CHAPITRE III
LES UNIVERSITES POPULAIRES
La Coopération des Idées. — Une circulaire. — Le programme de l'institution nouvelle. — Neutralité impossible. — La Fondation universitaire de Belleville. — Appel aux ouvriers. — Un souvenir des » settlements » anglais.
A côté des œuvres post-scolaires non confessionnelles dont nous venons de parler, nous devons ranger deux initiatives parisiennes, qui, il est vrai," diffèrent quelque peu des institutions complémentaires de l'école, mais qui, d'autre part, s'en rapprochent par la commune préoccupation de contribuer à l'enseignement du peuple. Ce sont V Université populaire du faubourg Saint- Antoine et la Fondation universitaire de Belleville.
Ces deux institutions, de création toute récente, ont été inspirées par l'exemple de l'étranger, surtout de ce qui a été fait en Angleterre, soit par Y Extension universitaire, soit par les Settlements universitaires ^ .
L'Université du faubourg Saint-Antoine est aujour-
i. Sur ces institutions étrangères on peut consulter l'Education populaire des adultes en Anglelerre (Hachette, 1896), et l'article de M. Barrau dans la Nouvelle B.evi'.e dul" septembre 1899. Dans le Sillon, M. Léger a donné une série d'articles fort intéressants sur Toynbee-Hall. Sur des essais analogues, tentés en Allemagne et en Belgique par les socialistes, on peut lire une étude de M. J. Delvaille, dans la Revue des Revues du 13 novembre 1899.
3'j L'ÉDUCATION POPULAIRE AVANT 1900.
d'iiui connue du grand public : son inauguration a en lieu le 9 octobre 1808 avec un certain éclat et force réclames dans les journaux. Un professeur en Sorbonne. M. Séailles, préside le comité de direction et a prononcé le discours d'ouverture ^ , mais le vrai fondateur, « l'âme » de la création nouvelle, est un ancien ouvrier. M. Georges Deherme.
Autour d'une revue de sociologie', la Coopération des idées, M. Deherme était arrivé à constituer un groupe d'adhérents assez nombreux et décidés à faire œuvre sociale. Il y a quelques mois, ce groupe lançait une circulaire pour annoncer qu" « en face du cabaret, du café-concert », il se proposait « d'édifier les Universités populaires ». De cette circulaire, nous croyons utile de citer les lignes suivantes qui indiquent les intentions des novateurs : « Ces universités ne laisseront pas en dehors de leur action les familles de leurs membres : femmes, enfants, apprentis, domestiques. Non seulement elles tâcheront d'améliorer leur situation par les associations de tous genres, mais encore elles viseront à l'amélioration et à l'embellissement du foyer. Leur activité en ce sens pourra être particulièrement dévolue aux dames qui font partie des comités. Notre éducation sera cordiale. Ce qui fera sa force, sa fécondité, sa puissance de pénétration, c'est que, dans nos universités, le peuple sera chez lui, en famille, avec des amis sincères. Nous irons à l'âme. Notre enseignement sera vivant. Nous pénétrerons le peuple dans ses plaisirs, dans ses travaux, dans ses souffrances. Aux jeunes générations, nous donnerons par là un puissant motif d'agir, une raison de vivre qui les dépassent. C'est en faisant plus de justice que nous établirons la concorde sociale. En voulant faire des hommes soumis, on fait
\. Ce discours a été publié dans la Grande Revue, i" mars tSOO.
LES UNIVERSITES POPULAIRES. 35
des révoltés : nous voulons faire des hommes libres, des hommes de jugement sain, et donner à tous l'habitude de la réflexion et de la critique ' . »
Après ces considérations générales que nous reproduisons sans vouloir les commenter, ia circulaire contenait une déclaration précise que nous signalons à tous comme un modèle : « Mais nctrç association, disaient M. Deherme et ses amis, rC attendra peint de pouvoir tout ce qu'elle veut pour faire tout ce quelle peut. Elle agira immédiatement, constamment, .et de toutes façons. Ce sera la meilleure preuve de, vitalité et de force. » ,. • ■ -; •
Les associés de la Coopération de&. idées "i^ntent parole et quelques mois plus tard, en octobre derçier, V Université populaire ouvrait ses 'portes.
