CHAPITRE III
L"attitudo actuelle de la jeunesse catholique en France. — Une fédération de cent mille jeunes gens. — A titre d'exemple, étude monographique d'un groupement de « Jeunes . appartenant aux milieux ruraux. — Une œuvre d'éducation populaire rurale : la Semaine sociale agricole de Lyon. — Ce qu'on peut espérer des jeunes ruraux catholiques. — Le « blé qui lève » ! — Les « Jeunes » catholiques dans les villes. — Le> Cercles d'études. — Deux congrès parisiens. — L'orientation de la jeunesse ouvrière.
Malgré les difficultés et les inquiétudes actuelles, il y a, croyons-nous, de sérieuses raisons d'espérer.
Parmi celles-ci, il en est dont l'examen sortirait du cadre de ce livre; car, par un point ou par un autre, elles touchent à la politique. Mais il en est une au moins sur laquelle nous pouvons nous expliquer en toute liberté, sans craindre de modifier le caractère que nous avons voulu donner à cet ouvrage.
Cette raison d'espérer, c'est le rôle de plus en plus actif et social que s"eff"orce de remplir la jeunesse catholique française.
Il y a là une influence dont les effets se font chaque jour sentir davantage, et qui, en certaines régions, a déjà produit d'excellents résultats. Sans doute, on ne
peut pas constater partout d'heureux changements. Il y faut du temps.
Certes, il y a des gens, étonnés, irrités même, de ne point récolter la moisson huit jours après le début des semailles ; mais ce sont, vous nous l'avouerez, gens qui n'entendent rien à la culture des champs pas plus qu'à l'ensemencement des intelligences.
Surtout, gardons-nous du découragement : il est rare que le résultat corresponde aux espérances que nous avions rêvées. Mais, le plus souvent aussi, nous ne connaissons poii;it tous les effets de notre action : les meilleurs, les plus féconds parfois, restent ignorés de nous. « On sait le bien qu'on veut faire, a écrit M. Georges Goyau ; on ne sait pas toujours le bien qu'on fait. Si, de ci de là, ajoutait-il, quelque résultat paraît médiocre et peut susciter des découragements, vous direz à vos amis que, dans le domaine de l'action, il y a de bonnes fortunes dont on n'a la révélation qu'au ciel. »
Mais ce découragement, contre lequel on ne saurait se mettre trop en garde, n'est heureusement pas le fait des « jeunes ». Et c'est pourquoi nous avons espoir que leur optimisme agissant saura mener à bien la besogne du moment.
Au premier rang de ces « jeunes » se placent les groupes de ïAssociation catholique de la Jeunesse Française, qui, il y a quelques mois, réunissait, dans son Congrès de Paris, cinq mille jeunes gens, représentant les cent mille « jeunes », unis, par la France, dans la puissante société'. Citons aussi les groupements de la Fédération du Sud-Est et de la Fédération des Alpes et de Provence. Et ce ne sont pas les seuls.
t. Cf. H. Du Passage, Associali'm catholique de la Jeunesse Fran çaise. {Aclion Populaire, n" 2i0.)
Nous ne voulons pas décrire par le menu la vie de ces groupes qui se comptent aujourd'hui par plusieurs milliers; mais pour donner quelque idée de leur orpanisationet de leur activité, nous avons choisi, à litre d'exemple, un type moyen, qui agit en plein milieu rural, dans lEst de la France, en Bourgogne.
Cette association interparoissiale qui réunit les groupements de jeunes gens de huit paroisses voisines, s'appelle les Semeurs de la wallée de l'Oiiche^.
On trouve l'origine de cette société, d'abord dans ce sentiment naturel qui porte ceux qui ont mêmes idées et mêmes aspirations à se rapprocher et à unir leurs efforts vers un but commun. Toutefois ce sentiment naturel ne se sulTit pas à lui-même ; il faut quelqu'un qui le comprenne, l'exploite et lui fasse produire tout ce qu'il est capable de produire. Au début de toute œuvre florissante, on constate l'initiative d'un homme de dévouement et d'action.
11 n'en alla pas autrement avec les jeunes gens catholiques de la vallée de l'Ouche : le curé de l'une des paroisses de cette région songea à grouper toute l'activité de ces « jeunes » en un faisceau agissant. Pour cette entreprise, il découvrit, en un de ses paroissiens, un auxiliaire dévoué qui réunit une dizaine de camarades.
