Le Patronage, septembre et octobre
Ainsi compris, le patronage sera une sorte d"école professionnelle, où l'enseignement pourra se donner par la lecture, la conférence et ce que j'appellerai l'initiation.
Autrefois, Messieurs, le jeune homme ne sortait guère de son village, ne quittait guère le foyer de sa famille, il ne lisait ni livres ni journaux. Son instruction professionnelle était faite de traditions et — il faut bien l'avouer — aussi de routine, mais elle suffisait à sa situation, à ses besoins.
Aujourd'hui, les conditions de la vie rurale ont totalement changé. Tout le monde lit et veut lire : le roman et le journal ont pénétré dans les plus humbles villages, et sur la foi de ces éducateurs fin de siècle, les plus graves questions politiques, religieuses, sociales, sont lues, discutées, résolues, au cabaret, sur la place publique, au coin du feu, partout. C'est un fait. 11 ne faut pas se faire illusion, ni sous prétexte d'employer un moyen radical, vouloir proscrire tout journal, interdire toute lecture. Le remède serait pire que le mal.
Le cultivateur, le jeune homme surtout, n'est pas un liseur passionné; généralement, soit ignorance, soit faute de mieux, il lit ce qui lui tombe sous la main, mais il n'a qu'une foi médiocre en tout ce qui ne lui paraît pas marqué au coin de la sincérité et du bon sens : « Le papier, dit-il, se laisse écrire. »
Profitons de ces dispositions, et quand un jeune homme viendra nous demander des livres, — on ne fonde guère un patronage sans une petite bibliothèque, — au lieu de ces ouvrages aussi vides d'idées que pauvres de forme, au lieu surtout de ces romans soi-disant inoffensifs desquels on peut dire ce que saint François de Sales disait des danses, qu'ils sont comme des champignons, dont les meilleurs ne valent rien, ayons à mettre entre ses mains quelques livres de choses agri-
coles, OÙ il puisera à la fois l'estime et la science de son état. Le prêtre, le médecin, l'avocat, l'homme de lettres, ont leur bibliothèque professionnelle, et nous. Curés, nous navons souvent dans nos bibliothèques de paroisse ou de patronage, que de fades et insipides romans. Cependant les bons ouvrages d'agriculture ne manquent pas, depuis Varron et Columelle jusqu'à Mathieu de Dombasle, Olivier de Serres, sans oublier l'excellent petit Manuel des Frères de Ploërmel, le Petit Laboureur de la Croix et les Bulletins des Syndicats agricoles. Quelle magnifique et intéressante bibliothèque à mettre au service d'un patronage rural! Pour être conseillé à ce sujet, s'adresser à la Commission des Patronages, 7, rue Coëtlogon.
Ah! j'entends l'objection : Mais on ne lira pas vos livres! Non seulement on les lira, mais on les discutera, on les corrigera même, car personne plus que le cultivateur n'aime entendre parler de son métier et ne prétend le mieux connaître !
Si vous en voulez la preuve, parlez au paysan de son travail quotidien, de ses labours, de ses récoltes, vous verrez qu'en cette matière il est intarissable et que, pour l'avoir écouté, vous aurez conquis toutes ses sympathies.
N'en doutez pas, il en sera ainsi du jeune homme. Vous trouverez même en lui moins de confiance dans la vieille routine, et partant moins de préjugés contre les nouvelles méthodes. Donnez-lui donc, au patronage et danssa famille, des livres vrais, intéressants, utiles, qui, au lieu de le faire vivre dans un monde qui n'est pas le sien, — et ce serait le moindre mal, — l'entretiendront de son travail, des moyens de le rendre moins pénible et plus lucralif. lui raconteront les expériences faites et les résultats obtenus, et feront naître dans son cœur l'amour et la vie des champs.
ŒUVRES RURALES COMPLEMEiNTAIRES DE L'ÉCOLE. 431
Sans doute, c'est encore le terre-à-terre. Mais c'est déjà bien supérieur au programme qu'un Ministre de l'Instruction publique adressait le 10 juillet 1895 aux délégués cantonaux : « A la campagne, disait-il, vous pouvez créer ces petites sociétés d'élèves et puis d'anciens élèves pour la protection d'animaux utiles, pour empêcher la destruction des oiseaux... pour d'autres intérêts agricoles. » Si nous ne savions lire entre les lignes, nous devrions avouer que c'est bien inoffensif et que cela manque un peu d'idéal. Non que l'activité du jeune homme, comme ses lectures, ne s'arrête pas là! C'est insuffisant de quitter la fange du plaisir pour celle des seuls intérêts matériels.
