ÉDUCATION DES FEMMES
Ce n*est pas encore tout. En vain s*efforcera-t-on de perfectionner l'éducation des garçons, si Ton ne songe efficacement à réformer celle des filles. Tant qu'il sera dans nos mœurs que les jeunes gens entrent dans le monde dès qu'ils quittent leurs maîtres ou même avant; que les femmes se communiqueront si librement et se plairont même à les agacer; qu'il sera de bon air de leur faire ta cour et de commencer sa réputation par elles; qu'elles auront un crédit dominant et que tous les premiers égards seront pour elles; que cependant elles ne sauront rien et ne voudront entendre parler que d'ajustements et de figures, de spectacles et de bals, de parties de promenades et d'arrangements de soupers, de petites volontés et de misérables rivalités; quelques grâces qu'elles aient d'ailleurs, quelque décence que Ton suppose dans leur conduite, il est absurde d'espérer que de jeunes gens deviennent jamais avec elles des hommes sages, appliqués, patriotes, encore moins de grands hommes dans aucun genre et surtout dans ceux qui demandent de la gravité et un extérieur respectable. Si l'on puise dans ce commerce la légèreté et la gentillesse que les étrangers nous envient, de là vient aussi la frivolité qu'ils nous reprochent. Si l'on croit y être à l'abri des mauvaises compagnies, l'expérience n'apprend que trop qu'il y a des masques trompeurs. La parure, la musique et la danse occupent à peu près la jeunesse des filles. Si l'on y ajoute un petit essai de géographie, de mythologie et d'histoire, c'est une éducation complète. Néanmoins elles n'ont nulle bonne idée de la nature, ni des sciences physiques, encore moins de la métaphysique et de la science morale; nuls grands principes, pas même de religion; à peine savent-elles écrire "plus correctement que les femmes qui
les servent. Il ne s'agit pour elles que de plaire à des hommes désœuvrés ou d'inspirer de la jalousie à leurs compagnes. On ne songe seulement pas qu'elles n'auraient que deux partis à prendre, ou de vivre enfermées dans un couvent, ce qui est l'antipode de leur éducation, ou de donner non pas seulement des enfants, mais des citoyens et des défenseurs à la patrie, ce dont elles sont aussi incapables que leurs épagneuls de produire des lions ou leurs serins des aigles.
Qu'à la place de cette éducation futile on les instruise à peu près comme les hommes et des mêmes choses que les hommes, selon les rangs et les états, en substituant seulement à ce qui ne convint qu'à notre sexe, les ouvrages des mains qui sont si séants aux leurs, et que souvent elles dédaignent; alors nous aurons des femmes instruites et non d'agréables perroquets; des femmes honnêtes et non de jolies marionnettes, des femmes actives et capables d'inspirer aux hommes la noble émulation des vertus et non des pagodes parées qui ne veulent que leur encens. Les jeunes gens seraient désormais plus jaloux de leur estime que de leur prétendue faveur et persuadés qu'ils ne seront accueillis qu'en se rendant louables, au lieu de renoncer à toute étude, dès qu'ils quittent leurs maîtres, comme on ne le voit que trop souvent, ils chercheraient à perfectionner leur esprit et à s'attirer par les sentiments et l'élévation de leur âme des regards dont on ne se cacherait point et des attentions qui seraient glorieuses parce qu'elles seraient des preuves de mérite.
Je ne finirais pas sur cet article tant il me semble intéressant. Mais peut-être que j'en dis même trop et que plusieurs regarderont cette idée comme une simplicité impertinente ou tout au plus comme une belle chimère à reléguer au pays des songes. Et en effet le petit nombre des femmes raisonnables et éclairées sont des espèces de monstres qui fuient le monde parce qu'il n'est pas digne d'elles.
i>38 APPENDICE.
que Ton ae peut s'empêcher d'admirer, mais que l'on n'ose voir qu'à la dérobée sous peine de ridicule et d'anathème, quoiqu'une (Igure touchante avec une raison cultivée soit le plus charmant objet de la nature. Mais pourquoi donc penser si mal de cette moitié de notre espèce; pourquoi mépriser cruellement celles que nous flattons sans mesure? Pourquoi les laisser s'avilir elles-mômes en traitant leurs âmes comme incapables de les disputer aux nôtres en se croyant moins que nous, ou en bornant tout leur mérite et leurs forces à quelques attraits passagers qui bientôt flétris ne leur laisseront qu'une triste retraite et de longs regrets? Mais si elles s'obstinent à vouloir que la frivolité et la vanité soient leur unique partage, ne souffrons pas que des hommes faits pour penser ne soient que des automates. Élevons-nous courageusement au-dessus des routines aveugles et des mauvais préjugés, et par de sages efforts osons aspirer à ce qu'il y a de plus parfait.