Ce fut le noyau autour duquel progressivement vinrent se ranger d'autres éléments. On agit de même dans chacune des huit paroisses de la vallée, et, après
\. L'Ouche est une petite rivière qui coule, tout entière, dans le (léparlcmcnt de la Côle-d'Or et se dirige lentement vers la ville de Dijon, entre deux chaînes de collines à pentes douces, et se jette dans la Saône. La vallée est des plus jolies; on y aperçoit quelques gros villages, comme Bligny. Sainle-Marie. Fleurey, etc. Sur ce grou[ie. cf. Les Semeurs de la Vallve de l'Ouche (Brochure (!e VActi''n Populaire .^ Sur des organisations anal'.tgues, cf. abbé Coudrain, Une organisation paroissiale en Poitou {Action Populaire, n» 115;.
quelques mois d'efforts tenaces, on était parvenu à constituer un groupe dans chaque paroisse.
Ces huit groupes, tout en conservant une certaine autonomie, se fédérèrent dans l'association qui désormais s'appela : les Semeurs de la çallée de l'Ouche.
Dans toute société, il faut une autorité; mais, pour ne pas être abusive, cette autorité doit posséder un pouvoir limité par un règlement.
Les Semeurs se sont d'abord réunis; après quoi, ils ont discuté et voté les statuts suivant lesquels leur groupement vivrait et agirait. .
La lecture de ce règlement donne une idée exacte de l'organisation des groupes de la vallée de l'Ouche. Le voici donc tel qu'il a été définitivement adopté :
1° Une section de jeunes gens catholiques se constitue sous le nom de Semeurs de la Vallée de lOuche;
2" Elle comprend les t jeunes » des paroisses de la Vallée de rOuche;
3° Le patron de la Société est saint Bernard; on le fêtera tous les ans ;
4° Les membres du groupe ont pour aumônier un des curés de la Vallée ; ils nomment à la majorité des suffrages un président, un vice-président, un secrétaire-trésorier et un adjoint au secrétaire;
5° Un comité central est constitué par le président, l'uumônier, le vice -président, le secrétaire-trésorier et l'adjoint, ainsi que par les curés des paroisses de la Vallée et les « chefs de file i ;
G" Chaque groupe paroissial est représenté par un « chef de file ï, un adjoint au chef de file et un trésorier;
7° Devoirs. Le président est chargé de l'organisation générale de la société : il préside les réunions et s'inquiète de la situation matérielle. L'aumônier s'occupe de la situation morale du groupe et de la bonne tenue de ses membres. Le secrétaire-trésorier transmet les avis et convocations aux chefs de file; il tient la caisse et s'occupe de l'impression (In bulletin de la Société, VÉchode la Vallée ;i\ est justiciable de ses fonctions envers le Comité Central. Aucune
23 i LE DÉVELOPPEMENT ACTUEL.
dépense de plus de 10 francs ne peut être engagée sans l'avis du Comité Central. Les chefs de file, au reçu d'une lettre d'avis ou de convocation, doivent prévenir immédiatement leurs camarades sous peine de 25 centimes d'amende. Les membres de la Société s'efforceront de donner le bou exemple à leurs concitoyens par une conduite irréprochable et par la pratique de leurs devoirs religieux.
8° Bessoiirces financières. La Caisse centrale est alimentée : 1° par une cotisation mensuelle de 25 centimes, payée par tout membre de la Société ayant plus de quinze ans, et par une cotisation de 10 centimes versée par chaque membre audessous de quinze ans ; 2" parles recettes des séances dramatiques; 3" par un prélèvement de 1 franc fait sur les cotisations des membres honoraires versées à chaque groupe paroissial; A" par les dons faits à la Société en général. La Caisse de chaque groupe paroissial est alimentée par les cotisations des membres honoraires et par les dons particuliers.
9" Réunions. Les réunions de la fédération sont mensuelles et aumnt lieu dans chaque village, à tour de rôle. Chaque groupe paroissial se réunira les autres dimanche^.
lO"" Admission des inembres. Pour être définitivement Semeur, un jer.ne homme doit être présenté par deux camarades et admis par le curé de la paroisse, ainsi que par la majorité des membres de la Société.
