or. l'Idéal du foyer, septembre
Mais, quelles que soient les différences que prései.tent les divers programmes adoptés, il est certain que ceux-ci contiendront des dispositions analogues : les enfants prendront part à des exercices, à des promenades et à des causeries en commun.
Dans beaucoup de colonies de vacances, les enfants, tout au moins les plus âgés , tiennent un journal relatant leurs occupations quotidiennes et correspondent avec leurs familles une ou deux fois par semaine. « Pour faciliter cette correspondance aux petits Parisiens pauvres et les obliger à tenir leurs parents au courant de leur genre de vie, il a été créé, à Paris, sur linitiative de M. Fabius de Champville, délégué cantonal, une association spéciale, dite Œuvre du timbre des colonies scolaires, qui procure à chaque enfant le moyen d'écrire gratuitement à sa famille. Une autre innovation réalisée en Belgique est à signaler : les repas des colons sont préparés par des élèves d"( coles ménagères. L'enseignement pratique de l'économie domestique s'ajoute ainsi aux leçons de l'école et la participation des jeunes filles au fonctionnement de l'institution des colonies de vacances constitue une récompense enviée, car l'on forme des sections qui sont employées alternativement, afin d'éviter toute fatigue aux futures ménagères et de faire de leur travail une occupation agréable au lieu d'une corvée. »
Parmi les exercices en commun qui ont le plus de succès, les promenades sont particulièrement goûtées. On fait toutes les excursions des environs. Parfois même, après un entraînement habilement combiné, on exécute de véritables marches. « M. Montbrun qui a adopté pour ses « petits Agenais » le système du logement chez riiabitant, au bout de douze à quinze jours d'entraînement, fait quitter ses cantonnements à sa colonie et il effectue avec elle de vrais voyages à
la Toppfer. Chaque écolier est muni d'un sac de toile imperméable, modèle de l'armée, dans lequel il emporte le linge et les chaussures de rechange, d'une musette en toile pour les vivres de route, d'un manteau-pèlerine à capuchon roulé sur le sac. La colonie se fait suivre d'une charrette attelée d'un âne pour le transport des sacs ou des petits voyageurs trop fatigués, et pendant vingt ou trente jours, on marche faisant des étapes de vingt , vingt-cinq et même trente kilomètres, couchant ici dans des lits, là sur la paille, souvent hébergés gratuitement dans les villages traversés. » Pour notre compte, nous connaissons un professeur de l'Université, excellent catholique, qui, jadis, groupait autour de lui quelques-uns de ses élèves pauvres, pour lesquels il s'était procuré un peu d'argent, et avec ses dix ou douze jeunes gens, il employait quatre ou cinq des semaines de vacances à parcourir à pied l'Auvergne, la Savoie ou les côtes de France.
La question de la surveillance est une des plus importantes à trancher. Pour les colonies d'internat, cette surveillance est exercée par deux ou trois adultes, prêtres, confr.ères, instituteurs, institutrices ou personnes de bonne volonté qui ont accepté cette charge de confiance et de dévouement.
La surveillance est plus difficile à organiser lorsque les enfants sont disséminés dans les familles. Le plus souvent, un surveillant général réside au centre même des cantons où sont logés les « colons ». Il se transporte partout où sa présence est nécessaire ; il fait de fréquentes inspections, et c'est lui qui assure le bon ordre. A Agen , M. Montbrun a donné à son œuvre , . fondée depuis plus de vingt ans, une organisation toute militaire. « Les colons sont divisés en quatre sections et huit escouades réunies chacune sous le commande-
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ment d'un enfant bien doué promu au grade de sergent et secondé par deux caporaux. Au-dessus des sergents, un sergent-major, sorte de surveillant général assisté d'un fourrier, s'occupe du maintien de la discipline, de l'entretien des effets, des comptes, des relations entre les logeurs et les enfants, enfin du bienêtre, de la sécurité et de la conduite de tous. »
Mais la surveillance a beau être active et bien comprise, il peut survenir des accidents que l'on ne saurait prévoir. Et cette crainte arrête bien des élans de bonne volonté.
On prend généralement quelques mesures qui ont pour but d'atténuer cette responsabilité et d'en prévenir les conséquences pécuniaires. Ainsi, la plupart des sociétés qui organisent des colonies scolaires, font signer par les parents une décharge de responsabilité civile en cas d'accidents de force majeure. « C'est là, remarque M. André, une précaution utile dont les tribunaux pourraient tenir compte dans une certaine mesure, mais elle ne saurait toutefois, comme beaucoup le pensent, soustraire les personnes ou les sociétés à la responsabilité générale édictée par l'article 1382 du Code civil, qui veut que tous supportent les conséquences de leur faute personnelle. Dès lors qu'il y a faute commise, nulle convention ne saurait écarter les responsabilités quasi délictuelles. La garantie à raison des fautes est toujours due nonobstant toute clause contraire, alors même que cette clause a été adoptée par les parties contractantes. »
Mais il est une excellente précaution que l'on peut toujours prendre : c'est de contracter une assurance contre les accidents. Cela grève évidemment un peu le budget, mais non outre mesure : pour quelques francs, on peut laisser les enfants aller et venir sans crainte. Plusieurs sociétés agissent de la sorte : c'est ainsi
que moyennant 0 fr. 20 par colon, VŒiwre stéphanoise des enfants à la montagne est garantie, pour toute la durée du séjour, contre les conséquences d'accidents qui surviendraient en cours de route. C'est ce qu'a fait également VŒiwj'e des voyages scolaires qui paie un peu plus cher : dix centimes par jour et par enfant pour chaque journée d'absence.
On le voit donc, le chiffre de l'assurance n'est pas trop élevé. C'est une garantie que nous conseillons vivement de prendre — et si nos amis avaient, à ce sujet, besoin d'un supplément de renseignements, ils n'auraient qu'à s'adresser à la Commission centrale des patronages et œuvres de jeunesse de France^ dont le siège social est à Paris, 7, rue Coëtlogon, et où ils trouveraient un service d'information parfaitement organisé.
