‹ L'éducation progressive ou étude du cours de la vie, Volume 1Chapitre 1 sur 144 · LA VIE ET LES ÉCRITS · texte numérisé non relu

LA VIE ET LES ÉCRITS

M"« NEGKER DE SAUSSURE

Madame Alberline Necker de Saussure, née à Genève en 1706, était fille de M. Bénédict de Saussure, qui a laissé un si grand nom dans les sciences ; elle lut élevée sous les yeux^e son père, et M. de Saussure, frappé bientôt des dons heureux qu'annonçait cette jeune intelligence, prit plaisir à en suivre le progrès.

Pour qui regarde aujourd'hui la méthode puissante, mais froide et réservée, que suivent les sciences physiques, il ne semble pas qu'elles offrent la meilleure école pour développer harmonieusement les forces intellectuelles d'un enfant; et un savant, accoutumé à la précision de cette marche, -ne paraît pas propre à guider l'essor nécessairement irrégulier des llcultés qui s'éveillent à la vie, et qu'anime une impatiente curiosité. Mais, bien que M. de Saussure eût à un haut degré le génie de l'observation scientifique, les procédés rigoureux de cette méthode n'avaient pas envahi tout son esprit; il restait un homme d'une imagination vive et poétique, et c'est cet équilibra heureux^et rare de dispositions presque contraires qui présida à l'éducation de sa fille. Il ne regardait pas seulement les œuvres de la nature d'un œil attentif et pénétrant; il était ausJi profondément sensible à la magnificence et à l'harmonie de l'ensemble, et tous les phénomènes qu'il avait comptés, pesés, mesuré.^, gardaient pour lui leur admirable prestige. Ses ouvrages témoi-

ir NOTfCE SUR LA VIE ET LES ECRITS

gnent de cette sensibilité délicate et intelligenle qui survit à un examen délaillé: il va pesant l'air à toutes les hauteurs, cherchant les lois sous lesquelles tombe la neige et grondent les vents; il semble n'apporter là qu'une curiosité sagace, et pourtant il s'émeut de toute cette sauvage-grandeur des montagnes; il sait que ces solitudes recèlent plus de secrets que n'en atteindra jamais la sagesse humaine. Une connaissance supérieure des lois du monde physique n'avait pas produit sur lui l'effet qu'en éprouvent beaucoup de savants ; il ne cessait point de sentir la nature pour l'avoir étudiée plus sévèrement qu'un autre; car quelques mots de plus, déchiffrés dans ce livre mystérieux, ne le doivent pas rendre moins éblouissant pour des yeux mortels.

L'éducation des enfants de M. de Saussure ne fut donc point dirigée dans le sens exclusif de la méthode scientifique; cette méthode, appliquée à tout, rétrécit plus les intelligences qu'elle ne les éclaire; Timagination y perd ses dons les plus riches, et l'entendement même les forces naturelles dont la Providence Ta animé. . •

Il laissait grandir librement l'esprit de ses jeunes disciples, regardant venir à eux les connaissances et la vérité par tous les chemins, tantôt dirigeant les premiers élans de leur imagina- ' tion, tantôt les rendant attentifs à des explications précises qui donnent le goût et le besoin de la clarté dans la pensée; tout d'ailleurs, dans le cours habituel de la vie, servait de texte à d'aimables leçons: la physique, l'histoire naturelle trouvaient leur pkce à chaque incident de la nature, soit que par un jour d'été le tonnerre grondât sur les montagnes, soit qu'une volée d'oiseaux de passage vînt s'abattre sur les bords du lac, ou que le mont Blanc se revêtît d'une teinte de pourpre après que le soleil était descendu derrière le Jura; l'activité de l'intelligence était doucement et incessamment entretenue, et l'ardeur de l'étude se mêlait à la contemplation de la nature.

Dans le cours de cette éducation, M. de Saussure mit de bonne heure eiître les mains de sa fille une foule d'ouvrages qui auraient pu sembler fort au-dessus de son fîge ; il se plaisait à la voir aux prises avec les difficultés qu'elle rencontrait dans ses lectures; il exigeait alors des efforts et montrait tour à tour beau-

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coup de joie ou un peu d'hmeur, selon que la jeune fille lui rendait un compte plus ou moins exact des livres qu^elle étudiait. Elle ne tarda pas à s'associer aux travaux de son père ; son intelligence prompte et forte suivait avec une tendre admiration une pens<5e plus puissante, et la vivacité de son affection donnait des ailes à son esprit.

