CHAPITRE lY
Une conséquence de l'exode rural. — Ceux que guette la tuberculose. — Les colonies de vacances ou colonies scolaires. — Colonies d'internat et placement familial. — Choix des « colons ».
— Ostracisme injustifiable. — Le trousseau. — L'emploi du temps à la colonie. — Responsabilité et assurance. — Résultats obtenus. — Santé physique et santé morale. — Les frais d'organisation. — Le développement des colonies scolaires en France : chiffres et faits. — Les catholiques et les colonies scolaires. — Les Saines vacances. — Une enquête. — A Verrières.
— Ce qu'ont fait les catholiques l}'onnais. — Nécessité d'une organisation centrale. — Le placement des enfants dans des familles de paysans. — Les • bergers improvisés • du patronage Sainte-Madeleine de Besançon. — Colonies féminines : VOEuvre du grand air. — A l'adresse des gens d'initiative.
Les villes exercent sur les populations des campagnes une attraction dont les conséquences ne sont bonnes, en général, ni au point de wie de la moralité, ni au point de vue social. Ce n'est point le lieu de rechercher les déplorables résitltals de cet incessant et progressif exode rural. Parmi ceux-ci, Tun des plus douloureux est à coup sûr l'état trop souvent misérable de l'enfance ouvrière.
Insuflisamment nourris, logés dans des chambres étroites et mal aérées, que de pauvres petits êtres grandissent, anémiés, victimes prédestinées de la meur-
trière tuberculose! Et à treize ou quatorze ans, l'usine ou la fabrique les guettent — et achèvent Toeuvre de mort. Je ne sais pour ma part de souffrances plus poignantes que celles éprouvées par une mère ou un père, témoins impuissants — parce que pauvres — de la jeunesse lentement agonisante de leur fils, et qui savent qu'un peu d'air pur et une nourriture substantielle sauveraient leurs enfants.
De braves cœurs ont compris cette douleur — et l'ayant comprise ont rêvé d'en tarir la source : c'est de celte pensée qu'est née l'œuvre des colonies scolaires ou colonies de vacances.
Nous ne voulons point en rechercher les origines : il est probable que l'idée de cette fondation est venue à beaucoup en même temps. Nous préférons ici louer tous ceux qui se sont dévoués à cette institution : ils ont contribué à faire disparaître un peu de cette « misère imméritée », que signalait l'immortelle Encyclique de Léon XIII. Ils ont été ces « marchands de bonheur r> ffue rêvait l'imagination généreuse d'un Alphonse Daudet.
L'œuvre commence à prendre de grands développements^ : en France et à l'étranger, nombreuses sont les associations qui se sont formées pour envoyer au grand
1. Plusieurs revues, notamment la Vie heureuse, la Revue philanthropique et l'Idéal du foyer, ont récemment publié des articles fort intéressanls sur les colonies scolaires de vacances. Mais nous tenons ù dire que ces articles sont généralement incomplets en ce qui concerne les œuvres catholiques; ainsi, pour ne prendre qu'un exemple, ils n'ont fait nulle mention de la colonie scolaire organisée tous les ans par M. l'abbé de Pitray du patronage Ollier de Saiut-Sulpice. L'Idéal du foyer consacre un numéro tout entier— celui d'août-septembre 1903 — aux colonies de vacances. Ce fascicule, d'une lecture rendue encore plus attrayante par de nombreuses illustrations, sera consulté avec fruit par ceux qui voudraient organiser une de ces colonies. Nous signalerons, en particulier, l'article très pratique de M. A. E. André, directeur de l'Œuvre des voyages scolaires; nous l'avons mis à profit pour ce chapitre.
air, durant les vacances, quelques douzaines d'enfants chétifs et peu fortunés. Nombreuses également sont les sociétés ou institutions — tels nos patronages catholiques — qui, sans avoir en vue ce but exclusif, s e préoccupent cependant de faire jouir les enfants de leurs adhérents des bienfaits d'un séjour à la mer, à la montagne ou simplement à la campagne.
On peut distinguer trois types principaux de colonies scolaires :
Dans le premier, les enfants sont logés dans des établissements d'instruction, disponibles pendant les vacances, ou dans des immeubles spécialement construits ou aménagés à leur intention. Ce sont les colonies d'internat.