Voici l'appel que le comité d'organisation adressait « aux travailleurs » et dans lequel sont exposés à la fois le but et le fonctionnement de l'œuvre :
« Comme vous, nous sommes des travailleurs. Mais nous croyons que la vie humaine a des joies plus intenses, plus durables, plus hautes et moins onéreuses que celles du cabaret. Voulez-vous être des nôtres? Notre ambition est grande : nous voulons la vérité, la beauté, la vie morale pour tous ; nous voulons que tous soient admis à participer à ces biens qui constituent le patrimoine propre à l'humanité : nous voulons que, comme le soleil pour tous les yeux, la lumière intel ligible se lève pour toutes les intelligences. Nous voulons une civilisation réelle, qui ne laisse plus en dehors d'elle la majorité des hommes, une civilisation qui ne soit plus l'œuvre et le profit de quelques-uns, à laquelle tous soient appelés à concourir et à participer.
1. Dans la Revue politique et parlementaire, 10 avril 1899, M. Marcel Fournier a publié tous les documents relatifs à l'Université populaire du faubourg Saint-Anloine et à la Fondation universitaire de Belleville.
36 LEDUCATIOX POPULAIRE AVANT 1900.
« Camarades, aspirant à employer nos heures de loisir pour notre développement physique, intellectuel et moral, ce qui veut dire pour notre émancipation sociale, nous dressons, en face du cabaret et du caféconcert, notre première Université populaire.
« Cette Univej^sité populaire comprendra d'abord :
« !'■' Une salle de cours et conférences pour l'enseignement supérieur populaire, où chaque soir un pensetir, un savant ou un artiste, parmi les plus éminents, viendra causer, avec nous des plus graves questions artistiqueô, scientifiques, philosophiques, sociologiques et morales ; •
«' 2^<Un musée du soir, où défileront les chefs-d'œuvre dî^ la pe-nture et de la sculpture; les ouvriers d'art pourront aussi y exposer les plus beaux produits de "leur industrie;
"' « 3° Une salle de spectacle, où tous les dimanches seront donnés des fêtes familiales, des lectures, des spectacles, des auditions musicales, etc.;
« 4° Un salon de conversation et de jeux, avec billard ;
« 5'' Une bibliothèque de lecture sur place et de prêt à domicile constamment ouverte. On y trouvera les plus importantes revues littéraires et sociales.
« A cette Université populaire seront annexés des services de consultations médicales, juridiques, économiques; un service de pharmacie à bon marché, de placement, de mutualité, etc. Plus tard, nous tenterons de constituer des associations coopératives de consommation, de production, de crédit.
« La société libre et juste de demain sera un régime d'association. Nous nous y préparerons.
« Nous organiserons aussi, pour les beaux jours, des excursions scientifiques, esthétiques, des visites aux musées, ou simplement des promenades amicales.
« ... Camarades, de nos salles faites vos salles, de ■notre groupement faites votre groupement. En face du <;abaret, où le corps se détruit, où l'àme s'avilit, nous ouvrons la Maison du Peuple, foyer de justice et de fraternité.
« Avec nous vous voudrez être des hommes libres, des hommes de jugement sain, et prendre l'habitude de la réflexion et de la critique.
« Ensemble, nous chercherons quels sont nos devoirs et nous les remplirons. Mais nous ne négligerons pas nos droits, et, chacun prenant conscience de sa valeur et de sa responsabilité comme individu et «omme membre du corps social, nous les exercerons. En un mot, nous travaillerons pour que la Démocratie passe des formules mortes, dont elle meurt, aux réalités vivantes et fécondes de la liberté, de la justice et de la solidarité. Dès maintenant, nous formons un noyau vivant de la société idéale, et nous vous conjurons de vous joindre à nous. »
Cet appel était suivi des indications pratiques suivantes :
157, FAUBOURG SAINT-AnTOIiNE
(Ouverte tous les jours, sans exception, de neuf heures du matin à onze heures du soir).
Cours et conférences (avec projections, expériences, exemples, discussions) d'esthétique, de sciences, d'économie, de philosophie, de sociologie, de morale, tous len soirs de huit heures à dix heures.
Dimanches et fêtes, jeux et soirées familiales : spectacles, chants, musique, etc.
