‹ L'éducation physique au point de vue historique, scientifique, technique, critique, pratique & esthétiqueChapitre 22 sur 130 · PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE · texte numérisé non relu

PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE

L’Attention volontaire

dans l’éducation physique.

PEUT-ON séparer complètement, comme on l’a fait trop longtemps, l’éducation du corps de celle de l’esprit? La gymnastique physique qui développe les forces du corps et l’étude qui fortifie l’attention, la puissance mentale sont-elles complètement indépendantes? Bien des remarques sur le développement parallèle du corps et de l’esprit, sur le rôle de l’intelligence dans les exercices physiques ont déjà préparé la solution de ce problème. Je voudrais montrer que les laboratoires de psychologie pathologique apportent également sur ce point des renseignements fort précis, en résumant quelques expériences qui mettent en évidence l’influence de l’attention sur les exercices physiques et réciproquement l’influence des exercices physiques sur le développement de l’attention.

Au lieu d’indiquer ici trop brièvement les mille modifications du mouvement physique que détermine l’attention volontaire, il vaut mieux insister sur un exemple un peu particulier sans doute, mais assez frappant.

Pour étudier les mouvements, nous nous servirons d’un instrument construit par un physiologiste italien, Mosso, et appelé par lui un ergographe, c’est-dire « un instrument qui mesure exactement le travail mécanique des muscles et les variations qui, par effet de la fatigue, peuvent se produire pendant le travail des muscles eux-mêmes (1) ». Le sujet, dont le bras est immobilisé autant que possible, doit par la seule flexion d’un

(1) A. Mosso. La Fatigue intellectuelle et physique; traduit par P. Langlois (1891, 1 vol. in-12), p. 53.

doigt tirer une corde à laquelle est suspendu un poids de 3 kilogrammes. Lu étendant le doigt, il laisse retomber le poids, juiis |)ar une nouvelle flexion il le soulève de nouveau jusqu' i ce (jue la fatigue le rende incapable de recommencer le mouvi ment. Chacune des élévations et des chutes du poids s’inscrit sur le cylindre de Marcy, et l’on obtient ainsi une courbe qui nous montre avec quelle régularité et pendant combien de temps le sujet a pu répéter cet exercice,

I.e sujet dont nous nous servirons pour cette expérience est une jeune fille de dix-neuf ans atteinte d’hystérie, cette maladie cérébrale qui supprime plus ou moins com[)lètement l’attention et la sensildlité. Le côté droit de son cor[)S est absolument anesthésique, le côté gauche n’est insensible que d’une manière incomplète. La force musculaire est très diminuée : en serrant un dynamomètre avec sa main droite, elle ne peut obtenir que 3 ou 4 kilogrammes ; avec sa main gauche, plus sensible, elle en marque 8 ou 10. On voit déjà ici un premier caractère qui dépend de l’attention : le bras qui a conservé quelque sensibililé et auquel la malaile peut encore faire attention est le plus fort, le bras anesthésique est le plus faible. Il faut même ajouter que ce bras droit insensible n’exerce une pression de 3 kilogrammes qu’à une condition: il faut que la malade ait les yeux ouverts et le regarde. Si elle ne le regarde pas et par conséquent lui accorde encore moins d’attention, elle ne peut obtenir 1 kilogramme. Voyons de quelle manière l’un et l’autre bras vont effectuer le petit travail de l’ergographe ; voyons quel résultat va avoir la gymnastique du bras gauche sensible, sur lequel l’attention est attirée et celle du bras droit insensible qui agit sans que l’attention volontaire s’exerce.

La figure 1 nous montre en partie le graphique qui résulte du mouvement du doigt médius de la main droite insensible ; la figure 2 nous montre les mouvements du médius de la main gauche sensible. Dans le premier cas, les mouvements ont été faits avec l’inattention la plus complète, le sujet était endormi et sa main fonctionnait d’une manière tout à fait automatique ; dans le second cas, les mouvements ont été effectués pendant la veille avec l’attention la plus complète et les plus grands efforts volontaires.