Mais il ne faudrait pas que cette crainte des accidents décourageât les âmes généreuses. Contre les risques, on peut se couvrir, nous le répétons, à très peu de frais. Et puis, comme le dit un homme compétent en la matière, « il ne faut pas s'exagérer les dangers des excursions scolaires ». M. l'inspecteur André ajoute même : « Jusqu'à ce jour, on n'a sig'nalé aucun fait de nature à entraîner pour les organisateurs ou les surveillants des désagréments sérieux. » Voilà aui est formel et rassurant.
La durée du séjour — pour que celui-ci produise des effets utiles — est le sujet d'une controverse qui dure depuis longtemps. Généralement on estimait, autrefois, que trois semaines de cure étaient suffisantes. « Il semble, écrit M, René Leblanc dans son rapport officiel sur l'Exposition de 1900, qu'il y ait des inconvénients à laisser des enfants plus longtemps éloignés de leurs parents; l'ennui les gagne, ils ont hâte de revenir; à la longue, leur curiosité s'épuise ; on a cons-
1Ô6 LitUUCATION POrULAlRE DE 1900 A 1912.
taté que passé trois semaines, le développement physique de Tenfant subit comme un temps d'arrêt; les bons effets du changement de milieu risquent même d'être stérilisés. »
Ce n'est pas l'avis de tout le monde et il est des œuvres qui prolongent le séjour hors de la ville jusqu'à six ou sept semaines.
Quelle que soit la durée du séjour, — de trois à six semaines, — les résultats sont excellents.
Pour la santé physique, l'amélioration est facile à constater : il n'y a qu'à ouvrir les yeux. Teint plus coloré, joues moins creuses, corps plus développé et plus vigoureux, voilà ce que l'on observe chez les enfants qui reviennent de la mer, de la montagne ou simplement de la campagne. « Les pesées et les mensurations, faites avant le départ et aussitôt après le retour des colons, permettent de constater une augmentation notable du poids, de la taille, l'élargissement de la poitrine, un agrandissement sensible de la capacité pulmonaire. Un médecin suisse, le docteur Leuck, pour démontrer l'influence bienfaisante des colonies scolaires autrement que par la mine, la taille, la force dynamométrique de l'enfant et le poids proportionnel, a fait des recherches comparatives sur le sang, mesurant la quantité d'hémoglobine chez des garçons et des filles, le nombre des globules sanguins, et il est arrivé à des résultats très démonstratifs.
« Le chiffre d'hémoglobine, qui était au départ en moyenne de 74 % chez les garçons et de 75 chez les filles, s'est élevé respectivement au retour à 88 et 95, deux mois après à 82 et 86, et, quatre mois après la cure d'air, à 86 et 90. Ce sont les enfants anémiques, ceux qui ont le chiffre d'hématies le plus faible au début du séjour, qui bénéficient le mieux des vacances et qui
voient la richesse de leur sang se modifier dans les proportions les plus larges. «Mais, sans entrer dans toutes ces considérations médicales, il est facile de se rendre compte que ce séjour hors la ville doit faire le plus grand bien à ces enfants malingres, nourris trop souvent de façon insuffisante et ^dvant dans des appartements trop petits. A ces corps affaiblis, le grand air et une substantielle nourriture ne peuvent qu'apporter du réconfort. D'ailleurs, ceux de nos lecteurs qui voudraient avoirplus de détails sur les bienfaisants effets de ces cures d'air n'auront qu'à feuilleter le numéro spécial de V Idéal du foyer que nous avons cité et ils y trouveront force statistiques et courbes démonstratives.
Pour la santé morale, l'amélioration peut n'être pas moins grande que pour la santé physique. Mais ici les résultats sont moins apparents à première vue — et surtout, ils varient suivant les personnes qui se sont occupées des colons durant les trois ou quatre semaines de repos à la campagne. Nous savons des directeurs et des hommes d'œuvre qui estiment avoir trempé bien des caractères et ouvert bien des intelligences pendant ces quelques journées où l'enfant, sorti de son milieu habituel, parle avec plus d'expansion et se montre plus accessible aux influences moralisatrices. Nous le verrons tout à l'heure en parlant plus spécialement des colonies organisées par les catholiques.
Dernière question à examiner — mais, hélas! une de celles qu'on ne peut négliger : la question du prix de revient.
Sur ce point, voici ce qu'écrit M. l'inspecteur André : a Les frais de voyage et de séjour d'un enfant logé dans un établissement d'instruction ou dans une villa scolaire, s'élèvent en moyenne, en France, à 3 francs par jour pour les colonies parisiennes, à 2 fr. 50 pour
les autres. Le prix de revient varie entre 1 et 1 fr. 50 pour récolier placé dans une famille, et même la dépense ne dépasse pas 0 fr. 50 pour les pupilles de l'œuvre stéphanoise des Enfants à la montagne, qui sont répartis dans les villages de la Haute-Loire où la vie est d'un bon marché exceptionnel. L'expérience aidant, on arrive dans nombre de villes à dépenser de moins en moins. Et les frais pourraient encore être diminués si les grandes compagnies de chemins de fer, à l'exemple du réseau de l'État, se décidaient enfin à accorder le bénéfice du quart de place aux enfants qui voyagent sur leurs lignes. »
Ce sont là certes des frais quelque peu élevés, si on les considère en eux-mêmes, mais qui paraîtront singulièrement modérés si on les compare aux résultats bienfaisants obtenus.
Les colonies de vacances commencent à prendre chez nous un grand développement.
Cette institution a reçu un chaleureux accueil auprès du Conseil municipal de Paris *. En 1888 des colonies scolaires étaient créées dans plusieurs arrondissements. En 1890, tous les arrondissements, sauf le XV", avaient une colonie de garçons et une de filles. Le Conseil municipal, qui avait inscrit au budget de la Ville, en 1889, une somme de4o.000 francs pour les colonies scolaires, la porta en 1890 à 60.000. En 1902, la subvention municipale a été de 200.000 francs et le nombre des colons a été, cette même année, de 5.8G6.
