‹ L'éducation physique au point de vue historique, scientifique, technique, critique, pratique & esthétiqueChapitre 21 sur 130 · PSYCHO-PHYSIOLOGIE · texte numérisé non relu

PSYCHO-PHYSIOLOGIE

L’Organisation de nos

mouvements.

La Sens£itiou et l’Etfort.

ous nos mouvements, même les plus simples, sont accom- I pagnes d’un certain sentiment de leur force, de leur direction et de leur amplitude : nous ne pouvons lever le bras sans nous apercevoir qu’il va plus ou moins haut, ni même abaisser les paupières sans les sentir se mouvoir. A plus forte raison si les mouvements, étant comple.xes, nécessitent, pour être organisés en leur forme définitive, une attention soutenue et prolongée. En ces cas, pour diriger notre effort, il faut, surtout les premières fois, avoir constamment en esprit la sensation de nos muscles actifs; ainsi font au début le cycliste, le gymnaste, etc. Plus tard, l’habitude et l’accoutumance effaceront tout cela et remplaceront l’attention par l’irrélléchie spontanéité; mais au début chaque partie du mouvement a été voulue et sentie, dans ses moindres détails, par une volonté constamment en rapport avec ses organes.

Comment naissent et s’organisent les mouvements, et par quel sens intime leur exécution nous est-elle présente à la conscience? Par exemple, comment pouvons-nous, pour ouvrir la main, contracter tels et tels muscles dont nous ignorons la forme, la disposition et jusqu’à l’existence? Comment savons-nous les avoir contractés juste dans la mesure où il le fallait pour adapter leurs mouvements à l’acte voulu ? C’est tellement habituel qu’on y pense à peine, tant il nous semble que cet acte soit simple; nous ne songeons pas que, pour l'expliquer à fond, il faudrait résoudre la vieille question des rapports du physique et du moral.

Sans aller jusque-là, essayons de montrer par quelle lente évolution nous sommes arrivés à diriger nos mouvements.

Origine des mouvements. — Jusqu’au cinquième mois, l’enfant à naître reste à peu près inerte; ses muscles, déjà formés, n’agissent pas encore, étant par eux-mêmes dénués de toute motilité. Que faut-il donc pour qu’ils entrent en exercice et que la mère sente, en elle, vivre son enfant? Deux modifications profondes du système nerveux : d’abord, des connexions anatomiques entre les cellules nerveuses, et ensuite, autour de celles-ci, l’enveloppement des gaines de myéline (1). Les connexions relient les unes aux autres les cellules, qui s’allongent en nerfs comme des brins de chanvre en corde et permettent à l'inilux nerveux de circuler de l’une à l'autre; il semble d’autre part que la mince couche de myéline, enveloppante comme un fourreau, joue le rôle d’un enduit à la fois protecteur et isolant.

Cette double transformation accomplie, les nerfs sont complets depuis les organes périphériques jusqu’à la moelle épinière, car ils possèdent à la fois les éléments de substance grise et les

(l)Ce sont les résultats donnés parFlechsig. Les embryons de même âge présentent toujours les mêmes faisceaux de fibres nerveuses myélinisées, si bien que, connaissant Tage de l embryon, on peut prédire si les fibres sont déjà myélinisées.

1" Vers le cinquième mois, l’embryon mesurant environ 25 centimètres, la myéline apparaît aux fibres commissurales et radiculaires des nerfs périphériques, aux fibres du faisceau fondamental du cordon antérieur et aux fibres du faisceau de Burdach et de la zone mélangée du cordon latéral; on sait que la moelle est formée de ces divers cordons, accolés comme les brins d’un câble, et faisant chacun sa transmission spéciale.

2” A 30 centimètres environ, l'embryon myélinise les cordons de Goll ;

3” A 32 centimètres, ce sont les couches limitantes latérales delà substance grise ;

4° A 35 centimètres, le faisceau cérébelleux et le faisceau de Gowers ;

5” A 50 centimètres, lors de la naissance, les faisceaux pyramidaux, qui relient la moelle au cerveau.

Cos faisceaux pyramidaux sont complètement développés, ainsi que certaines parties du cerveau, chez les animaux qui courent librement dès leur naissance : ils sont dépourvus de myéline chez les autres. — Rappelons que le corps de la moelle est formé de ces divers cordons et faisceaux, etc., montant ensemble au cerveau comme les brins d’un câble, ayant chacun son rôle dans la transmission des sensations et des mouvements.