Au premier abord, la figure 1 semble nous montrer un résultat bien plus beau; les mouvements ont été continués pendant une demi-heure, avec un intervalle de deux secondes entre chaque mouvement et la régularité a été parfaite. Au contraire, la figure 2 nous montre des mouvements fort irréguliers et rapidement arrêtés par la fatigue. On sera disposé à dire que tout est ici à l’avantage des mouvements automatiques, de même que l’on préfère trop souvent des mouvements gymnastiques merveilleusement réguliers, mais tout à fait machinaux, à des efforts attentifs et maladroits.

Mais attendons la fin. Quel a été le résultat de ces deux gymnastiques? Au bout d’une demi-heure, la main droite s’est arrêtée brusquement, comme on le voit dans la figure, le doigt s’est détendu et n’a plus bougé, tout le bras droit se trouvait complètement paralysé. Cette gymnastique exécutée automatiquement sans être réglée par l’attention, sans être arrêtée par le sentiment de la fatigue et de la souffrance, avait continué jusqu’à l’épuisement complet et définitif, elle avait supprimé le peu de forces qui restaient et déterminé la paralysie.

Voyez ce qu’a produit au contraire cet exercice du bras gauche accompagné de sensibilité, d’attention et d’efforts; le sujet se plaint de fatigue, il refuse de continuer. Mais, quand on examine son bras, on le trouve plus mobile, plus agile, plus

Fig. 1. — Graphique obtenu par le mouvement du médius de la main droite insensible.

Le graphique se lit de gauche à droite; les mouvements d’ascension du poids de 3 kilogrammes s’inscrivent de bas fo haut.

LÀ FÀTKH'h: l>\NS L’ENTKMNLMENT PHYSIQUE

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liçi.

Grnplufnu* obten i par le mouvement du médius de la main qauche sensible Lft fjrnphiqiio se lU ilo «Iroite h gauche.

s(iiisilih“ cl surloul plus lorl, il iiiar(|uo 18 au (lyiiainortièfai', au lieu (le l'i. lùi uu inul, le bras ^Muclie a ]>i(ilil('‘ dos luuuveiucuts l'ails avci- altciilidii cl, avec eHorts, taudis que le bras droit a é((' paralysé par des miuiveiucuts itivnloiUaiifïs et inconscients.

(lelle expérience résuiiie en les f’iossissant bien des remai- (]ues du luéiue fleure (|ue l’ou [leut faire soi' les malades. N'oiei nue jeune lille atteinte de coxalf,'ie hystérique, c'('st-à dire; pi’éseutaiit des coni lai tui’es avcic iiisensiliilité dans les luuscles de la banebe et dans les lombes du côté franche. Elle est soumise iiendaut uu au aux exercices {'ymuastiques les plus perfcïctiouiu's sans (jue ses contia ctures, son attitude, la déviation de sa taille se modilient le moins du monde, l'ourquoi? c’est qu’elbi a eu même tenqis ce délire siu^^ulier qu’on appelle « délire d'opposition » ; elle veut résister à tout ce qu’on lui demande et, forcée de faire des mouvements gymnastiques, les fait de fort mauvaise grâce, sans elforts, sans attention et bientôt sans les sentir.

Adressons-nous d’abord au trouble mental, faisons disparaître

Sans doute, de tels efforts d’attention, pour avoir toute leur valeur, doivent être surtout inlellectuels. Il faut que ces malades arrivent à comprendre ce qu'ils lisent, à calculer, à traduire, etc. Mais on i)eut aussi en même teui|)S et souvent avec plus de facilité exercer l’attention en les forçant à apprendre (juelque exercice physique qui demande de l'habileté et de la précision. 11 ne faut pas chercher dans ces exercices la perfection automatique; il faut, au contraire, les varier afin qu’ils se présentent toujours par quelque côté nouveau et demandent toujours au sujet îles efforts et de l’attention. « l.a chasse ici vaut mieux ijue la prise », et c’est le fait d’apprendre qui est [ilus important que la possession d’un mouvement devenu machinal.

l.a gymnastiiiue bien entendue doit dévelo]tper toutes les fonctions et ne doit pas être disproportionnée ni exclusive. Pour être utile, pour avoir tous ses heureux résultats, elle doit être avant tout une gymnastique de la volonté et de l’attention.