Dans le second type, les enfants sont envoyés dans des endroits sains, assez éloignés des villes, et répartis par petits groupes dans des familles qui se recommandent par leur moralité. C'est le placement familial.
Enfin, troisième type, les écoliers et les écolières qui. pour une raison ou pour une autre, ne peuvent profiter des colonies de vacances, vont se promener, chaque jour, hors des villes. Pendant un mois ou six semaines, ils reçoivent, matin et soir, une abondante distribution de lait et de pain, et rentrent au foyer paternel, la journée passées Ces groupes délèves forment des colonies urbaines ou demi-colonies. « A Berlin, dit le docteur Landouzy, de midi à huit heures, les enfants sont emmenés hors la ville, dans les bois et près des lacs entourant la ville, transportés gratuitement par trains spéciaux, tramways électriques, bateaux à vapeur et omnibus; ils débarquent devant l'abri spécial, le baraquement léger installé spécialement pour eux dans la forêt ou près d'un lac. Le goûter, lait et tartines, est
servi sur de longues tables; puis ce sont les jeux, les promenades, les bains, les chœurs chantés. A sept heures, sur les mêmes tables, se dresse le souper; à huit heures, on retourne à la ville pour recommencer 'le lendemain, car c'est chaque jour, pendant les vacances, que les enfants sont ainsi conduits hors la chaleur et l'odeur malsaine des villes, retrempés dans l'air pur, exercés en pleine nature. »
Dans sa très intéressante élude publiée dans Y Idéal du foyer, M. André signale une pratique curieuse qui est une variante du second type : « De juillet à septembre, dit-il, au Danemark, sur les lignes du Jutland, de Seeland et de Fionie, les « trains de vacances » éparpillent dans tout le pays les enfants des écoles communales. Ceux de Copenhague, au nombre de dix à douze mille, vont trouver lair salubre et jouir de la liberté des champs ; ceux des campagnes s'en viennent visiter la ville et se familiariser un peu avec les usages urbains. Il y a ainsi échange momentané entre les familles ouvrières des cités et celles des villages, échange qui n'entraîne aucune dépense pour les parents; car l'Etat, propriétaire des voies ferrées et des bacs à vapeur, se charge des frais de transport. Les familles se rendent ainsi un mutuel service et chacun traite les enfants d'autrui comme il désire que les siens soient traités. »
Les deux premiers types de colonies — les colonies d'internat et le placement familial — ont chacun leurs partisans déterminés.
Le premier type est surtout en honneur en Belgique et en France. 11 présente de nombreux avantages : surveillance plus facile exercée sur les enfants, sécurité matérielle, meilleure alimentation, enfin influence bienfaisante de la vie en commun. Nous connaissons telles l'éducation Poi'ULAïut:. 9
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de ces colonies dirigées par des prêtres ou des confrères laïques dévoués, qui, en quelques semaines, ont transformé moralement les jeunes « colons » : durant ces vingt-cinq à trente jours, que d'occasions et de facilité pour élever l'âme des enfants, tremper leurs volontés, instruire et former leur esprit! Le bien moral que l'on fait à ces cliers petits êtres n'est pas moindre que le bien physique : on les prépare à devenir des hommes vigoureux, on en fait en même temps des chrétiens convaincus.
Le type du placement familial compte de très nombreux partisans, surtout en Angleterre et en Allemagne. Il en compte également en France, notamment M. le pasteur Comte, de Saint-Etienne, qui a fondé VŒui>re des enfants à la montagne. Ce système est moins onéreux que le premier, car il n'entraîne ni frais de première installation, ni frais d'entretien d'immeuble et de personnel. « Quand on envisage, d'une part, écrit M. André, les difficultés que présente surtout le choix des parents nourriciers aptes à bien s'acquitter de la mission qu'ils ont sollicitée ou acceptée, d'autre part, les points faibles du placement familial en ce qui concerne la nourriture, l'éducation intellectuelle et morale, le premier mode de colonies — la colonie-internat — semble mériter la préférence, lorsque la direction et la surveillance sont toutefois confiées à des personnes traitant paternellement les enfants et leur laissant la plus grande somme de liberté possible. Dans les con- , grès de Berlin et de Genève (1881 et 1882), la plupart des délégués se sont prononcés, d'ailleurs, pour ce système. Mais le placement dans les familles de paysans a beaucoup de bon, et il est plus éducatif qu'on ne le suppose au premier abord. » Aussi, en raison des avantages très divers que présente chacun de ces deux types, on ne peut dire que l'un des deux doive être
exclusivement adopté : il faut évidemment tenir compte des conditions de temps et de milieux.
