IL — LES RÉFORMES NÉCESSAIRES
Deux faits se dégagent de la partie historique de cette étude. I.e premier est loin d’être en faveur de l’esprit humain, car il révèle son automatisme désespérant par la réjiétilion perpé-
tuelle d’un même acte, dont l’expérience lui a prouvé l’incohérence et les mauvais effets; le second est tout à l’honneur de l’Université (jui, [(endanl cent ans, a cherché la vérité en provo([uant de nomhreuses initiatives. .'Malgré tous ses efforts, elle n’a [las encore atteint le but, parce qu’on ne lui en a jias fourni les moyens scienliliijues et j)rati(jues. I.a toxine napoléonienne et amorosienne nous a contaminés jiendant tout un siècle. La caserne ni l’école ne sont rien [lar elles-mêmes. I.eur force vient des tendances (ju’elles créent, et ces tendances ont une source élevée dans les sentiments nobles du devoir, du travail, de la responsabilité, du sacrifice, de riionneur, du respect de soi-même, de l’amour de rindé[)endance, etc. Une idée-force doit dominer l’éducation scolaire et l’éducation militaire.
Elle ne peut être conquise (|ue par des intelligences supérieures; les cuistres ne la soupçonnent môme pas, mais ils la subissent.
Nous avons constaté combien sont délicates toutes les questions qui louchent à la machine humaine. Sa direction, au point de vue de la production physique, a été confiée à des conducteurs inexpérimentés. Ils en ont faussé les rouages. Il faut qu’ils cèdent la place à des chefs [dus compétents, possédant un esprit scientifique élevé, qui puissent non seulement appliquer des formules toutes faites, mais qui sachent les trouver eux-mêmes, grâce à un bagage scientifique sérieux.
L’éducation physique est le pivot de l’éducation intellectuelle et morale, par les associations d’idées entre la pensée et le mouvement et, vice versa, entre le mouvement et la [lensée.
L’influence de la respiration sur la fonction des centres psycho-moteurs est très importante. On peut établir comme loi psycho-physiologique que :
1“ L’intensité de l’attention est en raison inverse de l’intensité de la respiration ;
2“ La cérébration et la musculation sont en raison directe. .\insi s’explique pourquoi l’éducation physique a toujours attiré l’attention des savants, des penseurs, des philosophes et des conducteurs de peuples.
En sachant appliquer la respiration en quantité et en qualité voulues, selon le moment de l’individu, on agit sur ses centres psycho-moteurs. Cette constatation a une grande importance en pédagogie, et les conséquences d’une telle application de la respiration et de l’attention dans leurs rapports mutuels peuvent avoir des résultats qu’on ne soupçonne même pas. La raison directe qui existe entre la cérébration et la musculation peut être utilisée dans le développement parallèle du corps et de l’esprit. Toute l’éducation physique se résume dans la proposition suivante : on marche avec ses muscles, on court avec ses poumons, on galope avec son cœur, on résiste avec son estomac, on arrive avec son cerveau.
Notre éducation physii[ue nationale est un thé de la mère Gihüut OÙ chacun, gymnaste, sportif, militaire, médecin, pédagogue, écrivain, commerçant, etc., a apporté sa recette selon ses aptitudes physiques ou son développement intellectuel. Pendant cent ans on l’a très consciencieusement fait infuser. Très consciencieusement encore, on l'a servi à la jeunesse scolaire, à époques plus ou moins rapprochées, sous forme de manuels de gymnastique. La jeunesse a toujours fait la grimace. Ça lui soulevait le cœur, et chacun de dire ; « Tout va bien : le cœur se soulève, donc ça fait de l’effet. »
L’effet était quelquefois désastreux, alors on supprimait un agrès ; trapèze, vindas, etc., et on continuait à servir. A ce petit jeu des combles, car on ne sait trop ce dont il faut le plus s’étonner, de la ténacité des verseurs d'infusion ou de la passivité des patients, on a gaspillé les forces vives de la nation. Il eût pourtant été si facile d’agir autrement ! S’il est vraiment dans notre lot de copier, il fallait prendie la bonne méthode suédoise et non la mauvaise méthode allemande. Mais voilà! celle-ci facilite l’acrobatie, tandis que l’autre la rend presque im[)Ossible.
Il est temps de remédier au mal, car aujourd’hui l’acrobatie tend à délaisser le gymnase pour la pelouse où, sous prétexte d’endurance, on force les cœurs d’enfants et d’adolescents par des exercices trop violents.
Avant toute chose, il faut vouloir s’occu|ier très sérieusement de l’éducation physique avec la ferme intention de faire aboutir la réforme, malgré toutes les obstructions et toutes les hostilités actives ou passives. Il faut vouloir et bien vouloir. Pour cela, il faut créer des responsabilités à volonté forte, car la réforme sera pénible à apidiquer. La lutte contre la routine et contre certains intérêts mal compris sera chaude et longue. Celle
('ONc hrsioNS
r(5fonne devra s’étendre toute riiyfçicne scolaire : construction des bAtiments, nourriture, études, méthodes iiédagogiques, etc. A (jiioi sert, en ellet, de redresser le loise de l’enfant si une mauvaise méthode tl’écriture et un mobilier scolaire défectueux lui imposent, pendant de longues heures, des attitudes vicieuses et détruisent ainsi le hénétice de la gymnastique, même la meilleure? Il faut centraliser sous une même responsabilité tous les services qui aboutissent au développement pbysiciue de l’enfant.
1® Il faut créer une direction du service de santé scolaire.
2® 11 est urgent de fonder une école normale supérieure de gymnastique pédagogique, militaire, médicale et esthétique. Il faut, avant tout, unilier l’enseignement pbysi(iue dans l’école et dans l’armée, en prenant pour base de cet enseignement les principes même de la pédagogie.