Dr PlEItliE JANET,

Chargé de cour» à la Sorbonne,

Professeur remplaçant au Collège de France, Directeur du laboratoire de psychologie de la Salpétrière.

pour uu moment sou entêtement et ses idées fixes, et obtenons ([u’elb' fasse grande attention aux mouvements qu’elle exécute. Ouebiues exercices élémentaires des bras et des jambes, exéeuté's maintenant avec maladresse et avec soulTrance, suffisent [lour détruire les contractures et redresser la taille. L’attention fait eu nue demi-beuie ce qu’un an de gymnastique mécani(|ue n’avait pu faire.

l'aut-il laqipeler la rééducation des mouvements chez les tabétiques, par la méthode de Frenkel, les pratiques æstbésiogéniques : toujours c’est l’attention qui rend la force et la délicatesse des mouvements.

Malheureusement, quand on veut appliquer l’attention des malades à ces exercices physiques, on constate le plus souvent (jue cette attention elle-même est extrêmement faible et débile. Cette faiblesse de la volonté et de l’attention joue un rôle considérable dans une quantité de troubles très fréquents, auxquels l’édiu'ation doit remédier. Les perceptions sont vagues, l’esprit ne se rend plus bien compte des choses et croit qu’il y a partout uu voile et un brouillard; bien plus, il est distrait et ignore une foule d’impressions faites sur le corps. En même temps on observe uu trouble de la mémoire tout particulier; ces individus ne savent plus apprendre une étude nouvelle , ni retenir le souvenir des événements qui viennent de se produire, ils n’ont jtlus qu’une mémoire de vieillard qui rabâche les souvenirs très anciens et n’eu acquiert plus de nouveaux. Enfin, ils sont incapables de prendre une résolution et ils hésitent pendant des mois à propos de l'action la plus simple qui a pour eux le grand tort d’être nouvelle Sans croyance ferme comme sans volonté, ils sont tourmentés par des doutes, des scrupules, des remords (jui empoisonnent leur vie.

-Mais si toutes les actions et les pensées nouvelles sont supprimées, il n’en est pas de même des actions et des pensées anciennes, organisées autrefois. Celles-ci ne sont plus arrêtées par les activités du présent et remplissent la pensée vide sous forme de rêves, d'obsessions, d’impulsions variées.

Une expérience bien curieuse peut être laite chez ces malades. Si l’on arrive à réveiller pour un moment leur attention, ou détermine dans leur esprit uu « instant clair », ou voit l’attention et la mémoire réapparaître et les suggestions, les obsessions disparaître complètement. C’est en les forçant à répéter souvent de tels efforts momentanés qu’on arrive à leur rendre leur énergie et leur raison (1).

(1 l'ierre Janbt. iXOï’roses et idées fixes, I" vol. (1898), ch. i et iv.

PSYCHO-DYNAMIE

La Fatigue dans

r e n tr ai n e m e n t p hy s i qu e .

Le principe même de la vie est la lutte, c’est-à-dire l’action. « Entre tous les êtres vivants, dit M. Charles Itichet, il y a lutte pour la vie; mais il faut admettre quelque chose de plus, c’est-à-dire chez tout être vivant, e/fort vers la vie. » — Si donc il y a lutte et etfort, et si cet effort est la condition même de la lutte, il y a travail. La machine humaine est donc fonction du grand tout cosmique et social, auquel elle apporte une somme de forces nécessaires à la vie même de la collectivité et très probablement aux grandes manifestations de la nature, dont les fins nous échappent, mais qui n’eu existent pas moins. Si telle est la théorie philosophique de l’effort pour la vie, le souci de chaque individualité humaine doit être d’atteindre un dévelo[ipemeut maximum qui lui permette d’accomfilir sa fonction vis-à-vis de lui-même, vis-à-vis de sa famille et de la société. C’est pourquoi le travail et l’effort utiles sont loi de nature contre laquelle rien ne peut prévaloir.