ëléiiieiils (le substance blanche (ju'il leur faut pour fonctionner; jilus haut, la moelle allongée et le cerveau n’ont encore que la substance grise. — L’enfant peut dès lors se mouvoir et se meut; mais ce n'est qu’un rudiment de mouvements, tout automati(jue et comi)lètemeiit dénué d’organisation, car les inqiressions périphériques venues exciter la motilité ne vont pas encore jusqu’au cerveau : tout s’arrête aux centres moteurs situés dans la moelle épinière. Dans ces conditions, nul de ces mouvements n’est organisé, car aucun ne peut être conscient, bien moins encore voulu; tout se passe comme les mouvements du cœur, qui bat à notre insu tant qu’il fonctionne bien.

Mais bientôt les mêmes transformations que dans les nerfs s’accomplissent dans la moelle et remontent par étages jusqu’au cerveau : aussitôt succèdent aux mouvements automatiques les mouvements réflexes, organisés par le milieu ambiant, et les mouvements instinctifs, élaborés par l’hérédité. L’enfant peut même, avant sa naissance, prendre des habitudes; témoin certaines attitudes, comme le relèvement des jambes sur la poitrine, qu’il garde volontiers après la naissance en souvenir de la position qu’il avait auparavant.

Arrivés là, nous touchons à l’organisation des mouvements, quoique nul des mouvements embryonnaires ne réalise encore une véritable organisation.

La croissance s’est faite de la périphérie au centre ; les extrémités nerveuses ont les premières acquis leur entier développement; puis la moelle qui relie les nerfs au cerveau; enfin celui-ci, dont le vrai développement se fait à partir de la naissance. Il importe de noter cette gradation, car ce qui s’est passé ici va se reproduire dans l’ordre mental: les éléments inférieurs s’organisent les premiers, fonctionnent d’abord indépendants, et se soumettent peu à peu à la direction des éléments supérieurs à mesure que ceux-ci se développent; c’est la condition de tout progrès pour la nature, l’homme et la société.

Organisation des mouvements. — L’enfant naît et il se meut. Deux éléments nouveaux vont maintenant entrer en action : le sens intime et la volonté. L’enfant sait qu’il se meut, et de là partira pour prendre la direction de ses mouvements.

Si faible que soit la conscience du nouveau-né, elle existe : qui l’observe attentivement, dès les premières minutes, comprend vite qu’il a déjà ses désirs et de vagues aspirations, qu’il essaye de réaliser; une obscure clarté s’éveille en sa petite âme et grandit à chacun de ses mouvements. Mais ce nouveau progrès doit se faire tout autrement que le précédent, car jusqu’ici les impressions périphériques faisaient presque tout, et l’enfant subissait ses mouvements plus qu’il n’agissait vraiment. Il va désormais les organiser lui-même, en vue de satisfaire ses désirs et ses aspirations, et sous celte inlluence nouvelle les centres cérébraux où s’emmagasinent nos habitudes organiques et mentales vont se développer et se spécialiser.

Comment? Le cerveau de l’enfant est loin de posséder, à la naissance, son entier développement; non seulement il n’a pas encore toutes ses connexions ni toutes ses gaines de myéline, mais encore il n’a presque rien de spécialisé (1) ; capable de toutes

(1) Les recherches de Wesley Mills sur les développemeuts cérébral et psychique des jeunes animaux (Transactions of lhe Royal Society of Canada, 1895-97) ont montré que les cerveaux n’ont, au début, aucune localisation arrêtée : leurs

Fig. 1. — Schéma des Voies nerveuses dans la moelle, et leur direction vers le cerveau où s'organiseront les centres de mouvements conscients.

(D’après Van Gehuchten, Le Cerveau.)

La partie pointillée, en haut de la figure, représente la substance grise, formée des divers cordons :

cordon de Goll, faisceau de Burdach, cordon latéral, etc. {Pyr =z pj'raraides.)

I/o lu; A NISA T ION DK

soiifis iJe iiiouveiiH'iils, il n’esl, vraimi’iil |iropre à pii (“xéciitcr aucun, (l’est une lei re fertile ('t [)r(He aux semailles; rien de [ilus.