Il peut être intéressant de rapprocher ces belles pages sur l'éducation des femmes, d'un passage extrait du Neveu de Rameau qui a trait au même objet, et qui a été écrit à la même époque. Diderot s'occupait alors de l'éducation de sa fille. On remarquera que, dans l'un encore plus que dans l'autre écrit, Diderot soutient la même thèse, à savoir qu'il faut donner à peu de choses près aux femmes la même éducation qu'aux hommes; c'est la contre-partie des idées de Rousseau. Notons aussi en passant que Diderot a pu être tenté d'écrire un traité sur VÊducation publique, après VÉmile, qui est une sorte de Gode de l'Éducation privée.
Extrait du Neveu de Rameau.
Vous donnez des maîtres à votre fllle?
MOI
Pas encore, c'est sa mère qui se mêle de son éducation, car il faut avoir la paix chez soi...
LUI
La paix chez soi? Morbleu I On ne Fa que quand on est le serviteur ou le maître, et c'est le maître qu'il faut être... J'ai eu une femme... Dieu veuille avoir son âme, mais quand il lui arrivait quelquefois de se rebéquer je m'élevais sur mes ergots, je déployais mon tonnerre, je disais comme Dieu (c que la lumière se fasse » et la lumière était faite. Aassi, en quatre années de temps nous n'avons pas eu dix fois un mot plus haut que l'antre. Quel âge a votre enfant?
MOI
Gela ne fait rien à l'affaire.
LUI
Quel âge a votre enfant?
MOI
Eh que diable ! laissez là mon enfant et son âge, et revenons aux maîtres qu'elle aura.
LUI
Pardieul je ne sache rien de si têtu qu'un philosophe. En vous suppliant très humblement, ne pourrait- on savoir de Monsieur le philosophe quel âge, à peu près, peut avoir Mademoiselle sa fille?
MOI
Supposez-lui huit ans!
LUI
Huit ans, il y a quatre ans que cela devrait avoir les doigts sur les touches.
MOI
Mais peut-être ne me soucié-je pas trop de faire entrer dans le plan de son éducation une étude qui occupe si longtemps et qui sert si peu.
i40 APPENDICE.
LUI
Et que lui apprend rez-vous donc, s'il vous platt?
MOI
A raisonner juste, si je puis; chose si peu commune parmi les hommes et plus encore parmi les femmes.
LUI
Ehl laissez-la déraisonner tant qu'elle voudra, pourvu qu'elle soit jolie, amusante et coquette.
MOI
Puisque la nature a été assez ingrate envers elle pour lui donner une organisation délicate avec une âme sensible et l'exposer aux mêmes peines de la vie que si elle avait une organisation forte et un cœur de bronze, je lui apprendrai, si je puis, à les supporter avec courage.
LUI
Eh! laissez-la pleurer, souffrir, minauder, avoir les nerfs agacés comme les autres, pourvu qu'elle soit jolie, amusante et coquette. Quoi! point de danse!
MOI
Pas plus qu'il n'en faut pour faire une révérence, avoir un maintien décent, se bien présenter et savoir marcher.
LUI
Point de chant!
MOI
Pas plus qu'il n'en faut pour bien prononcer!
LUI
Point de musique !
MOI
S'il y avait un bon maîlre d*harmonie, je la lui confierais volontiers deux heures par jour pendant un an ou deux, pas davantage.
LUI
Et à la place des choses essentielles que vous supprimez?
MOI
Je mets de la grammaire, de la fable, de l'histoire, de la géographie, un peu de dessin et beaucoup de morale!...