Aujourd'hui, tous les arrondissements de Paris ont des colonies de garçons et de filles. Bien qu'elles aient chacune leur existence propre et une organisation
1. cf. un article très détaillé de M. V. Biouet sur les Colonies scolaxre$ delà ville de Paris, dans la Revue pédagogique du 15 janvier 100-2.
différente dans le détail, le fonctionnement général en a été rég'lé par une délibération du Conseil municipal en date du 20 novembre 1893. Les dispositions relatives à la fixation du nombre des colons et de leur désignation, au choix des localités, à l'installation matérielle et à l'entretien des colonies sont laissées à l'initiative des comités des caisses des écoles ^
L'initiative privée a organisé, en ces dernières années, de très nombreuses et très florissantes colonies de vacances.
La Ligue des Enfants de France, fondée sous la présidence de M"^ Lucie Félix Faure, a donné une grande extension à ces œuvres. Elle a établi cinq centres prinpaux de villégiature : à Préfailles (Loire-Inférieure), à Malo-les-Bains près de Dunkerque, à Pontarlier, en Normandie et enfin dans la Charente-Inférieure.
Parmi les autres associations qui ont pour but la création et le développement des colonies scolaires nous citerons ^ :
L'Œuvre des vacances de l'Association des Instituteurs pour l'éducation de la jeunesse (en six ans, l'œuvre a pu faire bénéficier 1.377 enfants de ses colonies de vacances à Berck-sur-Mer, aux Sables-d'Olonne, àBleneau, Domfront, Thonon, Saint-Sauveur, Vire et Vert] ;
L' Œuvre parisienne des Colonies maternelles scolaires, fondée par un groupe d'institutrices des écoles maternelles de Paris, a envoyé en 1902 une centaine d'enfants dans sa colonie de Mandres (Vosges) ;
La Colonie enfantine du Val-Fleuri, îonàée, en 1898, par M*"* V^* Fortier Prœschel, est ouverte toute Tannée à Meudon, 28, rue Gambetta;
1. La part contributive des caisses des écoles s'est élevée, en 1902, à 9 i.OOO francs.
2. On trouvera les plus amples détails dans le numéro spécial de l'Idéal du Foyer que nous avons déjà cité.
L'Œuvre des Trois semaines (51, rue de Gide à Levallois-Perretj a organisé trois colonies à Montjavoult (Oise), Ver-sur-Mer (Calvados) et à Courseullessur-i\Ier (Calvados);
L'Œuvre des Colonies de vacances (2, cité Gaillard, rue Blanche, Paris) dont la présidente est M™* Frank- Puaux. Cette œuvre, dont les débuts furent des plus modestes puisqu'elle commença, en 1882, avec 20 colons seulement, a pris une grande extension : en 1893, elle comptait 334 colons; en 1903, elle en avait 1.571. Les recettes se sont élevées la dernière année à 85.422 francs dont 37.071 francs provenant de dons et 44.722 de pension; les dépenses sont montées à 84.025 francs ^
Toutes les œuvres que nous venons d'énumérer sont officiellement neutres. Mais, à côté'd'elles, commencent à s'établir des œuvres catholiques.
Au congrès de 1900, consacré aux œuvres de jeunesse, M. de Lassuchette présenta un rapport des plus intéressants sur la question et fit adopter le vœu suivant : a Que l'attention des personnes qui s'occupent de la jeunesse, soit appelée, d'une façon spéciale, sur les colonies de vacances installées dans des locaux aménagés pour cet usage. »
M. de Lassuchette avait autorité pour parler : Tannée précédente, il avait créé l'œuvre des Saines vacances qui fut établie dans le chalet de Saint-Laurent-sur- Mer (Calvados) ; elle s'adresse de préférence aux garçons de douze à dix-huit ans, mais elle admet aussi les jeunes filles qui alternent avec eux dans cette colonie : ainsi, en 1900, elle a reçu 143 colons (llo garçons et 28 filles).
L'œuvre des Saines vacances n'est pas la seule qui
1. Cf. plus loin, p. 297 et suiv., les statuts et règlements de celte œuvre.
LES COLONIES DE VACANCES. IGl
soit due aux catholiques. Plusieurs pati'onages parisiens envoient chaque année au grand air quelques enfants anémiés : nous citerons entre autres le patronage Olier, dirigé par M. l'abbé de Pitray, qui, aux vacances, emmène une quarantaine de jeunes gens au fin fond des Landes.
Nous avons ouvert une petite enquête sur les œuvres catholiques de ce genre, fonctionnant en province, et nous avons acquis la certitude que ces institutions commencent à devenir nombreuses.
Nous croyons être agréable à nos lecteurs en mettant sous leurs yeux quelques-unes des lettres que nous avons reçues à cette occasion.
Tous nos correspondants — prêtres pour la plupart — insistent sur les heureux résultats, moraux aussi bien que physiques, obtenus par les colonies de vacances : l'âme des enfants et des jeunes gens s'en trouve aussi bien que leur corps. C'est là un point capital sur lequel M. l'abbé Quillet attire particulièrement notre attention. Voici, en effet, ce que nous écrit le si apostolique curé de Rurey :
« N'y aurait-il pas dans cette œuvre des colonies de vacances un moyen de faire quelque bien non seulement au corps de ces chers enfants, mais encore à l'âme! Ne pourrait-on pas, lorsqu'ils sont groupés dans un local, leur ménager avec des récréations saines quelques causeries instructives?
« Quand ils logent chez l'habitant, on pourrait encore se préoccuper d'eux pour utiliser leurs journées en joignant l'utile à l'agréable, en les réunissant de temps en temps. Nos groupes de jeunesse agissante auraient là un objectif assez beau. Un membre de ces groupes demeurant à la campagne et ayant des loisirs, pourrait les utiliser dans ce sens. Les membres des
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groupes urbains, qui seraient en mesure d'aller passer quelques semaines à la campagne, pourraient y exercer un apostolat dans le monde scolaire en vacances. Et, pour que ce travail ne fût pas une surcharge, plusieurs pourraient se partager la besogne en se réservant une période de complète liberté. En un mot combiner les colonies postscolaires en vue d'un apostolat mutuel. Mutuel est bien le mot, car, en exerçant l'apostolat sur les camarades et surtout sur les plus jeunes, les acteurs de cet apostolat se formeraient à l'accomplissement du devoir social et y gagneraient moralement en moralisant les autres. Ces réflexions peuvent s'appliquer aux colonies de jeunes filles comme aux colonies de garçons. »
« Les suggestions » de M. l'abbé Quillet nous paraissent excellentes : les colonies de vacances peuvent être, pour nombre de laïcs et de prêtres habitant la campagne, une merveilleuse occasion de se dévouer au bien des âmes et des intelligences.