(Jue fera reniant? va-t-il attendre (jue ses circonvolutions s’orfianisent toutes seules et (|ue ses dilîY'rents lohes du cerveau se s|)écialisent chacun dans une série d’actes, selon la ^'rande loi des liahiludes, par réjiélilion? A ce comiite, rien d’intelligent ne se ferait; aussi le nouveau-né procéderat-il tout autrement.

11 a des besoins, des désiis et quelque vague rudiment de volonté; il éprouve dès le début, par la force même de la vie, que des mouvements sont à sa disposition et certains le satisfont; il va donc essayer, au hasard des circonstances, à tort et à travers, d’abord sans ordre ni méthode : ce faisant, il constate vile quels mouvements répondent à ses désirs, tandis que d’autres lui sont inutiles; il cultive les premiers et néglige les seconds, ou ne les utilise que pour des jeux oiseux. Ainsi peu à peu il fait sélection entre les mouvements dont il veut déjà prendre l’iiabitude et ceux qu'il abandonne au hasard ( 1 ), et c’est jiourquoi dès le début il essaye tant de mouvements pour en retenir si peu et dépense aveuglément tau dire des gens qui l’observent mal) tant d’activité. Hegardez-le apprendre à marcher : que de mouvements désordonnés en tous sens, et lorsque tout se réduit enfin aux seuls mouvements utiles, quelle irrégularité et quelles exagérations ! c’est qu'il n’a pas encore le sentiment exact de l’amplitude et île la juste direction à donner aux mouvements ambulatoires : il s’essaye, il tâtonne, et chaque fois qu’il réussit, accentue son habitude et spécialise mieux la circonvolution cérébrale où elle a fait élection de domicile.

Il en sera de même pour tout, même pour les actes les plus intelligents, comme la parole, qui commence par des zézayements quelconques pour se spécialiser peu à peu dans certaines articulations avec lesquelles l’enfant peut reproduire nos mots et converser.

Ainsi, l’enfant se fait le cerveau comme un tireur se fait la main, à force d’essayer. Le nombre des mouvements à tenter pour réussir selon son désir était d’abord indéfini ; à chaque ex|iérience décisive, à chaque essai définitif, le cercle se rétrécit et facilite les expériences futures. Les premières habitudes prises commandent celles qui suivront; d’où l’inlluence décisive des premiers mois sur toute l’existence, car l’adulte tâtonne comme l'enfant toutes les fois qu’il veut se créer une nouvelle adaptation, mais il cherche dans les limites et selon la direction qu’il s’est imprimées dès l’enfance. On a grand tort d’attacher peu d’importance à ce début et de l’abandonner aux nourrices, pour ne rien dire de plus.

La sensation du mouvement et l’effort. — 11 est maintenant facile de comjirendre comment la môme activité, qui obéissait

circonvolutions sont interchangeables. A mesure (lu'on apprend des mouvements, la spc'cialisation se fait.

(1) Sur le mécanisme de cette sélection, voir l'ouvrage de .1. M. Baldwin: Mehlal development in the Child and /lace, ch. VI; et trad. Nourry (Paris, Alcan).

NOS j\l or M NNTS

d’ahoid aux inlluences du dehors, devient peu à jieu notre activité iiersonnelle, dirigée par nous et adaiitéc au but choisi jiar notre volonté, (le changement du tout au tout a commencé dès que l’enfant s’est afierçu que le mouvement qu’il essayait fiouvait maliser ce ((u’il attend. Dès lors, l’élément psychique a pris le (las sur rélément matériel, comme le système nerveux central sur le système péi'ijihériijue, et la sensation du mouvement ainsi que l’effort acquièrent une importance capitale.

Notre sensation de mouvement est profondément obscure : elle existe en nous sans ijue nous sachions exactement ce à quoi elle correspond, j)uis(|ue nous ignorons à la fois ce (|ui s’est passé dans le muscle, comment nous l’avons mù, et même (]uel muscle nous avons fait agir, l’eu importe d’ailleurs, car nulle de ces notions n’est nécessaire au mouvement. L’enfant n’a pas besoin de connaître ijuels muscles il fait mouvoir pour ouvrir la main; il lui suffit, jiour l’ouvrir aussitôt, d’avoir conservé dans son cerveau l’impression exacte de la sensation musculaire donnée par l’ensemble de mouvements qui ouvrent la main, et de la ressusciter jusqu’en ses racines matérielles. Ce n’est pas de la science, au vrai sens du mot, car il ne sait ni pourciuoi ni comment cela se fait, et sans doute ne le saura jamais ; mais il possède une connaissance obscure et lentement acquise, appuyée sur une expérience infaillible. Pour faire tel mouvement, nous reconstruisons simplement l’état où nous a mis le premier essai de ce mouvement ainsi fixé, et cela suffit, comme il suffisait à M. .Jourdain de parler pour faire de la prose. Heureusement, d’ailleurs; car l’anatomiste le plus savant serait incapable de mouvoir comme il faut les muscles de son bras si quelque mauvais génie le privait tout à coup de son expérience d’enfant; à sa théorie parfaite manquerait ce quelque chose de vivant, impossible à analyser, qui est la sensation du mouvement.