11° Exclusion. Causes d'exclusion : inconduite notoire, ivrognerie, non paiement des cotisations pendant trois mois, absence aux réunions pendant trois mois sans excuse. Tout membre ayant reçu trois blâmes sera exclu de la S)ciété.
12' Décès. Au décès d'un camarade, une messe sera <lite dans sa paroisse de la part des Semeurs.
13' Pèlerinr/f/e de Lourdes. Le camarade, envoyé chaqu^' année au pèlerinage de Notre-Dame de Lourdes, sera désigné par un tirage au sort.
14" Insigne. Aux réunions, tout Semeur est tenu de porter sa croix qui est l'insigne de la Société.
15^ Service mililaire. Une somme de 20 francs sera accordée aux membres du groupe qui vont faire leur service militaire.
Inutile de commenter les divers articles de ces statuts; ils sont clairs et précis. Mais, en eux-mêmes, ils ne sont que lettre morte; ils ne valent que par la manière dont ils sont appliqués. 11 importe toutefois de remarquer combien la direction de la société est forte et souple. Constatons, en second lieu, que chaque groupe paroissial a son règlement particulier et son existence indépendante. La réunion de tous les groupes paroissiaux forme une société interparoissiale, composée d'éléments très différents, suivant l'état d'esprit de chaque paroisse.
La vie de ces groupements de « jeunes » se manifeste principalement par les réunions qui sont de deux sortes, mais qui ont toujours lieu le dimanche.
Il y a, d'une part, les réunions mensuelles qui se font avec un. certain éclat et auxquelles prennent part les membres des huit groupes paroissiaux. Les Semeius vont à tour de rôle dans chacune des huit paroisses. Ils assistent ensemble à la messe et aux vêpres ; ils prennent part à un joyeux et frugal banquet; ils défilent dans les rues, musique en tète et drapeau déployé; ils entendent, dans la journée, une conférence après laquelle chaque assistant peut poser les questions qui lui paraissent intéressantes; enfin, souvent, la soirée se termine par une représentation dramatique offerte à la population.
Outre ces réunions fédérales mensuelles qui groupent les SemeurSf tantôt dans une paroisse, tantôt dans une autre, il y a des réunions du dimanche dans chaque paroisse ; elles se font sous la présidence du curé, soit chez lui, soit dans une salle d'o3uvre. Elles ne peuvent avoir l'éclat et l'apparat des réunions mensuelles, mais elles sont plus intimes, elles contribuent mieux à développer l'influence du pasteur sur ses jeunes paroissiens, et, par réciprocité, la confiance des
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« jeunes » en leur curé. Le programme en est très varié et comporte, suivant les circonstances : cercle détudes, conférence, séance de gymnastique, lecture commentée, répétition de musique ou de pièce dramatique à l'occasion d'une fête.
La première pensée qu'ont des jeunes gens lorsqu'ils sont réunis, c'est de se distraire; aussi leur vient-il facilement à l'esprit d'organiser des représentations théâtrales. Pour les Semeurs, la salle de théâtre est tantôt une grange, tantôt une salle d'usine, parfois une vaste chambre d'auberge. Ils fabriquent eux-mêmes leurs décors, copient leurs rôles, et, pour apprendre ceux-ci et venir aux répétitions après leurs heures de dur travail, témoignent souvent d'un beau dévouement. Quelquefois, ils organisent des « tournées théâtrales » : avec un répertoire de deux ou trois pièces, ils vont de village en village et jouent aux applaudissements des habitants.
Les Semeurs n'ignorent pas la puissance des représentations dramatiques, aussi leurs « tournées » sontelles surtout destinées à développer une thèse apologétique. La pièce « Le général de Sonis à Loigny » fut un éloquent plaidoyer pour développer l'amour de la religion et de la patrie ; « Pour les autres » montre que le respect du secret de la confession peut conduire jusqu'au martyre ; « l'Expulsion de l'abbé Jérôme « llétrit énergiquement les procédés de délation. Ces fortes leçons morales, encadrées par des comédies qui apportent une note gaie, ont une réelle influence sur le public populaire.
Le but de la Société des Semeurs n'est pas seulement de distraire honnêtement ses membres, mais aussi de contribuer à leur développement intellectuel et moral.