Tout homme qui ne jieut faire etfort utile est vaincu d’avance; toute société pour laquelle l’elfort est pénible est une société appelée à disparaître. L’homme n’est [las fait pour se reposer, mais pour travailler et pour faire elfort ; c’est pourquoi il doit gagner sou jiain à la sueur de son front ; ce devoir ne saurait être considéré comme une punition, mais, bien au contraire, comme une haute récompense de la nature qui a fait son élu de l’homme fort, produisant jiar uu travail constant.

Le repos n’est bon que par l’action; sans l’action, le repos est nuisible, il conduit à l’abolition du sens de l’efl'ort et à celle de l’individu qui reste inactif pendant que les autres travaillent.

Mais cette inactivité, cet abaissement de la puissance dans l’elfort lient être provoqué par uu état fixe de faiblesse ou être passager. Uu bomme fatigué ne ]ieut fournir une somme de travail et d’elfort égale à celle d’un homme reposé. Il eu est de même pour les sociétés, qui sont une agglomération d’individualités, une résultante d’un grand nombre de composaules. Il est donc nécessaire de connaître, eu sociologie, les manières d’être d'un peuple, sa façon de se fatiguer et sa facilité de réparation pour le bien imsséder. Il est des races qui réparent plus vite que d’autres, mais qui semblent aussi se fatiguer plus rapidement; tout comme les individus, chacune possède un potentiel qui lui est propre, potentiel qu’on peut augmenter jus-

LA FATKilJE DANS L'ENTRAINEMENT DU VS! QUE

(lu’ii une rortaiiie limite par une bonne liyf'iène sociale, pliysicjue, morale et ])sy('Iii(]ne, mais (in’on peut ('“gaiement (liniinncr avec une mauvaise hygiène. An nombre des agents les jilns terribles (ini diminnent ce j)otentiel, il faut citer l’alcool, l’opinm, la morphine, r(!rotisme, et le surmenage d’une vie rendue intensive par le défaut de méthode dans une juste répartition du travail et du repos.

L’alcool est le grand ennemi, il vient à bout de toutes les races, (lu’il détruit rapidement, comme les races noires, dont le système nerveux est ]ilus irritable (jue celui de la race blanche dans les jiays froids; l’opium et la'morphine agissent de même, et dans notre « (in de siècle », il semble (jue l’érotisme, effet de la fatigue organique, aggrave encore les ell'ets de ces [loisons du système nerveux.

L’homme peut vaincre par la volonté, en s’entraînant tous les jours un peu plus que la veille et en prenant ainsi de jour en jour un peu plus de maîtrise sur lui-même. Pour les nations, la volonté est représentée par un pouvoir fort et directeur qui leur est nécessaire, car le pouvoir suprême est le cerveau qui commande au peuple. Sans unité dans le commandement, pas de vie collective durable, car la collectivité est à la merci de tous les dangers : le pouvoir directeur faisant défaut, une confusion mentale, endémique, s’établit rapidement chez tout peuple qui perd la maîtrise de lui-même. Il recherche alors dans les ^ excito-moteurs de quelque ordre qu’ils soient, l’aliment nécessaire à son impulsivité. Ce peuple est dès lors incapable d’elîort; fatigué, il ne demande qu’à se reposer, et, tandis que ses voisins le dépassent, il s’endort dans un rêve, se croyant toujours fort parce qu’il a dans les veines du sang d’aïeux généreux ayant fait effort! Drapé dans des souvenirs glorieux, il croit que ces oripeaux lui suffisent et qu’il n’aura qu’un geste à faire pour écarter ses ennemis, puisque ses ancêtres furent puissants I Et, tandis qu’il disserte et qu’il demande à l’excito-moteur la somme d’excitation nécessaire à son existence de névrosé, à côté de lui s’établit et monte le peuple plus jeune, plus ardent au travail, plus apte à l’effort utile, et un jour vient où la loi de nature souveraine fait disparaître ce peuple aux souvenirs glorieux ! Alors ce peuple disparaît de deux manières ; ou il est vaincu brutalement par les armes, et il meurt én héros ou en lâche, selon ses titres de noblesse, ou bien il est envahi par infiltration et la race s’éteint.