La cotisation est de 0 fr. 50 par mois. Ce modique versement mensuel est la seule formalité à remplir pour faire partie de cette Association et profiter de tous les avantages qu'elle offre à ses membres.
l'éducation populaire. s
L'Université populaire a commencé à fonctionner et, dans la population ouvrière du faubourg Saint- Antoine, elle a, paraît-il, réuni un millier d'adhérents. Chaque soir a lieu une conférence donnée par des orateurs dopinions très diverses, voire même opposées : . ainsi, parmi les vingt-cinq à trente conférenciers qui ont pris la parole en novembre dernier, nous remarquons MM. Buisson {les Petits Mendiants et la société contre la mendicité des enfants à Paris], Eugène Fournière, député socialiste (la Propriété sociale]^ Jules Lermina [Philosophie de l'histoire de France : les rois) à côté de MM. limile Trolliet, professeur au collège Stanislas [la Poésie nationale en France], Charles Brun [le Théâtre et la famille au xix« siècle), Camille Léger [les Principaux Systèmes de morale)...
Pour expliquer cet éclectisme, les organisateurs de l'Université populaire déclarent vouloir faire œuvre de tolérance : « Notre association, disent-ils, ne propage aucune doctrine politique, religieuse ou philosophique^articulière. »
Que telle soit la volonté du fondateur, nous ne demandons pas mieux que de le croire. Voici, en effet, un extrait d'une lettre que, quelques jours après linauguration, ^I. Deherme écrivait à M""^ Paule Vigneron, la très distinguée directrice du journal catholique le Pain ':«... Je veux surtout affirmer une fois de plus — quand nous serons à mille!... — • que l'œuvre d'émancipation prolétarienne que nous avons entreprise n'est pas, qu'elle ne sera jamais accaparée par les sectaires de la « franc-maçonnerie » ni par les autres. Je ne sais pas si dans notre comité il y a des francs-maçons, des catholiques ou des socialistes. Cela ne m'intéresse point, et votre collaboratrice.
K. Le Pain, 11 octobre 1809.
LES UNIVERSITES POPULAIRES 39
paraît mieux renseignée que moi là-dessus. Pour moi, il me suffît de savoir que ce sont avant tout des hommes de bonne volonté. Le premier résultat de notre éducation éthique-sociale, ce sera d'inspirer aux travailleurs le profond dégoût de tous les sectaires et Tamour passionné, l'enthousiasme sacré de la vérité, de la justice, de la liberté et de la beauté \
« Ceci ne fera pas, nous le savons du reste, ajoutait M. Deherme, la joie des sectaires, — de tous les coins sombres. — Il n'importe! « Anarchistes! » clameront les uns, « Réactionnaires! » crieront les autres. Ceci passera. Nous répondrons par nos actes : « Humanité! » Il ne restera de tout cela que l'œuvre de progrès et de lumière accomplie. Il est permis, n'est-ce pas? de l'espérer grande et forte. »
M. Deherme veut donc que l'Université populaire soit neutre au point de vue religieux, politique et social. Encore un coup, nous ne mettons pas en doute la sincérité de ce désir. Mais il ne suffît pas de i>ou' loii', il faut pouvoir. Et, nous n'hésitons pas à le déclarer, la neutralité nous ^d.vdA\ ici pratiquement im-= possible. Elle suppose, en effet, le respect absolu de toutes les doctrines et de toutes les convictions. Or,
1. Dans les premiers jours de décembre 1899, une seconde Université populaire a été ouverte 60, rue Monge, par la Coopération des Idées. La Solidarité, Université populaire du XUI» arrondissement, vient de s'organiser, 4, rue Véronèse.
Dans la seconde quinzaine de décembre 1893, une Université populaire a été instituée dans le X1V« arrondissement (Cf. le Temps du 18 décembre 1899).
Au xye arrondissement c'est M. Anatole France qui a inauguré avec un certain tapage la nouvelle Universilé.
Enfin, en province, à Nîmes, à Montauban, à Nancy et à Dijon, on signale l'établissement d'institutions portant le même nom d' « Universités populaires », mais ayant une organisation bien moins complète que les institutions parisiennes (Cf. Revue internationale de l'enseignement, 13 décembre 1899 et 15 février 1900).