Gomme en Suède, les élèves gymnastes devront suivre des cours de gymnastique médicale au point de vue de l’application pratique du mouvement actif ou passif, dans le traitement des maladies qui en sont tributaires.
Des cours d’esthétique faits par des artistes élèveront l’enseignement de la gymnastique au degré qu’il doit vraiment atteindre. C’est par l’art et par la beauté des formes qu'elle donnera au corps que l’éducation physique sera comprise du peuple, dans une nation aussi éprise de la beauté ((u’est la nôtre.
3" Des cours supérieurs d’éducation physique seront faits à tous les étudiants dans les facultés de médecine de chaque centre universitaire.
4® Enfin une sanction pratique devra être donnée à cct enseignement général : 1® dans les examens de lin d’études primaires, secondaires et supérieures, dès que le niveau scientifique des professeurs de gymnastique sera assez élevé pour permettre d’établir une équivalence entre leur enseignement et celui des maîtres de l’enseignement universitaire ; bacheliers, licenciés ou agrégés; 2® au point de vue militaire, ainsi que le propose la commission parlementaire de l’enseignement.
Le programme est vaste, il est digne d’un puissant pays tel que la France, qui possède un grand capital humain. 11 appartient à l’Université de le remplir. Elle trouvera dans son application, mais là seulement, la solution du problème très
complexe ({u’elle cherche vainement depuis cent ans. Elb; économisera bien des santés et contribuera ainsi au développement des forces vivesde la nation. Elle doit appiendre à l’enfant à savoir voir et à savoir pouvoir.
On parle beaucoup trop de mourir pour la patrie et pas assez de savoir bien vivre pour elle. Mourir est l’affaire de quelques minutes, vivre est l’affaire de chaque jour. D’ailleurs, apprendre à savoir bien vivre pour sa patrie en lui consacrant quotidiennement le meilleur de soi-même, c’est afjpiendre à la rendre vraiment puissante et, le moment venu, à savoir bien mourir pour elle. Une bonne partie de la nation, la [)lus nombreuse, ne se bat jamais et par conséquent n’est pas appelée à mourir pour son pays; elle vit cependant pour lui, car elle lui livre le meilleur d’elle-même par la maternité. Ge sont les femmes dont on se préoccupe trop peu en éducation physique! C’est i)ar la mère que l’enfant acquiert la virilité. C’est elle qui lui donne son sang et qui crée les premières tendances initiales à la i)eur ou au courage, selon son éducation i)hysi(iue, morale et intellectuelle. Le premier professeur d’énergie est la mère. C’est surtout par la femme (jue, selon le vœu formulé dernièrement à la tribune française par M. Delcassé, ministre des Affaires étrangères, « 011 formera des générations viriles que ne dessèche pas un scepticisme dissolvant, mais que pénètre au contraire et qu’enllamme la foi ardente en la patrie, et qui se nourrissent de 1 idée sublime du sacrifice qui trouve en lui-même sa récompense... Qu’est-ce au fond que la diplomatie, sinon l’ait de faire valoir toutes les forces d'un pays pour la protection et le développement de ses intérêts? »
La première force d’un pays réside dans le respect et dans la protection de la femme et de l’enfant. C’est pourquoi l’éducation physique, qui est une des formes du respect dû au corps et à l’esprit, doit être considérée non comme une fin athlétique, mais comme une des manifestations les plus élevées et les plus nobles de l’effort utile pour la vie ; à ce titre, et nous ne saurions trop l’affirmer en concluant : l’éducation physique est une fin philosophique qui a pour effet le développement complet de la personnalité par l’entraînement progressif et rationnel du sens de la vie. r
Dr PHILIPPE TISSIÊ.
Table analytique des matières
Pages.
DilDlCACIO à s. M. OSCAU 11, roi de Suède et de Norvège .... v
IMtl'.KACI''. VII
iN'i'itoDiK/rioN. — ms'romgiJK dio l’1':i)L'c:ati()n imiysinnK. X
I. Li: udi.K iii'. i/lvi-AT. L’administration. Les rapports, les circulaires ministérielles, les manuels officiels, etc xi
II. Lu uèi.i'. 1)1'. i.’iNri'iATivu piuvKu. L’Académie de médecine. Les
Sociétés savantes. Les Sociétés d’éducation physique. La presse, le livre, les congrès, etc xxi
PUEMIKllE PARTIE. — SCIENTIEIQUE
Historique. — L’éducation physique en Grèce et à Rome 1
— La Renaissance des exercices physiques. La Ligue
de l'Education physique B
— I.a Ligue girondine de l’Education physique et les
autres Hociélés ij
Physiologie. — Physiologie du mouvement 8
— Le pouls capillaire, ses rapports avec les mouvements 10
Psycho-physiologie. — L'organisation de nos mouvements. La sensation et l’effort. — Organisation des mouvements. — La sensation du mouvement et l’effort. 13
Psychologie expérimentale. — L’attention volontaire dans l’éducation physique l-B
Psycho-dynamie. — La fatigue dans l’entraînement physique. . . Ui Hygiène exotique. — L’entraînement physique dans les pays
chauds 21
Pathologie générale. — Les maladies de la nutrition et les exercices physiques 23
Psycho-pathologie. — Le tourisme pathologique et le vagabondage 24
— La respiration et l’intelligence chez les adénoï-
diens 26
Pédagogie. — L’éducation physique à l’école 27
Sociologie. — L’éducation physique au point de vue sociologique.
I. L’éducation physique et les mœurs. — II. Développement des sentiments sociaux. — III. L’Éducation physique et le service militaire. — IV. Développement de l’esprit pratique. L’Expansion coloniale. — V. Conclusion 30