.\insi, chez les individus, dans les familles et dans les sociétés, la loi de l’effort est la loi suprême de tout développement et de toute durée.

La dépopulation chez un peuple est un indice certain de l’atténuation du sens de l'effort utile. C’est un des modes de réaction de la fatigue endémique. On peut appliquer à une nation qui ne produit pas d’enfants le vers du poète sur l’espérance humaine ;

Elle fait son repos de sa stérilité;

repos égoïste et trompeur, car, loin d’être réparateur pour une nation, il la met en état de moindre résistance en face de la lutte pour l’existence.

L’effort implique l'idée de fatigue ; c’est pourquoi la force appartient à celui qui se fatigue le moins ou plutôt à tout organisme humain ou social qui sait utiliser l’effort sans fatigue, qui après tout travail sait se reposer et qui se garde en même temps contre tout agent provocateur de la fatigue. Mais, avant d’aller plus loin, que faut-il entendre par fatigue?

Pour la généralité, la fatigue est l'impuissance d’agir musculairement, et en cela on confond la fatigue avec la courbature. La courbature est une conséquence de la fatigue; elle est constituée par la présence des déchets organiques dans le tissu musculaire qui n’ont pu être éliminés assez tôt pour permettre au muscle de continuer à fonctionner normalement, soit par ses fibres, soit par ses gaines aponévrotiques.

La fatigue est d’origine nerveuse; elle est provoquée par la manière d’être du cerveau, de la moelle épinière et des terminaisons nerveuses, musculaires ou cutanées. Le système nerveux peut être comparé à un accumulaleur chargé d’envoyer aux organes de la vie de relation, tels que les muscles, ou de la nutrition, tels que les viscères, l'influx nerveux nécessaire au bon fonctionnement de 1 organisme. De la quantité et de la qualité de cet influx nerveux dépend l’état de santé ou de maladie de l’individu; car le système nerveux commande aux organes défenseurs de l’économie; il est le grand chef qui lutte contre les envahissements extérieurs, le corps humain pouvant être assi-

milé à une armée en pays ennemi toujours sur le « qui vive », toujours [irête à livrer bataille, grâce à ses organes de protecticm.

On doit à M. le professeur Douchard et à son école avec M. le professeur Charria la connaissance de ces faits. L’organisme animal se défend constamment contre l’ennemi du dehors; ainsi nous voyons la cellule elle-même faire effort utile pour sa vie propre et pour la vie de l’individu.

Mais, si celte cellule ne reçoit pas lasomme d’influx nerveux nécessaire au travail (ju’elle doit jiroduire, elle est vaincue par l’ennemi et l’état de maladie s’établit, l.e potentiel nerveux a diminué. Ceci ex[di((ue l’influence du moral sur le physique, et les réactions nerveuses, (juelquefois si étonnantes dans certaines maladies.

La peur, par exemple, joue un grand rôle en temps d’éj)idémie, parce que la peur a une action sur les centres psychomoteurs et sur la circulation sanguine ; elle décharge violemment l’accumulateur et abaisse le potentiel nécessaire à la défense de l’organisme contre l’infection microbienne et contre les toxines. La peur « fatigue », elle « coupe bras et jambes », selon l’expression populaire, qui n’est que la manifestation extérieure d'une modification dans le débit de l’influx nerveux.

Si donc la fatigue est d’origine centrale nerveuse et psychique, la première chose à faire est de rechercher le pourquoi de cette fatigue, non seulement dans les agents provocateurs du système nerveux, tels que l’alcool, l’opium, la morphine, le surmenage, l’émotivité, l’érotisme, etc., mais encore dans la manière d’être de l’individu vis-à-vis de lui-même et de la société, c’est-à-dire dans son caractère.

Tout homme agit selon une volonté plus ou moins arrêtée; mais, cette volonté n’étant en dernière analyse que le passage du jugement à l’acte, il faut savoir tout d’abord ce qu’est le jugement lui-même, et ici nous avons besoin de l’appel et du témoignage des sensations, des mémoires, des représentations pour établir un jugement, car juger, c’est discuter, et discuter, c’est mettre au moins en présence deux témoignages. Or, ces témoignages nous parviennent généralement du dehors, du milieu dans lequel nous vivons; nous les acceptons et alors nous sommes en état de suggestion vis-à-vis d’eux, ou nous les repoussons et alors nous établissons la contre-suggestion.