Quelques extraits des lettres de nos correspondants vont d'ailleurs nous laisser entrevoir tout le dévouement, pratique et intelligent, qui s'est déjà dépensé dans ces institutions.
Voici d'abord une communication, des plus intéressantes, qui nous est adressée par M. l'abbé G. Vallier, professeur au petit séminaire de "Verrières (Loire) : c'est une étude pleine de faits et d'idées, que nous ne saurions trop recommander à la lecture attentive de nos amis. Nous aurons d'ailleurs l'occasion de revenir sur quelques-unes des questions qu'elle traite et qu'elle pose avec une très heureuse netteté.
M. l'abbé C. Vallier nous écrit donc :
« Vous désirez être mis au courant de ce qui a pu être fait cette année pour « les Enfants à la Montagne ». Me
LES COLONIES DE VACANCES lli3
permettriez-vous de vous dire, ou peut-être de vous redire, ce qui a été fait, dans le diocèse de Lyon, parles œuvi'es purement catholiques?
« Toutes ont adopté la forme de l'internat, persuadées que pour le résultat moral à obtenir c'est la plus facile et la meilleure. Quelques-uns ajoutent même que c'est la seule forme possible, ce qui semble vrai, seulement dans l'hypothèse, hélas! trop souvent réalisée, où les enfants placés dans les familles ne subissent pas chaque jour une fort bonne influence extérieure, capable de contrebalancer les effets de l'isolement ou de la camaraderie libre, ou de l'oisiveté, quand ce n'est pas du moins bon exemple.
. « En premier lieu, le Patronage Saint- Augustin de Lyon est retourné, pour la deuxième année, à Douvaine, dans les locaux de l'orphelinat fondé par le Père Joseph, avec une quarantaine d'enfants. Le résultat a été de tous points aussi excellent que le constatait pour 1902 le Bulletin des anciens élèçes de Saint- Sulpice (15 novembre 1902). Rien n'étonne dans le succès de cette colonie quand on sait les charmes des bords du lac Léman où se trouve Douvaine, et quand on connaît la douce discipline que sait faire observer un cœur de prêtre aimant Dieu et les enfants.
« Deux autres patronages de Lyon, Bellecombe et Saint- Vincent, ont envoyé près des monts d'Auvergne trente-cinq enfants. Ils étaient installés dans les locaux d'une école religieuse laïcisée; et les instituteurs libres qui y demeurent avec de petits pensionnaires pendant l'année, prenaient leurs repas avec les directeurs de la colonie, jeunes prêtres et séminaristes, leur donnant avec leur dévouement, de précieuses indications, utiles à l'économe ou au directeur des promenades. Et, cela peut être intéressant à noter, un résultat de ce séjour d'un mois à Saint-Jean-So-
lei L'ÉDUCATION POPULAIRE DE 1900 A 1012.
leymieux (Loire) a été que les habitants de la commune voisine, Soleymieux, brûlent d'envie d'avoir eux aussi, l'an prochain, une colonie de Lyonnais dans leur école libre que les Frères sont tout disposés à offrir.
« A Verrières, non loin de Soleymieux, et sur les confins « de l'Auvergne et de la France » , est une très jolie construction, destinée à être un petit pensionnat à la montagne; les Frères en ont été chassés alors qu'ils n'y avaient point leur classe, mais seulement leur logement particulier. Et c'est dans cette maison toute neuve et tout attrayante que la Conférence Saint-Vincent de Paul de Lyon a songé à établir pour août et septembre une double colonie de vacances. M. le curé a été enchanté d'utiliser sa propriété pour une œuvre chrétiennement bienfaisante aux enfants, profitable à la commune, réjouissante pour la paroisse.
« Deux colonies s'y sont succédé, catholiques, puisque fondées par la conférence Saint- Vincent de Paul, puisque dirigées par des prêtres; elles étaient composées d'enfants choisis dans tous les quartiers de Lyon ^
« Le résultat a été splendide. Physiquement nos enfants ont rosé la pâleur de leurs joues et ont appris l'endurance des marches longues et progressives. Moralement ces petits anémiques ont pris dans leur sang enrichi un mois de vrai bonheur : quel trésor dans une vie que d'avoir en réserve pour les mauvais jours une semence de souvenirs qui invitent à l'espérance ! et comme cela fait du bien à la santé de l'homme
\. Nous avons reçu communication d'un Bulletin — l'Écho des vacances 1903 à Verrières — destiné à être un lien entre tous ceux qui ont passe quehjues bonnes et douces semaines dans celte catholique colonie scolaire : cette publication montre à elle seule à quel point une organisation de ce genre peut être utile au point de vue de la dilTusion et de la dcleiise des croyances clirctiennes.
LES COLONIES DE VACANCES. iG-r
tout entière! A V^errières, 90 enfants ont compris que la discipline et l'esprit de fraternité sont nécessaires et sont bons partout, comme ici à la colonie, en classe, à la caserne, à l'usine, partout.
« Mais surtout, et c'est là ce qu'il faudrait pouvoir dire à tous les prêtres, à tous- les chrétiens dévoués, ces colonies à Verrières ont été des œuvres éminemment, pleinement sacerdotales, qui laisseront certainement leur trace dans les âmes, plus profondément encore que dans le sang. Deux mois à posséder, absolument, et dans tous les actes de leur vie, des enfants séparés du monde, vivant au grand air, en pleine lumière, près du prêtre. 11 faut avoir vu le bien qu'on peut faire à ces enfants pour le croire; il faut aussi entendre leurs parents en parler encore un moisaprès! Et l'on ne saurait rêver, après expérience, d'œuvre plus abondamment consolante pour un prêtre : j'oserai même dire, d'œuvre plus reposante pour un prêtre en vacances.