Ce développement s'obtient par les Cercles d'études
qui fonctionnent dans chacune des huit paroisses de la Vallée. Souvent, le dimanche, dans la soirée, le curé fait une causerie à ses jeunes gens ou leur lit quelques belles pages ; il provoque leurs remarques sur une question religieuse ou sociale, résoud les objections présentées, en un mot dépose dans ces jeunes intelligences le germe de pensées justes sur les événements, les institutions et les hommes.
Un grand nombre de sujets sont ainsi traités au cours d'une année, spécialement dans la mauvaise saison, pendant que les travaux des champs sont suspendus.,Voici, entre autres, à titre d'indication, quelques-unes des questions étudiées : la criminalité dans le clergé, les livres scolaires condamnés par les évêques, l'alcoolisme, l'Inquisition, les bienfaits sociaux de Vt,glise, les théories socialistes.
Dès son début, la société a tourné son activité vers les œuvres économiques; une conférence sur les syndicats a orienté les esprits vers la. création d'une association professionnelle agricole. On a établi une société de secours mutuels qui garantit aux membres le paiement d'une indemnité quotidienne par jour de maladie, la constitution d'une retraite et, en certains cas, d'une dot pour le jour du mariage. Aux cotisations des membres viennent s'ajouter les bénéfices provenant de trois ou quatre tournées théâtrales.
Parmi les autres institutions qui ont été organisées par la société, vieille de quatre ans à peine, nous signalerons un bureau de placement pour ouvriers agricoles. Ce bureau a déjà rendu de grands services. Mentionnons aussi l'établissement d'assurances mutuelles contre l'incendie et d'une bibliothèque pour le prêt des livres.
Dans la fondation et la direction de ces diverses institutions, les « jeunes » font leur apprentissage so-
cial, comme dans le Cercle d'études, ils s'habituent à jjiendre la parole, à exposer des idées et à acquérir des notions précises. Ainsi se forment peu à peu des hommes qui ne redoutent point les responsabilités et qui, à l'occasion, sauront publiquement exposer et défendre leurs convictions.
Enfin l'association des Semeurs exerce sur ses membres une très heureuse influence religieuse.
Dans leurs diverses réunions, ceux-ci apprennent à connaître, à aimer et à estimer les prêtres; ils complètent aussi leur instruction chrétienne; de plus, ils prennent l'habitude d'assister régulièrement aux oflices de l'église et ne craignent pas d'adirmer leur foi. Ainsi, au point de vue catholique, la société des Semeurs constitue une force. Sa création a eupour conséquence la formation d'un groupe homogène, plein de vie, conscient de ses devoirs. On assiste là-bas à la disparition du respect humain et l'on est même parfois témoin d'un phénomène qui en est, pour ainsi dire, le contraire : tel jeune homme, jadis catholique faible et timoré lorsqu'il était isolé, devient démonstratif et même propagandiste depuis qu'il fait partie de la fédération : l'esprit de corps a tué la lâcheté individuelle. Les pratiques religieuses sont ainsi rendues plus faciles aux « jeunes » et le premier résultat obtenu chez les Semeurs, est d'aider ces jeunes gens à devenir et à rester bons chrétiens.
Or, préparer un bon chrétien, c'est faire du même coup un bon citoyen. La société des Semeurs est une excellente école d'éducation civique et sociale. II faut donner aux « jeunes » celte éducation. On doit leur faire comprendre le lien qui existe entre la conscience et la vie publique; l'enseignement social donné aux Semeurs, au fur et à mesure des événements, les prépare à être, « dans la ruche de la Cité, non pas dos
LLS ■• JELWES ... — LES CERCLES D'ÉTUDES. 239
frelons paresseux et gourmands, mais des abeilles diligentes et ardentes pour le bien public ».
Des groupements de « jeunes », tels que celui des Semeurs de la Vallée de l'Ouche, servent donc utilement la cause de l'Eglise et celle de la Patrie. Dans les pages qui précèdent, nous avons écrit la monographie non point d'une œuvre exceptionnelle, mais d'une association, de type moyen, comme il en existe aujourd'hui des centaines dans nos campagnes de France. Nous avons le ferme espoir que leur nombre, loin de diminuer, ira en augmentant et que, peu à peu, ces groupes transformeront les milieux ruraux, parfois si difficiles à modifier.