Donnez-lui un peu d'idéal et, en même temps que la science professionnelle, faisons naître en lui la grande préoccupation de la vie présente.
Comme la lecture, la conférence tend à se vulgariser de plus en plus à la campagne. Le paysan en général aime la parole publique, mais avec son ferme bon sens, autant il se défie a priori du professeur qui lui expose des théories, autant il accorde de confiance au professeur qui lui parle d'expérience.
Quelle ressource pour un patronage, quand il peut utiliser ces maîtres qui se dévouent un peu partout à fonder des associations agricoles ! Malheureusement ces maîtres sont rares. Mais avec des talents plus humbles, une science plus bornée, que de conférenciers autour de nous, que nous ignorons, qui s'ignorent eux-mêmes et qu'il serait facile de découvrir! Et dans l'immense champ des études agricoles que de sujets à la portée de leur compétence! Ces orateurs improvisés seraient toujours intéressants, car ils ne diraient que ce qu'ils savent, ils ne parleraient que de ce qu'ils ont vu ou vécu.
Peut-être négligeraient-ils un peu la forme? Mais
qu'importe si leur langue n'est point celle de l'Académie? Qu'importe même si, pour traiter des choses 1 rustiques, ils emploient l'idiome du terroir? Ils n'en seront que plus exacts et certainement mieux compris.
Simplifions encore cette méthode. Le mot de conférence paraît encore trop solennel. Dans nos modestes réunions de syndicat ou de patronage, très souvent la causerie familière où tout le monde exprime librement ce qu'il sait et ce qu'il pense, sans recherche, sans art, jette plus de lumière sur une question que la conférence la plus étudiée, et surtout apporte plus de résultats pratiques. Ne négligeons donc pas, dans la formation professionnelle de nos jeunes gens, ce moyen qui semble si petit. Il ne l'est qu'en apparence. En réalité, il est considérable, surtout à la campagne, où la conversation a tant de succès dans les veillées d'hiver ; il a même, sur la lecture et la conférence, l'avantage de développer l'initiative personnelle, d'apprendre à penser par soi-même et à faire valoir sa pensée, c'est-àdire à devenir quelqu'un et à faire quelque chose dans une société de lutte et d'incessante activité.
De là au troisième moyen, que j'appelle l'initiation, il n'y a qu'un pas. Si le patronage consacre quelques réunions à l'étude des questions agricoles, nous sommes en face d'un véritable cercle d'études. Le père de famille, souvent membre du syndicat ou de la caisse rurale, n'aura quà compléter cette formation professionnelle en conduisant ses jeunes gens aux assemblées générales et en les initiant au rôle bienfaisant des associations agricoles.
Un Curé, que les circonstances amènent à donner des conférences dans quelques communes de son canton, se faisait toujours accompagner de plusieurs hommes ou jeunes gens de sa paroisse. Auprès d'un auditoire souvent défiant, c'était la meilleure recom-
mandation, mais c'était surtout un excellent moyen de former non seulement des professionnels dans la science agricole, mais des professionnels dans l'art divin du dévouement.
L'initiation du jeune homme à la science agricole ■ moderne, permettez-moi de la signaler dans la fréquentation des congrès et des conférences plus modestes, dans l'assistance ou la participation à ces réunions agricoles qui, après avoir jeté tant de bonne semence, voient presque toujours se lever derrière elles une magnifique floraison d'oeuvres et d'associations, dans la terre toujours si féconde de la charité chrétienne.
Après avoir indiqué les moyens, je devrais montrer les résultats ; mais comment parler de résultats quand il s'agit dune œuvre, née d'hier, mais qui ne compte, hélas! que des essais timides et isolés? Cependant, des conséquences bien précieuses doivent naturellement en sortir, comme le fruit sort de la fleur.
N'est-ce donc rien ou peu de choses que d'apprendre au fils du cultivateur, comme on le disait en un récent congrès des patronages, « à substituer à la culture routinière, qui est un gaspillage, une culture rationnelle ^ »?
N'est-ce pas faciliter à nos chères populations agricoles l'acquisition de « ces biens extérieurs dont l'usage, dit Léon XIII après saint Thomas, est requis à l'exercice de la vertu » ?
L'ignorance ou la misère n'ont jamais servi la cause du bien.
Et, puisque je suis en train de citer l'immortelle Encyclique Reriun novarum, un troisième avantage ne serait-il pas l'arrêt dans le mouvement d'émigration? « Nul, en effet, dit le Saint-Père, ne consentirait