vous ne serez pas surpris, sans douté, d'entendre proposer la création d'une chaire de commerce; nous nous sommes étonnés nous-mêmes que chez un peuple industrieux, qui doit chercher dans le commerce une des sources les plus sûres de sa prospérité, on ait négligé de donner des éléments de cette science, plus nécessaire dans une démocratie que dans tous les autres Etats. Celui qui regarde le commerce comme uti art mécanique ou une science de chiffres, peut bien garder une boutique ou agioter à la Bourse; mais ce n'est pas aux yeux de cet homme que le génie de l'industrie fera briller son divin flambeau.

Le professeur qui ne ferait, pendant les premières années, que développer et^analyser les principes deRaynal, expliquer les causes et les effets de l'industrie nationale, et ses rapports avec celle des autres nations, mettre un peu à contribution les veilles d'un homme connu par des travaux utiles dans cette partie; celui-là aurait peut-être assuré bien des richesses à sa patrie, et préparé d'utiles méditations pour un ouvrage élémentaire. Les élèves, acquérant en même temps des notions sur les mathématiques, la géographie statistique, l'économie politique, les langues vivantes, sentiront bientôt

RAPPORT SUR L'ORGANISATION DES LYCÉES. 32o

avec quelle facilité leurs conceplions et leur audace peuvent rendre les autres hommes tributaires de leurs ressources et de leur industrie.

Deux modes d'élections se sont offerts pour la première formation des lycées : celui de confier au Directoire exécutif le choix du premier tiers des professeurs; et celui d'appeler pour ce choix un jury composé d'un certain nombre de citoyens élus par l'arrondissement du lycée. Le premier moyen nous a semblé préférable, comme moins susceptible d'inconvénients, et ayant en sa faveur l'exemple de la formation de rinstitut national; cependant, pour éviter toute surprise faite à la religion du gouvernement par Ja médiocrité qui chercherait à l'investir, il a paru sage de circonscrire les premiers choix dans l'arrondissement respectif de chaque lycée.

Ces choix, et ceux qui doivent ensuite compléter l'organisation des lycées, ne peuvent se faire qu'avec beaucoup de lenteur, et cette lenteur semble même utile et désirable; il y a d'ailleurs des parties dont l'enseignement n'est pas urgent, et peut être différé. En déterminant que chaque lycée entrera en activité sitôt que la moitié des professeurs sera élue, nous abandonnerons à la sagesse du Directoire exécutif et des premiers professeurs le soin de remplir les chaires qui resteront vacantes à mesure qu'il se présentera des candidats dont les talents éprouvés et connus mériteront de fixer les suffrages. On ne peut trop inviter le gouvernement et les professeurs à être difficiles dans leurs choix, et à ne nommer que des hommes supérieurs et dignes de la haute importance qui doit être attachée à ces écoles, et en état de concourir puissament aux succès des sciences : il vaut mieux que les chaires restent longtemps vacantes que d'être envahies par la médiocrité.

Votre commission a cru devoir rendre très difficile la destitution des professeurs, et leur donner une garantie contre les attaques de l'envie et de l'intrigue. Les fonctions d'instituteur sont à coup sûr les plus difficiles à remplir et celles où la permanence des fonctionnaires est la moins opposée au maintien de la démocratie; il faut que les professeurs, certains de conserver leurs places, autant qu'ils en seront dignes, se s'occupent d'aucun projet capable de les distraire de leurs

intéressanles fonctions. Les savants sont étrangers aux intrigues, aux grandes agitations, souvent incapables de repousser les coups de la calomnie : il ne faut pas que celui qui a consacré ses veilles à Tétude, aux progrés des sciences, - à la splendeur de sa patrie, puisse voir ses cheveux blancs flétris par une injustice, ou par une surprise faite à l'administration publique. Les foudres du Vatican et les parlements qui firent brûler Emile, ont également disparu sans retour; mais dans aucun temps nous ne devons être exposés à voir reparaître quelque chose de semblable à ces ordonnances qui proscrivaient la doctrine de Descartes, et faisaient enseigner la philosophie péripatéticienne. Le jour où les savants ne seraient que des adulateurs, où les instituteurs deviendraient les esclaves de la puissance, il faudrait déplorer à jamais l'avilissement de l'opinion, et désespérer des destinées de la République.

C'est par ces mêmes considérations que nous proposons de fixer aux professeurs des traitements capables de leur assurer une existence honorable.

Les connaissances nécessaires à un bon professeur ne s'acquièrent que par de longues veilles ; il doit faire bien des sacrifices, consumer bien des années pour être en état d'enseigner avec quelque distinction. Il est indispensable qu'il se fasse une bibliothèque particulière; appelé à une chaire, il importe qu'il ne soit distrait de ses travaux par aucune spéculation étrangère, aucun besoin dans sa famille ; il doit être un savant, un instituteur, l'homme de la patrie et de ses élèves, et rien de plus ; souvent même toute autre occupation, tout autre genre d'industrie avilirait son caractère et ses fonctions. Nous avons cru même devoir lui interdire toute espèce de cours particuliers; quoi qu'on en dise, ces sortes de cours ôtent aux professeurs une partie de leur considération, ne sont le plus souvent utiles qu'aux dépens des cours publics, et présentent des idées de cupidité, de vénalité, des spéculations d'intérêt, indécentes de la part d'un homme de lettres, et qui tôt ou tard éteignent ou dégradent le génie. L'usage contraire serait en vain allégué; il n'est qu'un abus contre lequel il faudrait s'élever avec force pour l'honneur même des sciences, s'il ne fallait pas croire qu'il sera bientôt

réformé par tous ceux qui ont à cœur les progrès de renseignement et le soin de leur propre gloire.