Autre point important à régler : les lieux de séjour.
Là encore, on s'inspire des possibilités et des nécessités. 11 est des œuvres prospères qui entretiennent deux ou trois sortes de colonies correspondant aux divers traitements indiqués pour les enfants : elles ont des stations sur le bord de la mer, dans la montagne et dans l'ordinaire campagne.
Mais toujours — est-ce même utile de le mentionner? — il faut faire choix de régions salubres et attrayantes, « assez éloignées des villes pour que l'air y soit bien pur et pour que les visites des parents soient rendues très difficiles ou tout au moins très rares ». Toutefois il ne faut pas oublier qu'augmenter les distances, c'est augmenter les frais de transport : il ne faut donc rien exagérer sur ce point.
Supposons une colonie fondée et dotée d'un budget sulfisant. Voyons la série de questions qui successivement vont se poser devant les organisateurs — ou mieux qui se sont posées aux organisateurs des institutions existantes.
Et d'abord quels enfants choisir?
Il est évident que l'on écarte ceux qui jouissent d'une parfaite santé. Sans doute, le séjour à la campagne leur serait agréable et profiteble. Mais ne pouvant prendre tout le monde, on doit préférer ceux qui ont un réel besoin d'air pur et auxquels la vie aux champs redonnera forces et entrain. Que décider pour les infirmes et ceux dont l'état physique nécessiterait un traitement et des soins médicaux particuliers? Généralement, on ne les prend pas, à moins que l'œuvre ne soit
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assez bien outillée et assez prospère pour faire face aux exigences de leur état.
Voici d'ailleurs comment, dans le rapport officiel sur l'Exposition (Classe 1) s'exprime M. René Leblanc, parlantdeces institutions : « Dansla plupart des villes, on prend les enfants souffreteux, d'une santé chétive. mais pouvant s'améliorer, atteints d'anémie, vivant toute l'année dans de mauvaises conditions hygiéniques et pour lesquels le grand air, un séjour de quelque durée dans le voisinage des bois, au bord de la mer, peut déterminer une réaction salutaire. Il est en outre tenu compte de la situation de la famille. A Paris, les préférences vont d'abord aux enfants des veuves, puis à ceux des familles nombreuses. Le gain du père, de la mère, est également un élément d'appréciation. »
Quelquefois on prend en considération les succès scolaires des enfants. On le fait de moins en moins, car on a reconnu que très souvent les mauvaises places ne sont pas le fait de la paresse, mais d'un état de santé par trop débile. Une excellente revue belge, VEducatioii familiale, rapporte à ce su^et des constatations curieusement topiques : on a découvert que parmi le? élèves réputés médiocres ou mauvais, il se trouve beaucoup plus d'enfants atteints d'une légère surdité ou d'une maladie des yeux que parmi les bons et brillants sujets. Entendant ou pouvant suivre moins bien les explications du maître, les malingres font naturellement moins de progrès que leurs camarades valides. Pourquoi dès lors les exclure des colonies scolaires, alors que la médiocrité de leur travail est peut-être due à la médiocrité de leur santé?
La question de l'âge donne lieu à quelques divergences de vues. « Quant à làge des colons, il varie entre six et treize ans; mais, généralement, les enfants choisis ont de dix à douze ans. Cependant, on en prend,.
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dans quelques localités, qui n'ont pas encore atteint l'âge scolaire ou qui l'ont dépassé. « Ainsi, à Saint- Étienne, l'œuvre fondée par M. Comte envoie à la montagne des enfants depuis l'âge de deux ans, et plusieurs patronages offrent un séjour à la campagne à des pupilles ayant dépassé treize ans.
Enfin, pour faire le choix des futurs « colons », on tient compte de l'école qu'ils suivent. Voici sur ce point ce que déclare M. André, inspecteur de l'enseignement primaire de la Marne : « Les enfants bénéficiaires de Tinstitulion des colonies de vacances sont pris exclusivement parmi les élèves des écoles publiques, partout où les frais de voyage et de séjour sont supportés entièrement par les villes ou les caisses des écoles; mais les sociétés privées, qui vivent de la générosité de tous, ne font généralement aucune distinction entre les enfants des écoles libres et ceux des écoles publiques, » Et M. l'inspecteur ne s'étonne pas de cet état de choses. Il semble le trouver tout naturel. Du moins il garde un prudent silence.