« Et la colonie scolaire a été encore bienfaisante pour le pays auquel elle a apporté, avec quelque argent, de la distraction et de la vie, en même temps qu'elle a fait connaître au loin le bon air et les agréments de ce pays où des familles pourront venir en villégiature, des touristes en excursions. Et finalement la maison même d'école où a vécu la colonie sera connue avantageusement dans tous les alentours et les élèves y viendront peut-être plus nombreux quand recommenceront les classes.
« En deux mois, aucun accident : nul recours donc à la Société d'assurance à laquelle nos enfants étaient inscrits : Dieu sait pourtant notre vie mouvementée dont les mamans auraient eu peur!... Les frais de pharmacie se soldent avec 75 centimes!
« Examinons la question des dépenses :
« La Compagnie P.-L.-M. avait accordé pour le voyage le quart de place à toute la colonie lyonnaise.
« Il semble bien, en fin de compte, que voyage et tous frais compris, avec 35 francs par tcUe, on peut arriver à très bien soigner, à rendre heureux et meilleurs une quarantaine d'enfants de 9 à 14 ans. Et si ces petits sont 50 — ce qui semble le maximum à admettre dans un internat de vacances — il est possible de diminuer encore ce chiffre de dépenses.
« Vous m'excuserez, écrit en terminant AI. Tabbé Vallier, de vous avoir si longuement et si mal, au courant de la plume, dit quelques faits au sujet des saines vacances ; mais l'œuvre est si belle — au point de vue sacerdotal notamment — que vous ne m'en voudrez pas de vous en avoir parlé comme je savais ou comme je pouvais ».
Loin « d'en vouloir » au très distingué professeur de Verrières, nous ne pouvons que le remercier des détails si précis et si complets qu'il nous fournit. Nous sommes certain qu'ils auront été lus avec un vif intérêt : peut-être contribueront-ils à décider quelques hésitants... C'est ce que nous souhaitons ardemment.
Ainsi donc, d'après le récit d'un témoin, les colonies de vacances, organisées sous la forme de l'internat, ont donné les meilleurs résultats : amélioration très sensible au point de vue de la santé physique; au point de vue moral, amélioration peut-être encore plus grande. On nous permettra de compléter ce que dit sur ce dernier point notre compétent et très zélé correspondant. Certes nous n'avons rien à ajouter à ce qu'il rapporte des bienfaits d'ordre spirituel, mais nous signalons tout particulièrement le bien d'ordre intellectuel que l'on peut faire à des enfants et jeunes gens durant les quelques semaines de liberté que l'on passe
avec eux. Que d'occasions de rectifier leurs idées sur une multitude de matières, d'élargir Thorizon de leur pensée et de développer leur raison! 11 y a là, ce nous semble, un apostolat de nature à tenter les esprits instruits et profondément chrétiens ; mais, pour faire vraiment du bien, il y faut, outre une bonté aimante, des connaissances sérieuses et étendues. Les jeunes garçons découvrent vite l'insuffisance du savoir de quiconque s'avise de les endoctriner : par contre, ils donnent, non moins vite, leur pleine confiance à ceux qu'ils sentent réellement instruits, sincères — et qui, au besoin, plutôt que de « bluffer », déclarent tout net que l'on ne peut tout connaître et qu'il faut de bonne heure se spécialiser. En prenant un point de comparaison dans leurs diverses professions manuelles, il est facile de leur faire comprendre la limitation forcée de la science « livresque » individuelle.
Dans la lettre, si nourrie de renseignements, que M. l'abbé Vallier a eu l'amabilité de nous adresser, il est un autre point sur lequel il nous paraît utile de retenir l'attention de nos lecteurs : c'est celui du chiffre relativement faible des frais occasionnés par l'institution des colonies de vacances. Evidemment, ce chiffre doit varier avec les circonstances, mais on peut affirmer que, pour une trentaine de francs par enfant, il est généralement possible d'organiser une de ces colonies : quand on considère le bien — durable — qui est fait à Tàme et au corps de ces chers petits êtres, on ne trouve pas la somme trop élevée. Notons que l'utilisation des locaux des écoles libres permet, en bien des cas, d'abaisser sensiblement le coût total : cette utilisation peut être rendue facile par le concours dévoué des curés de campagne et des laïcs catholiques qui vivent dans les milieux catholiques.
A ce propos, M. l'abbé Yallier émet une idée qui peut être des plus pratiques : il souhaiterait que 1 "œuvre des saines vacances fût organisée dans nos divers diocèses. Voici, en effet, ce que nous écrit ce prêtre si dévoué aux associations de jeunesse :
Cl ... Il serait à désirer, en ce qui concerne les saines vacances, qu'il surgisse en chaque diocèse un homme ou un comité, des prêtres et des laïcs, qui se mettraient à la tête de ce mouvement d'œuvre : 1° pour faire connaître lexcellence des colonies de vacances bien comprises; 2° pour donner, à ceux qui le désirent, tous les renseignements nécessaires sur l'organisation et le fonctionnement de ces colonies ; 3° pour servir d'intermédiaires entre les curés ou possesseurs d'école libre et les œuvres (patronages, écoles ou autres) en quête d'un local pour rétablissement d'une colonie ; 4° pour rechercher des prêtres (curés, vicaires, prêtres libres, professeurs en vacances, etc.) ou des chrétiens dévoués instituteurs libres, etc., etc.) qui veuillent entreprendre, pour d'autres, des colonies. S'il y avait ainsi un centre commun dans chaque diocèse, que de difficultés aplanies, que de facilités présentées! Et quelle économie cela pourrait faire dans Tachât des marchandises ou le transport commun à plusieurs colonies voisines et amies ! »
L'idée de M. l'abbé Vallier esta étudier; mais en attendant qu'elle reçoive une réalisation, complète ou seulement partielle, nous sommes certain que la « Commission centrale des patronages et œuvres de jeunesse » se ferait un plaisir de rendre les services désirés et, en particulier, qu'elle consentirait très volontiers à être l'intermédiaire réclamé. Elle nous paraît en situation pour entreprendre et mener à bien ce nouvel apostolat.