Le succès de la Semaine agricole organisée en décembre 1911 par la Chronique sociale de France^ nous confirme dans cet espoir. 11 nous en faut parler quelque peu, car c'est bien là une œuvre de saine éducation populaire dont l'influence a été profonde et dont la réussite fut telle, qu'on a immédiatement décidé de tenir cette année encore pareilles séances.
Donc, durant huit jours, près d'une centaine de jeunes ruraux, pour la plupart membres des cercles d'études, se trouvèrent réunis à Lyon pour prendre part aux cours sociaux agricoles. Dès l'aube, tous se rassemblaient pour la messe au cours de laquelle leur étaient adressées des instructions substantielles, adaptées à leurs préoccupations. Aussitôt la messe terminée, la vie studieuse commençait : deux cours le matin; dans l'après-midi, une visite de musée, d'établissement agricole ou d'institution sociale; à cinq heures et demie, un troisième cours ; après dîner, une causerie. Je ne reproduirai pas ici le programme détaillé des leçons^, que l'on s'accorda à trouver très
1. On trouvera ce programme détaille dans \s^ Chronique sociale de France de novembre lUH.
240 LE DEVELOPPEMEiST ACTUEL.
intelligemment élaboré. Le corps professoral était (l'une compétence au-dessus de toute contestation. Les étudiants lurent d'ailleurs enchantés de leurs maîtres. J'ai sous les yeux des lettres de plusieurs d'entre eux; elles sont unanimes sur ce point : « Je ne pourrais vous citer un cours qui ne m'ait intéressé au plus haut point », écrit l'un. « Mes cours préférés, écrit un autre, sont ceux donnés avec une parole lente permettant mieux de prendre des note?, et une parole claire, à la portée de tous, évitant les mots scientifiques qui ont besoin d'être expliqués à nous, paysans. »
Malgré la diversité des régions qu'il représentait^ le public des auditeurs forma très vile une grande famille joyeuse et pleine d'entrain. Aux moments de liberté, pendant les repas pris en commun, durant les visites en ville ou dans la banlieue, ou bien encore au cours des veillées récréatives, on fraternisait librement. Mais où le spectacle prenait un particulier intérêt, c'est dans les séances d'études, suivies avec une attention soutenue, le crayon à la main, par les jeunes auditeurs, et c'est aussi dans les discussions qui accompagnèrent chaque cours où l'on remarqua l'esprit avisé et pratique de ces étudiants d'un nouveau genre.
Un prêtre, habitué à la jeunesse, a suivi les exercices de \d. Semaine rurale, surtout pour en étudier les auditeurs , curieux qu'il était de « regarder dans l'àmc » ces jeunes gens , formés par les groupes de nos campagnes et de voir ce qu'en a fait l'éducation ([u'ils y ont reçue. Aussi, le plus souvent possible, avant ou après la leçon, liait-il conversation avec eux, et plus d'une fois l'entretien n'a pas tardé à devenir intime.
11 nous paraît intéressant de faire profiter nos lecteu rs de ses remarques et, par suite, de donner de larges
LES « JEUNES ". — LES CERCLES D'ÉTUDES. 2it
extraits d'une longue lettre où il a noté ses impressions et appréciations.