Que? les sociétés privées choisissent leurs « clients » comme bon leur semble, nous n'y découvririons rien à redire : elles sont assurément libres d'imposer à leur générosité telles conditions qu'il leur plaira. Et, chose curieuse, ce sont elles au contraire qui, paraît-il, font preuve d'un esprit vraiment large I Mais que le? œuvres ayant un caractère officiel, entretenues siw les fonds fournis par la collectivité, excluent catégoriquement les enfants n'allant pas à l'école communale, nous trouvons cela à la fois odieux et injuste. Odieux, parce que c'est faire supporter à de pauvres petits êtres les conséquences d'une décision à laquelle ils sont totalement étrangers. Injuste, parce que les deniers publics, subventionnant ces institutions, sont pris dans toutes les bourses , sans tenir compte des
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établissements où les parents envoient leurs enfants. Et dire que si quelque sectaire nous lit, il nous traitera « d'abominable réactionnaire », alors que nous défendons simplement les principes républicains de justice et d'égalité !
Avant le départ des « colons », il est un autre point qui doit être tranché. Et la chose n'est pas sans importance.
Il s'agit de savoir quel sera le trousseau emporté par chacun des enfants.
Une règle qui s'impose, c'est de réduire ce trousseau aux choses essentielles. « Un vêtement de rechange, des bas ou des chaussettes, quelques chemises, une demi-douzaine de mouchoirs de poche, une paire de chaussures : le tout enfermé dans un petit sac de voyage ou une valise, voilà ce qui d'habitude est demandé à la famille. » En général, ce seront des dames qui examineront et, au besoin, compléteront les paquets. A cet effet, pendant l'hiver, elles se réuniront pour travailler au trousseau collectif : il est tant de familles qui ne peuvent donner en bon état, à leurs enfants, les quatre ou cinq pièces d'habillement nécessaires — et, par contre, ce sont les bambins de ces familles qui auraient surtout besoin d'aller se refaire au grand air I Nous sommes donc de l'avis de M. André : « Les femmes sont, pour le bon fonctionnement de l'œuvre, des auxiliaires absolument indispensables ». Ce ne sont pas nos lecteurs qui nous démentiraient sur ce point.
Le moment du départ est arrivé. Tous les enfants sont réunis pour aller prendre la clef des champs. La scène est ravissante : dans V Idéal du foyer ou dans la Vie heureuse des photographies nous font assister
à cette joie exubérante. M. l'inspecteur André nous en trace un tableau charmant ' que nous nous reprocherions de ne point reproduire. « C'est un remue- ménage sans exemple. Directeurs, surveillants et surveillantes circulent à travers les groupes en faisant les dernières recommandations, tout imprégnés de cette bruyante joie qui déborde. En sentant proche le baiser de l'adieu, des larmes pointent sous les paupières; le cœur gros, on embrasse la maman, les frères, les sœurs qui réfrènent malaisément leur envie de pleurer. Les employés des gares rivalisent de zèle et de bonne volonté pour caser dans les meilleures conditions possibles les jeunes voyageurs , et les spectateurs sourient à ces bandes de garçonnets et de fillettes qui vont prendre leur envolée. Une fois installés dans les voitures, c'est une musique d'éclats de rires, et les acclamations de bon voyage avec les derniers conseils se perdent bientôt dans le bruit du départ. C'est un spectacle qui ne laisse pas d'être à la fois impressionnant et réconfortant. L'arrivée des colons dans les communes choisies comme lieu de séjour est un événement qui prend souvent les proportions d'une véritable fête. Les enfants sont accueillis en amis : on ne sait que faire pour adoucir, dès le premier jour, le regret inévitable de la séparation, qui succède à la joie du départ en vacances, mais qui s'atténue et disparaît bien vite, grâce aux soins affectueux et attentifs dont on les entoure. »
Voici les enfants — les « colons » — rendus à destination. Il s'agit, s'ils sont réunis dans des colonies d'internat, de régler l'emploi du temps. Il est évident que, là encore, on doit tenir compte des nécessités et des facilités.