Dans ce qui précède, nous n'avons parlé que d'un type
de colonies scolaires : celui des colonies à internat. Mais ce type n'est pas le seul qui ait été adopté par les œuvres catholiques : plusieurs d'entre elles — ordinairement pour des raisons d'économie — ont cru devoir pratiquer le placement des enfants dans d'honnêtes familles de paysans.
Ce système a ses avantages et ses inconvénients pour qu'on en puisse juger, nous donnerons encore quelques extraits de lettres.
Nous citerons d'abord des fragments d'une longue missive dont l'auteur ne veut absolument point être nommé; sans crainte de le faire reconnaître, nous pouvons dire que c'est le curé d'une paroisse située en une région montagneuse, où furent envoyés, les vacances dernières, une vingtaine de garçons dont les familles habitent une des grandes villes de France. Son récit est donc le récit d'un témoin.
L'excellent prêtre était allé chercher à la gare les bons petits gas : les quinze kilomètres qui séparent ladite station de chez lui furent joyeusement parcouru» en diligence. Un substantiel repas attendait les voyageurs au presbytère. On y fît grand honneur, les langues se délièrent et, peu à peu, l'on acheva une affectueuse connaissance. Mais le soir approchait : notre curé et son vicaire se partageant sa besogne, conduisirent les jeunes citadins auprès des diverses familles nourricières qui, je n'ai pas besoin de le dire, avaient été choisies avec le plus grand soin. De plus, pour éviter un isolement dangereux à beaucoup de points de vue, on avait eu la précaution de placer deux enfants ensemble au même foyer.
Ceci dit, je ne saurais mieux faire que de transcrire quelques passages du récit de mon aimable correspondant : « ... Et voilà tout mon petit monde installé! Quels ébats ils ont pris, durant trente-cinq jours, dans^
170 L'ÉDUCATION POPULAIRK Di: 1900 A 1912.
les champs, tantôt aussi occupés à cueillir les noisettes des haies!... Tous les deux jours, l'après-midi, on se réunit derrière Téglise. On joue à la balle en attendant les camarades retardataires, puis le vicaire les conduit dans les bois. Là on joue à cache-cache, ou l'on se livre à des joutes, ou bien encore on cueille des « airelles » ; c'est alors que plusieurs se transforment en Peaux- Rouges. Ce jour passé, c'est le tour des élèves d'être visités soit par le vicaire, soit par moi...
« Un dimanche, une séance de projection récrée nos petits citadins et les familles qui les reçoivent; le mardi suivant, les enfants ont une réunion pour eux seuls; enfin trois d'entre eux s'empressent de prêter leur concours pour organiser une soirée récréative pour toute la paroisse. L'abbé et moi nous avons improvisé une conférence avec projections sur la guerre de 1870. »
Je souligne avec plaisir l'heureuse initiative prise ainsi par ce prêtre dévoué : sa conférence attira environ cinq cents auditeurs qui ont été fort intéressés et que, d'autre part, les chansonnettes des petits citadins ont agréablement égayés. Il est bon de remarquer que les colonies scolaires peuvent être ainsi une source de saines distractions pour les populations rurales qui les reçoivent.
Quels ont été les résultats obtenus par cet essai de colonies de vacances?
Au point de vue physique, on na eu qu a se louer du séjour des enfants à la campagne.
Au point de vue moral, les résultats ont également été des plus appréciables. Beaucoup de ces jeunes « colons », élèves d'une école neutre, n'avaient qu'une formation religieuse très imparfaite : chez eux, dans la grande ville, ils ne voyaient guère leurs pères assister aux offices de l'Église; au contraire, les paysans chez lesquels on les avait placés en pension étaient de soli-
des chrétiens dont la vie et les pratiques catholiques les ont particulièrement frappés : nos jeunes gens ont constaté qu'il n'y avait pas seulement que les femmes et les enfants à remplir leurs devoirs envers Dieu. Ajoutons enfin que l'action dévouée du curé et de son vicaire n'a pas été sans influence. Bref, nos citadins sont revenus plus forts physiquement et meilleurs moralement qu'ils ne l'étaient à leur départ. On ne saurait faire un éloge plusj)robant des colonies de vacances.
Une des grosses diffiaultés qui arrêtent bien des personnes désireuses d'organiser une colonie de vacances, c'est la question financière. On peut même dire que c'est la plus grosse des difficultés, c'est même la seule vraiment sérieuse.
Mais pour les individus et les œuvres dont la bourse est plate, il y a encore un moyen de se tirer d'embarras et de procurer à leurs protégés quelques jours de grand air presque sans dépenses : c'est de placer les enfants chez de braves paysans qui les logent et les nourrissent à titre de bergers ou déjeunes garçons de ferme.
Cette méthode a donné d'heureux résultats, mais elle ne peut être employée qu'à bon escient et comme un pis-aller : elle exige une très grande surveillance et un « flair » tout particulier.
Je dois noter que ceux qui l'ont mise en pratique s'en félicitent, témoin M. l'abbé Ch. Marmier, directeur du patronage de Sainte-Madeleine de Besançon, qui nous a envoyé l'intéressante communication suivante :
<■<■ Dans vos études sur les colonies de vacances, vous n'avez pas parlé d'un moyen de procurer aux enfants des villes les avantages de la campagne. Ce moyen, que nous utilisons à notre patronage, ne coule absolument rien.
« Cette année, nous avons placé trente-trois enfants comme bergers, depuis le 10 août jusqu'au 26 octobre,
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tous dans de bonnes familles catholiques, que nous avons connues par l'intermédiaire des curés.
« Les patrons ont payé le voyage des * bergers », et, dans la plupart des cas, leur ont donné cinq francs par mois.