Voici donc ce qu'écrit notre observateur ecclésiastique, fort bien placé pour formuler un jugement sûr : «... Les belles choses qu'on pouvait y voir dans ces âmes déjeunes! et réconfortantes! et pleines despérance pour un avenir qui n'est plus éloigné, qui est demain! Je les résumerai volontiers ainsi : il y a dans nos campagnes une élite, consciente des maux de l'agriculture et de leurs remèdes, désireuse de se dévouer, afin de rendre plus chrétiens les milieux oîi elle se trouve. Si modeste, si rudimentaire qu'ait été l'instruction de leur enfance, voilà ces jeunes hommes capables de suivre, sans se lasser, huit jours durant, des études, très intéressantes assurément, mais toutes fort élevées et dont plusieurs étaient très ardues; — de les suivre... et de les comprendre ; il sulht pour en être convaincu d'avoir assisté aux échanges de vues, d'une étonnante sagacité, d'un sens pénétrant des réalités, qui succédaient à la leçon; mais encore, il suffit d'avoir vu, au cours de la leçon, les crayons alertes s'abaisser avec intelligence aux bons endroits et spontanément noter sur le cahier l'idée maîtresse du développement ou de la preuve. Les voilà donc capables, ces jeunes ruraux, de penser par eux-mêmes et d'exposer avec clarté et précision leur opinion; capables d'élever leurs préoccupations habituelles au-dessus des plaisirs vulgaires et des intérêts matériels qui sont trop souvent pour l'esprit de nos agriculteurs les seuls aliments ; familiarisés avec un idéal très haut et très noble. »
Notre observateur note ensuite que si leurs pères ont enseigné à ces jeunes ruraux la technique de la culture, le groupe d'études les a initiés aux œuvres et institutions agricoles : ils constituent une élite professionnelle. « Pour mettre pratiquement au service de
leurs compatriotes leurs connaissances agricoles, i^ leur faut se dcçouer. Au dévouement, ils sont prî-ts. Pour qui connaît le paysan trop souvent enfermé dans le cadre étroit de son intérêt, c'est une vraie joie que de le leur entendre dire, sans phrase, dune parole brève, qui a presque pudeur de s'énoncer, mais si convaincue, si ferme, qu'on en est pénétré jusqu'au fond de l'âme... Ainsi, à l'une des premières leçons, un des professeurs indique le particularisme parmi les maux qui dépriment la profession agricole; une demande d'explication jaillit, si prompte, si ferme, qu'elle ressemblait fort à une protestation. Ils ont désormais un idéal : se dévouer, »
Mais ce désir de dévouement est inspiré surtout par une pensée d'apostolat : « S'ils veulent se dévouer, c'est par motif religieux, parce qu'ils sont chrétiens et pour rendre chrétiens leurs milieux. Quand on les a vus prier et s'approclier de la Table Sainte comme ils l'ont fait pendant celte semaine, on ne doute plus qu'ils ne soient animés du véritable esprit chrétien. Pour eux, l'action sociale est devenue un apostolat : ce qu'elle doit être... Il n"y a pour s'en convaincre qu'à les entendre parler — et avec quelle fierté! — du progrès religieux accompli dans leur paroisse sous Tiniluence du Cercle d'études et des institutions agricoles ou autres qu'il a suscitées. »
Et ces jeunes gens ne sont plus de rarissimes exceptions, au moins en certaines régions : « ... Si l'on remarque que ces jeunes hommes ne sont pas dans leurs villages des isolés, mais font partie d'un groupe pensant et agissant de même, on se dit, le cœur plein d'espoir et d'enthousiasme, que c'est bien le blé qui lève pour les moissons futures, prochaines. Ce blé, il n'est plus seulement en herbe ; le voilà en épis, ti'op rares sans doute — il y a si peu de semeurs! — mais qui
vient de proche en proche ensemencer le champ tout entier de fraternité vraie et d'esprit chrétien. «
Ceci était écrit juste au lendemain de la Semaine agricole : l'événement allait démontrer Texactitudc de ces appréciations et mettre en lumière l'utilité pratique de ces cours d'un nouveau genre.
A peine de retour dans leurs campagnes, nos « étudiants » se sont mis au travail social. D'un paquet de lettres, écrites par eux, nous détacherons les lignes suivantes : « ... Il existait chez nous un syndicat agricole, déclare l'un, mais qui n'a jamais bien fonctionné. Dès ma rentrée, je me suis empressé de m'y faire inscrire, et. à la première séance, j'ai dû accepter les fonctions de secrétaire-trésorier. J'étudie actuellement le fonctionnement d'une caisse locale de crédit que je me propose de créer. » Un autre : « ... J'ai donne à notre cercle d'études un résumé des cours, ainsi que mes impressions sur la vie de la <( Semaine ». Nous allons continuer notre travail sur les petits domestiques de ferme, afin d'imiter l'exemple du Forez. » Un troisième : « ... Je suis rentré dans mon village avec l'ardent désir de me rendre utile. Aidé de quelques braves cultivateurs, nous faisons en ce moment un sondage pour créer un syndicat agricole. » Je m'arrête dans ces citations, tout en notant que beaucoup d'autres lettres donnent des nouvelles du même genre.
— Mais ce ne sont là, observera-t-on peut-être, que quelques douzaines de bonnes et intelligentes volontés...