Savoir donc comment chaque individu accepte la suggestion du milieu dans lequel il évolue est une condition nécessaire à la recherche des causes de la fatigue. J’ai cru pouvoir établir trois grandes classes : celles des passifs, des affectifs et des affirmatifs, avec des subdivisions: les passifs -affectifs et les affectifs-affirmatifs (1). Les passifs réagissent au « Je veux » ; ce sont les plus nombreux : soldats, domestiques, employés, inférieurs de tout ordre, n’ayant pas grande volonté et se laissant conduire, c’est le vulgiun pecus, ce sont des moutons de Panurge agissant par imitation. Les passifs ne se fatiguent qu’en raison de la fatigue qui leur est imposée. Avec les affectifs, nous atteignons un degré plus élevé dans la psychologie sociale ; ici le commandement impératif du « Je veux » doit faire place au commandement persuasif du « Tu peux ». Caractères généralement doux, confiants, timides, hésitants, les affectifs se buteraient devant le a Je veux», mais ils sont capables de grands efforts par la persuasion et l’affection; ils passent souvent dans la classe des affirmatifs, quand ils ont pris conscience de leur pouvoir d’effort. La femme appartient surtout à cette classe. Vient ensuite la classe des afiirmatifs. Le « Je veux » les excite dans le sens négatif; le « Tu peux » n’a pas de valeur. Ils ne réagissent qu’au « Tu ne peux pas », car aussitôt ils prennent la contre-partie, voulant prouver qu’ils peuvent quand même. Avec de tels caractères, il faut toujours douter, pour obtenir l’effort. Ce sont des natures ardentes, quelque peu aventureuses, mais ca[)ables de produire une grande somme de travail. Ce sont les explorateurs que l’inconnu attire. La mer est là immense : » 2’« ne peux pas passer », dit-elle, et voilà le premier affirmatif qui se jette à l’eau, qui nage et qui, fatigué, se soutient sur une poutre. La mer est désormais vaincue, l’homme franchit l’immensité sur ses navires. La montagne se dresse, écrasante, hérissée d’obstacles, immobile, inviolée et défiante : « Tu ne passeras pas », dit-elle, et l’homme s’accroche à ses flancs, il s’y déchire les chairs, il saigne et souffre, et l’obstacle est franchi. Il a vaincu la montagne ! « Ce sont toujours les mêmes qui se font tuer », disait un général des guerres d’Afrique; Ceux-là étaient des affirmatifs.

(l) Ph. TissiÉ. ta Fatigue et l’entrainement physique (Paris, Alcan, 1897).

LA lATKiUE LAAIS U E N T K A ! N E M E S T EIUSIQUE

Si iiiiiiiiti-nanl. nous passons aux snlidivisions, nous trouvons les jinssifs-dll'irlifs. (a*s raractèi'es se (listinf.'uenl par une al»senc(! nu’nie ou rol)uiiliil;ilion du eaiaclère. \.es jiassifs-a/fcctifa sans vouloii'; eapaMes d’un (dlorl p.ar leur côté alleclif, ils ne |)cuvent 1(! eontinuer par leui- jiassivité. (les sujets sont des vaincus d’avanc(‘, ils l'oriiKuit la triste clientèle des « j)as-de-rtian(;e ». Ilien autisuiuuit inl(uess;inl,s au point de vue social sont les (iffcelifs-df^rnidlifs. (liiez eux la rudesse de rat'fiiniatiou est teiiipi'ri'e |iar la douceur de rad'eelivité. (lènéraleinenl bons et ^’éni'ieux, ces caractères sont capables de f'rands elîorts qiiaïul ils en ont senti b* sens.