« Ainsi, pendant plus de huit à neuf semaines, ces enfants ont été arracliés aux dangers de la rue, ont joué au grand air et ont vécu d'une vie parfois plus chrétienne que celle dont ils ont constamment l'exemple dans leur propre famille.
< Je le répète, conclut M. l'abbé Marmier, cette œuvre de nos « bergers » ne nous a rien coûté ; ce que nous avons fait peut être tenté ailleurs. >
A l'appui de sa lettre, et, en quelque sorte, pour l'illustrer, le très dévoué directeur du patronage de Sainte-Madeleine de Besançon nous a envoyé le Bulletin de son œuvre. Nous y avons lu avec intérêt une volumineuse correspondance adressée par les trente et quelques bergers improvisés.
Nous sommes certain que, comme nous, nos lecteurs parcourront avec plaisir quelques-unes de ces épîtres enfantines, où se traduit naïvement un curieux état d'âme et où l'on peut entrevoir ce qu'a été cette colonie scolaire d'un genre si nouveau.
V^oici donc quelques-unes des missives des « bousbots » :
Villeneuve-d'Amont, 19 août.
Cher monsieur l'abbé, je vous remercie de m'avoir placé dans une bonne ferme où tout le monde travaille et où les paresseux ne trouveraient guère leur compte. J'ai sept bêtes à garder : 2 vaches, 2 bœufs, 2 veaux et une génisse. On boit du bon lait frais, la soupe aux choux trois fois par jour. Ce qu'on devient gras!
Le dimanche 9 août, nous avons été aux framboises dans le bois. Nous faisons notre prière tous les soirs et tous les
matins. Ah ! je vous promets que je prie pour les bousbots. Le bonjour à M. M..., à tous les amis du patronage ainsi qu'à M. R.
Villeneuve-d'Amont, 23 août.
Bon père, si j'ai tardé de vous écrire, ce sont les moissons qui en sont cause. Je profite du dimanche pour vous mettre deux mots et vous dire que je suis très bien chez M. D... J'ai 23 tètes de bétail à garder : 6 vaches, 4 veaux, 2 génisses, 4 taureaux, 5 moutons et 2 agneaux. Tous les dimanches, je vois mes camarades de Besançon. Je termine ma lettre en vous remerciant de m'avoir si tîien placé.
Villeneuve-d'Amont, 26 août.
Je vous écris ces quelques mots pour vous remercier de m'avoir placé dans une bonne famille. J'ai douze bêtes à garder. On moissonne à grand train. Le dimanche, après avoir été à la messe, les bousbots se réunissent et vont faire un petit tour dans le bois de sapins.
Arc-sous-Montenot.
Monsieur l'abbé, je me plais beaucoup dans la famille oii vous m'avez envoyé. Tout le monde est gentil avec moi, la dame surtout, et il ne me semble pas que je suis chez des étrangers. Bien nourri, bien couché et pas trop d'ouvrage, 10 bêtes seulement à garder.
Les petits garçons du village sont déjà mes camarades, je leur apprends des tours de gymnastique. Je fais la prière tous les soirs; samedi j'ai communié et j'ai bien prié pour le « patro » et pour tous...
LÉDLCATiON POPULAIRI:: DE l'jOO A Tji:
Montbouton, 21 août.
Chers parents, vous serez heureux d'apprendre que je m'amuse bien. Je fais aussi mes devoirs. Je vais encore aux champs et, en revenant, je mange deux bonnes assiettes de sDupe grasse, de la viande, des pommes de terre, des choux, etc. La Rosalie a beaucoup de malheur. Dimanche, c'était un lapin de tué; lundi, c'était un cochon; hier, c'était une poule... Je termine ma lettre en vous embrassant de tout mon petit cœur.
Villeneuve-d' Amont, 2 septembre.
Monsieur l'abbé, je suis heureux de vous écrire pour vous remercier de m'avoir placé dans une si bonne maison, où l'amour de Dieu règne dans les cœurs. J'ai une vingtaine de bêtes à garder ; vous ne pouvez savoir quel plaisir je ressens au fond du cœur quand je suis seul, quand je garde mes bêtes et que je contemple ce beau paysage... Le jour de l'Assomption, j'ai bien prié pour le patronage et pour vous qui avez entrepris une si belle œuvre... Le bon air de la campagne et la bonne nourriture nous donneront des forces pour honorer la Bouslole...
Frasnes, 4 septembre.
Chers parents, je réponds à votre lettre qui m'a fait bien plaisir; je pleure toujours un petit coup toutes les fois que je lis une de vos lettres : je vous revois tous devant mes yeux. Vous n'avez pas à vous inquiéter, je suis chez de bons patrons, bien gentils. Je suis bien nourri, j'ai grossi, j'ai grandi, j'ai changé démine. Vive la campagne!
Surcette missive suffisamment expressive, nous arrêterons nos citations : il nous eût été facile d'en donner le double. Mais les quelques lettres que nous reproduisons, choisies entre beaucoup d'autres du même genre,
permettent d'établir que les jeunes « bergers » ont passé leurs semaines de plein air en de bonnes conditions physiques et morales.
D'ailleurs, les patrons témoignent leur satisfaction au directeur du patronage de Sainte-Madeleine. Le Bulletin de l'œuvre publie plusieurs de ces satisfecits. 11 publie également quelques extraits de lettres de ces braves paysans d'après lesquels on peut deviner que les « Bousbots » ont été traités par eux en vrais enfants de la famille : « Tant que L... sera à la maison, nous le regarderons comme notre enfant. » « Ne soyez pas en peine de votre enfant : il est chez nous le « petit gâté », nous laimons bien... » « Ne soyez pas inquiet de votre petit S..., je le soignerai comme si c'était le mien. » Ce sont bien expressions et ton vraiment paternels. Cela prouve, entre autres choses, avec quel soin ces familles nourricières avaient été choisies. Or, de ce choix, dépend le plus soufrent le succès ou l'échec d'une telle organisation.