Telle est la finesse et l’exactitude de ces sensations, que nous en parcourons la gamme avec une étonnante facilité; chacune est bien à sa place et nous donne, quand nous lui faisons appel, exactement le mouvement que nous voulions et auquel elle était associée dans notre esprit; les erreurs sont rares et la précision défie parfois, comme nous l’avons vu pour certains pianistes, celle des appareils les plus parfaits. (Juant au nombre des souvenirs de sensations ainsi emmagasinés, peut-être est-il moins considérable que l’on ne croirait d’abord et l’on pourrait sans doute compter assez vite les souvenirs musculaires accumulés au cerveau d’un virtuose du violon ou de l’escrime. Le difficile est de les bien adapter, vite et à propos, au mouvement à exécuter; et c’est là qu’intervient l’élément capital du mouvement volontaire chez l’adulte : VE/fort.

L’effort, au sens parfait de ce mol, est le dernier terme de toute celte série de progrès qu’on vient d’analyser; c’est l’élément intelligent du mouvement, presque dépouillé de l’automalisme qui caractéiise les premiers actes de l’embryon. L’enfant s’essayait d’abord à agir, sans savoir où il allait; plus exjiérimenté ensuite (et aussi plus intelligent), il a employé à réaliser ce qu’il voulait ces mouvements révélés par son aveugle expérience; l’elïort est l’essai d’un mouvement nouveau, hors du courant de l’habitude. — Il est donc essentiellement intelligent, parce qu’il consiste à adapter a priori à un nouvel acte, grâce à l’exiiérience acquise et interprétée, un mouvement nouveau organisé d’après l’expérience et hors d’elle. C’e.st donc une invention ; il suffit, pour s’en convaincre, de rélléchir qu’il comprend trois moments : 1° le sentiment de l’énergie dont on dispose; 2» le sentiment de l’énergie que l’on dépense; 3° le sentiment de leur relation d’où naît la fatigue ; et chacun de ces trois sentiments obéit à une idée unique, celle du but â atteindre.

C’est ce dernier élément qui donne à l’effort son caractère éminemment intelligent, et lui assure sa haute valeur éducatrice et morale; qu’il s’agisse d’un elfort organique, intellectuel ou moral, toujours il se retrouve, l’elfort restant, au fond, identique. Mais il importe de noter que, sous l’idée consciente, l’elfort organique reste primitif; il est le premier en date, et c’est l’élément constant.

Cela seul suffirait à expliquer rimportancc de l’éducation physique pour le dévelop[iement parfait île l’homme : nous n’avons pas à examiner ici le côté philosophi(]ue de la ((uestion. S’exercer à l’effort organique, c’est donc déjà se préparer à l’elfort intellectuel et à l’effort moral; sans être leur indispensable condition, l’effort organique leur aide puissamment et les facilite. Les mouvements, qui ont leur beauté et leur intelligence, comment

l ig‘. 2. — Schéma des voies nerveuses allant des parties du cerveau réservées aux mouvements de la jambe, du bras, etc., à la inoelle, puis aux nerfs qui commandent les muscles du bras, etc.

(D'après ^■an (johiielUcn, Le ('.erveau )

IJ ATTENTION VOLONTAinE DANS L'EDUCATION PHYSIQUE

no contriliueraient-ils pas à former une Iiarmoiiieuse intelligence, à la fois belle et bonne'? I,es (irocs n’en doutaient pas, eux qui, dans leur jtrofond amour de la nature humaine, considéraient comme premier dej'ré de l’éducation parlaite l’ellort

organniue.

/)>• JEAN l‘lll LIPPE,

Chef ilC8 travaux au laboratoire de Psychologie i>hysiologi(juo h la Sorbonne,

Professeur h l'Ecole Arago.

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