A cAlé des ariiriiiatirs à volonté forte se placent, comme ojiposilion, des fantocbes, des Tartarins du sjiort, c|ue les Aiif^lais d(''^i”nent sous le nom de scorcher, du verbe ta scorch, bouillir, lin'iler sans Jamais s’allumer. (]e sont des moteurs à va[)eur toujours sous (uession, mais lAcbant leur vajieur tout à coup sans l•(■sultat. Au fond, ce sont des imjuilsifs atténués. En palholofiie, l'impulsif sportif est le /loZowirtwe (1 ), qui trouve dans l’exercice pliysi(|ue l’excilant necessaire à sa vie ; le ludomane jieut devenir alcoolique, morphinomane, érotomane, cocaïnomane, etc , de même i|ue ces derniers peuvent devenii' ludomanes; le besoin il't'xcitat ion reste le même, seul l’a^u'ul excitateur varie ou se déplace, (les êtres jialliolo^uiiues se l'atiffuenten raison même de l'iulensité du besoin d’excilalion et de l’abaissement de leur potentiel nerveux, c’est-à-dire de leur force de résistance à la fati^'ue. I.e scorcher et le ludomane produisent toujours un ell'ort inutile. I.es rétifs sont des impulsifs (]ui intériorisent.

Savoir donc comment un sujet réagit à la suggestion donnée oralement ou par le milieu dans lequel il évolue, c’est recbercber la limite |isyctn()ue jusqu’à laquelle il peut |iousser l’ell'ort et abaissi'r son potentiel nerveux, c’esl-à-dire se fatiguer; mais, ic-i, il faut compter avec la jiuissance de réparation personnelle, selon la (|ualiti' et la quantité de l'efl'ort produit, le dévelojipemeiit auatomi(]ue du sujet et ses fonctions physiologiques; c'est pouiajiuu j’ai ci u jiouvoir résumer le pouvoir d’effort par l'acte [iliysiqtie dans la jiroposition suivante : On marche avec scs )nnsclrs, on court avec ses poumons, on galope avec son cœur, on résiste avec son estomac, on arrive avec son cerveau. Je viens de développer ce dernier aphorisme dans l’étude des caractères, a//(‘Ctifs et affirmatifs.

Il est certain que le cerveau n’arriverait jamais seul sans le concours des autres organes, les muscles, les poumons, le cœur, l’estomac. Chaque partie ayant été entraînée normalement selon sou déveloiipemenl physiologique, le cerveau juge et, tel un commandant d'armée fait donner l’infanterie ou la cavalerie à tel ou tel moment de la bataille, sachant ce qu'il peut attendre de chaque unité, tel le cerveau répartit la somme d’elforts à produire par telle ou telle partie de l’organisme selon le temps et selon l’espace, et ne laisse rien au hasard, afin d’éviter toute fatigue inulile. Et, ici, il faut compter avec trois degrés de fatigue : 1“ la petite fatigue ou lassitude, qui tonifie après un repos jdus ou moins long; jietile fatigue qu'il est bon de rechercher dans tout entraînement; 2® la fatigue à un degré plus élevé qui irrite, excile et énerve; dans cette fatigue, les réparations nerveuses sont lentes à s’établir; 3° la grande fatigue qui dissocie le « moi », provoquant les mêmes phénomènes psycho-palhologi(iues qu’on observe chez les malades hystériques, déments, hallucinés, impulsifs, déguuiérés, ou dans le sommeil hy[)uotique, dans le somnambulisme, dans le rêve avec dédoublement de la personnalité, avec perte ou Lien avec exaltation de la mémoire, avec des idées fixes, des obsessions, des peurs, etc. La fatigue poussée à ce degré provoque une folie expérimentale. Le repos absolu s’impose. Après un long effort dans nue longue course à bicyclette, les champions sont eu état de maladie latente. Cet état passe inaperçu sous l’inllueuce de rexcitatiiiii du système nerveux : il donne le change, et la preuve, c’est que la mort par surmenage peut survenir avec une forme typhoïde. Le potentiel nerveux a été tellement abaissé que sou pouvoir de réaction contre les agents infectieux extérieurs n'a plus suffi à les expulser en luttant contre leur action.