Il est aussi très utile que les enfants soient placés dans une même région, et même, si faire se peut, dans deux ou trois communes voisines ; ils évitent ainsi les tristesses et les dangers de l'isolement. Vous avez pu remarquer, en effet, avec quel plaisir nos jeunes Bizontins racontaient que tous les dimanches, les « Bousbots » se réunissaient pour faire quelque bonne partie dans les bois. Enfin il est indispensable qu'un prêtre, résidant dans les environs, ou, à son défaut, un laïque dévoué, exerce une certaine surveillance et groupe autour de lui ces petits citadins un peu dépaysés dans leur nouvelle existence.
A ces conditions, l'institution peut contribuer non seulement à refaire la santé physique des jeunes gens, mais aussi à fortifier leur santé morale. Néanmoins, nous croyons qu'en général, ce système n'offre pas
tous les avantages du premier type de colonies scolaires dont nous avons précédemment parlé.
Si Ion s'en tenait à ce qui précède, on pourrait croire que les fillettes et les jeunes filles ont été exclues du bienfait des colonies scolaires organisées par les catholiques.
Sans doute, les œuvres féminines chrétiennes qui, jusqu'à présent, ont pu établir pareille institution, semblent relativement peu nombreuses. On comprend, à la rigueur, que lorsqu'il s'est agi d'envoyer au loin une trentaine d'enfants, on ait été un peu plus timide pour les fillettes que pour les garçons : il y avait là des difficultés particulières... Et cependant, les pauvres petites n'ont pas moins besoin d'air pur et de soleil que leurs frères, mieux partagés. Il faut donc que l'on songe de plus en plus à cette œuvre.
D'ailleurs, nous avons espoir que nous réconforterons certaines bonnes volontés hésitantes en racontant ce qu'une femme de cœur a su réaliser.
Il y a quelques années, M"* Gahéry fondait en plein faubourg de Charonne une œuvre dont le titre traduit bien l'inspiration directrice : V Union familiale. De l'ensemble de cette œuvre, nous ne dirons rien, en ayant amplement parlé au chapitre précédent. Nous ne signalerons que sa tentative, très originale et très heureusement réussie, de colonie scolaire féminine.
Donc la directrice de V Union familiale avait reconnu l'urgente nécessité d'envoyer à la montagne les fillettes, petites et grandes, de quelques-unes de ses familles adhérentes. On réunit quelque argent et l'on dirigea la caravane vers les Alpes, au pied du Mont- Blanc. Les jeunes filles qui avaient ainsi la bonne fortune d'aller remplir leurs poumons d'un air vivifiant eurent le bon esprit de ne pas oublier que dans leur
œuvre parisienne, on leur avait appris la loi chrétienne de la réciproque assistance. Or elles constatèrent vite rpie leurs compagnes savoyardes, si elles savaient les f;uider admirablement dans leurs excursions, étaient loin de posséder pareille maîtrise dans l'art de diriger un ménage. De cette constatation naquit un échange de bons procédés : nos faubouriennes firent profiter leurs nouvelles amies de leurs connaissances ménagères, leur enseignant les mille recettes et procédés qu'elles avaient appris aux leçons de l'œuvre de Charonne. Et je n'ai pas besoin d'ajouter que, de leur côté, les jeunes savoyardes mirent encore plus d'empressement à organiser les promenades 'des aimables et expertes Parisiennes.
Un beau jour, celles-ci trouvèrent un moyen très pratique de manifester leur science ménagère, — et il me semble qu'il y a là une indication dont on ne saurait faire trop grand profit : avis aux gens d'initiative.
Écoutez plutôt.
Nos Parisiennes ne furent pas longtemps sans remarquer que nombre d'excursionnistes suivaient la route au bord de laquelle s'élevait le chalet de V Œuvre du l^rand air. Ces braves gens, attirés par les sites merveilleux de la région, marchaient souvent depuis longtemps : ils présentaient, presque tous, les signes évidents de la soif et de la fatigue... On leur viendrait donc en aide en leur offrant des rafraîchissements, mais, comme ils avaient généralement la bourse un peu lourde, on les soulagerait — encore une prévenance ! — de quelque menue monnaie au profit de la colonie de Charonne. Et bientôt, sur un écriteau cloué au bout d'une pique, on put lire ces mots suggestifs pour quiconque tire la langue : « Café, thé, chocolat,... au profit de \ Œuvre du grand air. »
L'idée était ingénieuse : elle fut couronnée de suc-
ces, puisque, ainsi improvisée, la vente couvrit les plus gros frais de l'installation.
N'avions-nous pas raison de faire une invite aux personnes d'initiative? Il ne manque pas, en France, de sites à « exploiter », et ce serait une excellente innovation que de faire indirectement subventionner nos colonies scolaires par les touristes, qui, outre la reposante satisfaction de collaborer à une bonne œuvre, auraient le plaisir de déguster un bock ou un mazagran doctement préparé. Qu'en pensez-vous?
Mais revenons à nos faubouriennes de Cbaronne, si ingénieusement dévouées.
Depuis 1900, V Œuvre du grand air n'a pas cessé d'envoyer à la campagne de nombreux enfants de ses membres. Mettant à profit lexpérience qu'elle vient d'acquérir, elle est sur le point de prendre une forme particulièrement intéressante : en hiver, elle constituerait une école ménagère rurale et circulante; en été, l'école ménagère se ferait le centre d'une colonie de vacances, où les jeunes parisiennes viendraient, par petits groupes, parfaire dune façon pratique l'éducation domestique donnée aux cours de V Union familiale. Les ressources seules font encore un peu défaut, mais nous aimons à espérer qu'il n'en sera plus longtemps ainsi — et peut-être même ces quelques lignes aideront-elles à remplir une escarcelle par trop vide.
Nous serions heureux si ce résultat était obtenu — et, si les catholiques, comprenant de mieux en mieux tous les services que peuvent rendre les colonies scolaires, se mettaient résolument à l'œuvre : ils ont ainsi l'occasion de reconstituer la santé physique et morale d'une partie delà jeunesse de France. Il y a là une institution qui nous parait particulièrement opportune au moment où nos adversaires s'efforcent de fermer les écoles chrétiennes.