Enfin, l'organisation des lycées pourra être complétée par rétablissement de secours accordés aux talents pauvres, aux succès obtenus dans les premières écoles; des prix, des encouragements de plusieurs genres, peuvent être créés successivement, et entretenir dans les lycées et dans les écoles centrales une noble émulation, l'amour des sciences et les progrès des arts.

Nous ne présentons pas ce plan, citoyens collègues, comme plus parfait que ceux précédemment présentés; nous ne cherchons même à établir aucune comparaison; il nous a semblé plus simple, plus exécutable, plus analogue aux circonstances, plus capable d'une utilité générale et prochaine, et plus susceptible d'accueillir sans dérangement toutes les vues, toutes les mesures qui pourraient s'offrir par la suite et tendre à des perfectionnements graduels et successifs.

Quelque jour nous vous entretiendrons d'un grand lycée normal, où les professeurs futurs viendraient s'instruire au grand art d'enseigner. Cette sublime conception d'un génie immortel, qui peut-être aurait dû précéder tous nos établissements d'instruction, a sans doute été plus d'une fois la matière de vos méditations; une expérience malheureuse, mais dont bien des résultats utiles effacent le ridicule qu'on à si légèrement voulu y attacher, n'a fait que nous convaincre de la nécessité de fonder une pépinière de professeurs et d'élémenter la science de l'enseignement ; l'art si difficile de former les hommes ne sera pas précisément celui qui resterait parmi nous sans écoles et sans maîtres : espérons que le temps nous donnera les unes, et que le génie enfantera, les autres.

Représentants du peuple, plus d'une fois nos regards se sont fixés avec un vif intérêt sur ces écoles; souvent nous avons envisagé dans l'avenir, l'heureuse influence qu'elles peuvent exercer. Quelque jour, leur organisation pourra être plus complète; des sociétés nationales s'élèveront à côté d'elles et leur serviront d'appui et de moyens de développement ; leurs études, leurs examens, deviendront des épreuves nécessaires pour exercer des états ou remplir des fonctions

dans la société; c'est là que viendront se perfectionner, c'est de là que sortiront le médecin bienfaisant, l'administrateur éclairé, l'homme de loi, défenseur de la liberté publique et des droits des citoyens; c'est là que le physicien, ]e mathématicien, l'homme de lettres érudit et philosophe, se livreront à tous les développements de ces sciences, s'éclaireront par les détails et l'habitude d'une utile expérience.

Jetez les yeux sur les siècles anciens, afin de les reporter ensuite sur le vôtre. Les murs du Portique et du Lycée se sont écroulés ; l'enceinte du Prytanée est à peine démarquée par des ruines obscures; le voyageur fixe d'un œil consterné le lieu où se célébrèrent tant de fois les Jeux olympiques; le génie de l'éloquence erre plaintif et sans essor autour du Forum... Le génie a abandonné ces contrées, et aussitôt leurs peuples se sont roulés dans la poussière...

Ici, représentants des Français, ici le Forum, le Portique, le Prytanée, le Lycée créateur des grands hommes, ici les sublimes institutions de la Perse et de Sparte, peuvent de nouveau s'élever et s'agrandir, perfectionnées par l'expérience des siècles. Si la nature seule enfante le génie, c'est à vous qu'il appartient de l'éveiller, de lui ouvrir la carrière, de lui offrir les palmes de la gloire : accourant à votre voix, il viendra dans ces écoles allumer son feu sacré; la Grèce renaissant de ses cendres vous envierait vos succès; ces hommes qui ont été les flambeaux des siècles voudraient s'asseoir dans vos chaires ; Aristote quitterait Alexandre pour venir y développer les principes des constitutions ; Platon y parlerait de la République ; Isée, Isocrate blanchi par les ans, enflammeraient le génie de Démosthènes; on verrait alternativement Horace et Boileau prescrivant à Voltaire les règles de la littérature, et Cicéron lisant ses harangues à Servan, à Dupaty, à Loiseau de Mauléon ; Jean-Jacques Rousseau, son ConU'at social à la main, voudrait herboriser dans vos jardins; là on le verrait épancher son âme dans le sein d'Emile, et lui montrer alternativement la pervenche et la statue de la Liberté.

Représentants du peuple, quand la tombe enveloppera vos urnes funéraires, ces écoles parleront de tous aux générations qui s'avancent, elles attesteront aux nations vos lumières,

votre amoar pour les sciences, les grandeurs de vos conceptions ; elles feront un monument étemel de vos bienfaits envers le genre humain, et de la majesté du peuple que vous représentez.

Voici le projet de résolution.

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