R É F ACE
Il eut du moins deux choses pour lui : et d'abord un don naturel de style, rare à ce degré ; c'est un sens, comme inné du bien dire, et, dans le maniement de la langue, une aisance faite de justesse et de souplesse, je ne sais quoi de limpide et de parfaitement pur.
Et, en second lieu, ce qui le marque vraiment du signe de l'élection, c'est que ses vers sont « de la musique avant toute chose ». Il a su apparier, opposer, entrelacer les sons, les cadences, les mouvements; il a su le beau secret des rythmes de France.
Or, si cet enfant bien doué a pénétré un tel secret, s'il a pu faire aux « Francs de France » le doux présent de ses petits poèmes, s'il a puisé d'une main si libre et si assurée au trésor de la langue française, c'est que ce trésor était sien ; il en usa par droit de naissance, et l'on songe avec émotion aux antiques colons délaissés en 1703 par la mèrepatrie et qui se firent les bons mainteneurs du parler des aïeux. 11 en usa par droit de naissance, puis aussi — chose plus émouvante encore — par droit de conquête, je veux dire grâce à l'intelligente ténacité des générations qui suivirent et qui se transmirent la consigne héréditaire. La langue française, si on la réserve aux humbles emplois quotidiens de la vie pratique, ne peut que dégénérer en de pauvres patois. De bonne heure les Canadiens l'employèrent à d'autres usages. L'instrument merveilleux que dès le temps des premières croisades, à travers tant de siècles, au prix de tant d'efforts spirituels, les meilleurs lils de la France ont entrepris de façonner pour répandre sur la terre plus de vérité et plus de beauté, ne s'en sert pas qui veut; ce n'est pas un clavier à toutes mains : le pouvoir et l'honneur d'en tirer des accords n'appartient qu'à une élite, et c'est pourquoi l'élite canadienne a persisté à s'imprégner de culture française et à demander aux écrivains de France des inspirations. Ainsi a-t-elle mérité d'avoir à son tour ses orateurs, ses publicistes, ses
philosophes, ses romanciers, ses poètes. Ainsi a pris naissance une littérature canadienne, d'abord vassale de la française, et cpii n'en fut à l'origine qu'une émanation et une réplique. Les temps ont changé. A mesure que la population de langue française du Canada prend plus nettement figure de grand peuple, sa littérature exprime aussi avec une originalité croissante les traits distinctifs de son génie particidier. Les liens de vassalité se détruisent peu à peu ; seul subsistera, par l'emploi du français littéraire, langage un et indivisible, le lien, indestructible celui-ci, d'une auguste filiation.
C'est là, semble-t-il bien, le message qui nous vient des poètes de là-bas. Après les Emile NELLIGAN et les Albert LOZEAU, après les Paul MORIN et les Guy DELAHAYE, Paul QUINTAL-DUBÉ nous l'adresse à son tour.
Voix d'outre-mer, voix d'outre-tombe, si vivante pourtant, si proche de nous, si bien accordée à nos âmes !
Joseph BÉDIER
de V Académie Française.