On a beaucoup exagéré, surtout de ûos jours, l'idée que dans rinstruclion des jeunes gens il faut marcher pas à pas, du connu à Tinconnu, sans franchir les inlermétiiaires; assurément, quand il est employé avec mesure, le procédé analytique est excellent, même pour les enfants; mais son emploi exclusif rend les esprits pesants, et affaiblît le jeu d'un instinct secret, qui va souvent plus loin et plus rapidement, et qu'il faut entretenir aussi. C'est à tort qu'on a peur des idées qui dépassent un peu la portée des enfants ; ce sont des germes qui se développeront plus tard sous l'activité libre de leur réflexion; dans le mouvement incessant de leur pensée, ils trouveront loutà coup la liaison qui leur avait échappé. A-t-on remarqué que ces leçons où tout s'enchaîne avec la précision géométrique, où tout est clair comme le jour et réduit juste à la hauteur de rintellîgence d'un enfant, formassent des esprits bien actifs et bien étendus? Ils sortent de cet ens(»ignement avec une petite rai^on arrogaate^ dédaigneuse de lout ce qui ne leur est pas démontré. Il faut, et môme de bonne heure, apprendre à l'intelligence à voler aussi bien qu'à marcher. Comment l'enfant parvient-il à comprendre le mécanisme du langage et toutes les finesses de la parole? Il s'en sert bien longtemps avant d'être capable d en rendre compte, et il deviendrait stupide, si l'on n'usait avec lui que d'une langue dont il entendît exactement tous les termes. Cette divination qui lui fait saisir presque en naissant les lois si compliquées du langage, il la faut laisser s^exercer dans tout le champ de l'instruction.

Mademoiselle de Saussure n'avait guère plus de sept ans quand son père fit avec sa famille un voyage en Italie. Ses petites études ne furent point interrompues; les leçons se continuaient en voiture, dans les auberges, comme à la maison. M. de Saussure, qui savait le prix du t^mps, tenait à. ce que ses enfants apprissent à s*étahHr dans un quart d'heure. Toute sa vie,

IV ^OTICE sua l^ vie et les rcRiTS

madame Necker garda cette habitude d'épargner le temps^, de ne pas le laisser s'écouler sans en tirer parti ; elle prit toujours sur chaque journée un certain nombre d'heures consacrées à des occupations déterminées et régulières. Les mêmes travaux', repris chaque jour, la reposaient des incidents de la vie et du train du monde; et dans cette uniformité animée elle gardait plus facilement la sérénité de l'âme.

Ce que produisit sur un être si jeune la vue de l'Italie, ellemôme,sans doute, ne le savait pas. Il ne lui resta de distinct de tout ce voyage qu'un vif désir de revoir ce brillant pays; un air plus doux, les rivages riants de la mer, de beaux monuments et de grandes solitudes étaient les seules images qu'elle vît clairement dans son souvenir avant de retourner en Italie. Mais tout ce qui nous frappe à l'entrée de la vie, sans garder une forme déterminée, demeure comme le trésor de l'imagination; chacun sent que c'est au fond des années oubliées qu'il vient instinctivement pour chercher les nuances et les images qui lui servent à traduire les impressions présentes ; dès l'âge le plus tendre, se fixent dans l'âme les couleurs qui se refléteront sur toute la vie intérieure ; vives ou tristes, sombres ou brillantes, rien dans l'avenir ne les effacera, et elles teindront tout le cours des pensées. Ainsi, quand Byron peint les paysages de la Grèce, la ligne ardente des montagnes du Péloponèse paraît se dessiner sur les horizons mélancoliques du Nord; et pour cet enfant rêveur qui avait regardé courir les nuages au-dessus des tours de Neustadt, la lumière garde encore dans.les plaines de l'Orient quelque chose de la tristesse d'Ossian.

A Naples, M. de Saussure, que sa renommée fit accueillir avec distinction par la famille royale, conduisit un jour sajeune fille au palais; la pauvre petite récita, d'abord tout en tremblant, je ne sais quelle fable qu'on lui demanda; puis, s'apprivoisant peu à peu, elle répondit à une foule de questions avec bonne grâce et avec une intelligence au-dessus de son âge; elle fut fort louée; mais il ne lui resta de ces succès à la cour de Naples qu'une mémoire vague, où ces grandes figures de princes qui s'émerveillaient de son esprit se confondaient avec le mouvement étourdissant de la ville, les eaux du golfe et ses îles.^

Elle grandissait au milieu des plaisirs tranquilles d'une vie

DE MADiHE JSËCKER DE SAUSSUllE. V

heureuse, et quelques voyages sont les seuls événements qui aient interrompu la riante monotonie de sa première jeunesse. Sa famille a retrouvé parmi ses papiers une partie d'un journal \ qu'elle tint régulièrement depuis sa première enfance jusque l vers dix-sept ans. Elle se borne presque toujours à y inscrire les * livres qu'elle a lus, la suite de ses leçons, l'itinéraire de ses voyages, les noms des personnes qu'elle a vues; elle n*avait nul empressement de montrer son esprit; bien que son intelligence eût pris un essor remarquable, l'affection qu'elle portait à son père absorbait tout le reste; le plaisir de le comprendre, de partager ses pensées, suffit longtemps à son activité, sans retour sur elle-même, sans songer à sa distinction personnelle, peut-être sans la sentir encore.