— Assurément; toutefois c'est un heureux début, et puis, en des centaines de paroisses qui n'avaient point envoyé de représentants à la Semaine agricole de Lyon, il y a des cercles d'études où des jeunes ruraux se forment à l'action dévouée et compétente ^ C'est
1. Sur les Cercles ruraux, nous donuons dans la 4' parUe de ce livre
2iî LE DEVELOPPEMENT ACTUEL.
vraiment le blé qui lève pour les moissons futures, pour les moissons prochaines!
Ce n"est pas seulement dans nos campagnes que se préparent les moissons de demain : les villes, grandes et petites, nous olîrent aussi de fécondes perspectives.
Iln"estpas. en effet, croyons-nous, un seul patronage urbain, une seule œuvre de jeunesse tant soit peu développée qui ne possède son cercle d"études. parfois, il est vrai, un tantinet languissant après une première période dactivité, mais le plus souvent aussi, de nouveau, en pleine vie et ardeur. Pour maintenir les membres de ces associations en goût de travail intellectuel et social, il faut, de la part des « conseillers » ou directeurs d'études, une attention toujours en éveil, une faculté d'adaptation au milieu et une variété de connaissances précises qui ne sont pas le fait du premier venu. Neuf fois sur dix. les cercles végètent par la faute de ceux qui les dirigent et qui n'ont pas su découvrir la méthode convenable. Aujourd'hui, le nombre des cercles « en sommeil » diminue de plus en plus, car les directeurs ont à leur disposition quantité de revues ou de publications diverses', qui leur apportent docu-
qualre ou cinq pages qui contiennent des détails précis sur leur orgaiiisalion et leur action économique et sociale.
1. Cf. Le Courrier des Cercles d'Études, la Revue des Patronages, le Patronage, la Vie au Patronage, la Chronique Sociale de France, la Vie Souvelle ainsi que les Bulletins régionaux d'œuvres et d'associations de jcunese. Cf. également f.es livres qui s'imposent de Frédéric Duval ;Beauchesne, éditeur% L'Éducation sociale et les Cercles d'Éludés (le l'abbé Beaupin (Bloud, éditeur] et de nombreuses brocliures de l'Action Populaire parmi lesquelles, nous citerons : Vers un groupe d'Études, par Antôniii Martin: Les Cercles d'études, par A. Leleu : But et Organisation des Cercles d'études, pair H. Ducornet; Les Cercles d'études élémentaires, par G. Vandenbusscbe. Dans notre volume Initiatives Féminines (p. iîC-i-iTi;. nous nous sommes spécialement occupé des Cerclts d'Études de Jeunes filles sur lesquels on pourra lire aussi avec profit la brochure de M. l'abbé Beaupin, publiée à l'.iction Populaire.
ments, plans de travaux, indications bibliographiques, que sais-je encore? ,
Aussi, si l'on en juge par les congrès et les « journées » auxquels participent ces « jeunes », on constate que leurs groupements d'études sont de précieux centres de formation religieuse et sociale. Nous en prenons comme garant la parole de S. Ém. le cardinal Amette. Le premier dimanche d'octobre 1911, 1' « Union des cercles d'études de la Banlieue-Ouest » tenait à Clichy son cinquième Congrès. M^"" l'Archevêque de Paris avait bien voulu accepter de le présider et, à l'issue de la réunion, il félicita les membres des cercles d'études, résumant ainsi leur œuvre qu'il les engagea à poursuivre sans relâcbe : « Étudiez pour garder vos croyances et pour les défendre. C'est pour cela que vous unissez vos efforts. Isolés, vous seriez impuissants, groupés et unis, vous serez forts et vous vous ferez respecter. Voilà pourquoi je recommande dans tout mon diocèse des groupements semblables qui produiront des résultats excellents. »
La Semaine religieuse de Paris à laquelle nous empruntons ces quelques lignes^, conclut son compte rendu par le détail suivant que nous nous reprocherions de ne pas citer : « La séance terminée, les congressistes se rendirent, par rang de cinq à six, pour le salut solennel à l'église Saint-Vincent de Paul de Clichy, par le boulevard Victor-Hugo et le boulevard National, la fanfare de Courbevoie entête, l'Archevêque de Paris, entouré de ses prêtres, fermant la marche et s'arrêtant à chaque instant pour bénir avec une inlassable bonne grâce les petits enfants qui se pressaient • sur ses pas,.. Les propos de la foule étaient des plus pittoresques. Le mot de la chiffonnière ébahie de voir