Au nombre des agents provocateurs à la fatigue dans les exercices physiipies et les sports, il faut citerl’alcool en première ligne.

L’alcool est un poison de l’éuergie nerveuse; il doit être absolument interdit dans tout acte musculaire prolongé. J’ai observé à ce sujet un coureur vélocipédique pendant toute la durée

(Ij Pb. 'riüSiK. Un cas d'imjtulsion spurtive ou ludotnanie, Palhuluyic de l'entrainement. (Journal de médecine de Bordeaux. Janvier et février Isofl, p. 35-45.)

15' Heure 9h.du IWatin 16' Heure lOh du Wlatin Parcours -Vitesse a / h.Zÿé'i'il ParcoursUbytâi-Vdesseat'/iîVW

Physiologie d'un record vélocipédique (24 heures de piste) : graphique des 15' et 16' heures.

d’un record de vingt-quatre heures sur piste, sur un parcours de t)2U kilomètres. J’ai établi son graphique, heure par heure et kilomètre par kilomètre (1). Je détache du graphique général qui a été publié dans la thèse en médecine de mon élève, M. le D'’ E. Guillemet (2), la partie ayant trait à la course, celle de la quinzième et de la seizième heure de la journée fneuf heures et dix heures du matin), le départ ayant été donné à six heures du soir, le 24 juin 1893, au vélodrome du Parc, à Bordeaux.

Le coureur, fatigué, prend un verre à madère de rhum au 416® kilomètre. Aussitôt la vitesse s’élève pendant 8 kilomètres qui sont franchis en 17' 28" : elle passe de 24 kil. 489 à 31 kil. 378 à l’heure. La vitesse se maintient ainsi pendant 7 kilomètres qui sont franchis en 11' 44"; puis, tout à coup, elle diminue rapidement : elle tombe de 30 kil. 769 à 24 kil. 489 à l’heure, sur un trajet de 8 kilomètres franchis en 19' 33". De nouveau fatigué, à la seizième heure (dix heures du matin), le coureur prend une seconde fois un verre de rhum au 440® kilomètre; aussitôt la vitesse augmente plus rapidement encore que pour la première prise: sur un parcours de 4 kilomètres elle passe de 24 kil. 489 à 30 kil 2o2 à l’heure, elle s’y mainlient à peu près sur un parcours de 2 kilomètres qui sont franchis en 6' S", puis elle tombe tout à coup de 30 kilomètres à 21 kil. 686 à l’heure, sur un trajet de 7 kilomètres. Ici les entraîneurs se mettent à chanter : la vitesse passe légèrement et lentement de 21 kil. 818 à 23 kil. 076 à l’heure, sur un trajet de 7 kilomètres, pour retomber à 21 kil. 686 à 1 heure, sur un trajet de 3 kilomètres.

La fatigue augmente de plus en plus, car la courbe du graphique descend progressivement pendant deux heures, si bien qu’à la fin de la dix-huitième heure, au 307® kilomètre, la vitesse est tombée à 14 kil. 437 à l’heure, sur un parcours de 43 kilomètres que le coureur a mis deux heures à franchir.

Ce graphique démasque très nettement l’action excito-motrice passagère, trompeuse et néfaste de l’alcool. Cette action s’atténue d’elle-même par la répétition. En effet, à la silhouette en dôme du graphique de la première prise d’alcool succède une silhouette en fèche pour la seconde prise. Les lignes ascendantes et descendantes de la seconde prise de rhum sont plus raides que celles de la première prise, la ligne de chute est plus profonde. L’alcool a fatigué le coureur, au lieu de le fortifier.

A noter l'inlluence psychique du chant des entraîneurs dans le relèvement de la vitesse, sur un parcours de 7 kilomèires.

Puis, après une augmentation rapide de la vitesse pendant 2 kilomètres (463® et 466“ kilomètres), celle-ci descend lente-

(1) rb. Tissiii. Observations physiologiques concernant un record vélocipédique. (« Archives de physiologie », no 4, octobre 1894.)

(2) E Guillkmkt. La Bicyclette, ses effets psycho-physiologiques* (Pans, J. -B. Baillcre, 1897.)

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