Une Société des Universités populaires s'est constituée aûn de diriger le mouvement. On trouvera des détails sur cette Société et sur les U. P. dans la 3" partie de cet ouvrage.
dès la première réunion, dans le discours d'inauguration, M. Séailles faisait certaines déclarations qui n'étaient précisément pas pour satisfaire les catholiques de son auditoire.
Si, au point de vue religieux et philosophique, la neutralité est pratiquement impossible, elle n'est guère plus facile à obtenir en matière sociale. Le Temps, qu'on ne saurait suspecter de cléricalisme, s'est cliargr d'en faire la démonstration en critiquant le choix des conférenciers et les sujets annoncés pour le mois de novembre : il a tenu à protester contre l'appel adressé aux orateurs socialistes. Il y avait surtout une étude de M. Charles Proies sur les causes ayant amené la Commune de 187 î qui contristait et eflrayait le grand journal républicain. jNI. Séailles a répondu à ces critiques, mais n'a pu convaincre notre confrère. En lisant cette polémique, M. Deherme a dû sans doute reconnaître in petto que la neutralité est assurément une fort belle chose en théorie, mais qu'elle est le plus souvent à peu près impossible à respecter en pratique.
La seconde initiative d'enseignement populaire que nous avons signalée, c'est la Fondation universitaire de Belleville. Elle est généralement moins connue que V Université populaire; son inauguration qui a eu lieu le 5 novembre 1899 est passée à peu près inaperçue du grand nombre ^ . L'œuvre offre cependant
\. A celte séance, M. Tannerj', sous-direcleur de l'École normale supérieure, et M. Jacques Bardoux, secrétaire général de l'œuvre, ont prononcé des discours, dans lesquels étalent exposés le" but et le fonctionnement de l'institution nouvelle.
Le discours de M. Tannery a été publié par la Revue internationale de V Enseignement, IS novembre 1899.
Nous reproduirons, plus loin, un large extrait du très intéressant rapport présenté par M. Jacques Bardoux, à la Société d'Économie Sociale, le 13 novembre 1899 et publié par la Réforme Sociale du l" janvier 1900, p. 83 et sq.
LES UiMVERSITES POPULAIRES, 41
le plus vif intérêt. Elle est due à Tinitiative d'un certain nombre de jeunes gens à l'âme généreuse, avides de remplir leur devoir social à l'égard de la classe ouvrière. Ces étudiants ont été séduits par les Settlements anglais et, eux aussi, ils ont rêvé d'unir leur existence, au moins pour quelques semaines, à l'existence des travailleurs et des pauvres. Et c'est pourquoi ils ont ouvert, à Belleville, leur maison hospitalière où, à tour de rôle, quelques-uns d'entre eux résideront pour vivre plus près de leurs frères moins fortunés.
Cette générosité de sentiments se traduit dans l'appel suivant qu'ils ont adressé « aux ouvriers de Belleville » :
« 11 n'y a, dans notre Association, ni maîtres, ni chefs, ni patrons. Nous ne venons pas justifier une hiérarchie; inculquer des idées; imposer des dogmes. Notre propriété est collective : nous sommes des égaux volontaires.
« Nous ne sommes pas des sectaires. Nous admettons toutes les opinions sincères et réfléchies. Nous n'excluons que ceux qui prétendent avoir le monopole de la vérité, et n'admettent pas les contradictions.
« Nous venons vous proposer de travailler à notre éducation réciproque. Nous mettrons en commun nos connaissances .et nos idées. Chacun de nous, par un contact quotidien, accroîtra ce qu'il sait, précisera ce qu'il pense.
« En même temps que nous développerons nos intelligences, nous apprendrons à nous connaître et à nous aimer. Dans cette lutte quotidienne pour notre éducation mutuelle, bien des différences s'évanouiront, bien des préjugés disparaîtront. Nous rendrons nos esprits plus justes, et nos cœurs plus ouverts.
42 LEDUCAXION POPULAIRE AVANT 1900.
« Jetons les bases d'une nouvelle et féconde alliance! Cn réunissant nos efTorts, en travaillant à développer nos pensées et à élargir nos cœurs, nous effacerons peu à peu les séparations artificielles des classes; nous diminuerons leur hostilité passagère; nous préparerons une époque meilleure, plus paisible et plus fraternelle, dont nous verrons bientôt l'aube s'élever à l'horizon! »
Cet appel était accompagné du programme suivant :