L'observation autorise d'ailleurs à croire que le développement complet des facultés supérieures est plus lent qu'on ne l'imagine communément. Elles trahissent déjà leur force, qu'au dedans il reste encore un certain malaise et un manque d'équilibre: l'esprit, entrevoyant encore plus d'idées qu'il n'en peut atteindre et éclaircir, demeure longtemps dans une sorte de timidité: il ne sait que penser de lui-môme, et il soupçonne plus de choses qu'il ne saurait en exprimer clairement. Cette disposition ne doit-elle pas entretenir la défiance de soi jusqu'à ce que l'âme, ayant acquis toute son énergie, mette l'ordre dans ce riche chaos: ce n'est qu'à son midi que le soleil pénètre dans tous les replis des vallées que forment les Alpes.

Jusqu'à son mariage, mademoiselle de Saussure vécut donc sans empressement pour le monde, et comme à l'ombre de son père. Elle étudiait et se plaisait à rêver sur ses études qui s'étendaient progressivement; elle aimait la littérature italienne, et elle en connut bien tou^ les grands écrivains; elle remonta plus haut : la langue latine lui devint assez familière pour sentir vraiment le charme de l'antiquité. Elle put bientôt aussi lire dans leui^ langues Shakspeare et Klopstock ; tout le cercle de l'horizon littéraire se développait sous ses yeux ; en même temps, les sciences naturelles n'avaient garde d'être oubliées : la minéralogie, la bqlanique, chaque branche de l'histoire naturelle, ont été pour elle une source d'intérêt dans tout le coui's de sa vie, et personne ne sut mieux qu'elle gouverner sa pensée avec

yi ISOTICE SUK Là TIB ET LES ÉGBITS

méthode et avec ardeur à travers celte variété d'occupations. A dix-neuf ans, en 1785, elle épousa M. Jacques Necker, capitaine de cavalerie dans Royal-Allemand. M. Necker quitta le service aussitôt après son mariage: il avait dans le caractère une impétuosité qui rendait sa parfaite bonté plus touchante ; ce qu'il mettait de passion dans ses idées animait la vie autour de lui, sans jamais la troubler; il se livra à l'étude des plantes, et les connaissances étendues quil acquit le firent appeler, sous

j l'empire, à une chaire de botanique à l'Académie de Genève, Son activité d'esprit se porta également sur les problèmes de la ' chimie appliquée, et on lui dpit des découvertes sur l'art de fabriquer le platine; il introduisit à Genève l'emploi des presses

i lithographiques dont il perfectionna les procédés. Quand la chute de l'empereur Napoléon laissa Genève à son indépendance, M. Necker prit parti dans les questions qni s'élevèrent au sein du gouvernement nouveau. I. 'agitation et les malheurs de vingtcinq années qui avaient précédé l'avaient plus frappé que la grandeur imposante qui s'y était mêlée, et il avait conçu sans doute trop de défiance contre les nouveaux systèmes de liberté publique. Appelé plusieurs fois comme syndic à participer au gouvernement de son pays, ses opinions furent toujours trèstranchées dans le sens exclusif de l'ordre et des traditions. Dans les débats où s'engagèrent les partis durant les premières années qui suivirent la restauration de Genève, il montra la loyauté de son caractère e1 aussi l'invincible fixité de ses sentiments politiques. Ces opinions par trop absolues aux yeux de madame Necker soulevaient quelquefois de vives discussions; mais jamais l'ftffection mutuelle ne fut un moment troublée par ces orages qui passaient dans la région des théovies.

Genève ressentit sans doute de bonne heure le mouvement d'idées qui agitait la France à la fin du siècle dernier, elle n'en reçut pourtant pas la même influence. Madame Necker vécut peu à Paris, et c'est de Genève qu'elle jugea les systèmes et les événements qui se succédèrent dans notre pays. Il est facile de retrouver dans ses écrits l influence d'une >ie plus retirée et d'une société moins troublée que celle de Paris. A notre avis, il a mieux valu pour la gravité et roriginalilé de son talent qu'il en fût ainsi.

DE MADAME MiCKER DE SAUSSUllE. Vil

Il est vrai, dans les grands centres de civilisation, les esprits sont frappés de plus d'idées à la fois, et s'ils n'ont pas beaucoup d'ardeur naturelle, cette vie qui fermente autour d'eux les provoque à penser. Le concours de lant do sentiments^ de vues et d'intérCts divers, continuellement aux prises, donne l'entente de ce qui plaît au grand nombre, et développe les qualités nécessaires pour traiter avec les hommes, pour accommoder les i pensées à la mesure moyenne des intelligences; mais en môme j temps il n*eftt pas douteux que les grands foyers de civilisation et d'activité politique diminuent Ténergie du sentiment moral; y< on y voit passer si vite les opinions qu'on y professait tout à l'heure d*un ton si parfaitement dogmatique, les maximes s') conforment avec tant de promptitude aux exigences de la conduite, le flux et le reflux des passions de chaque jour se joue si hardiment de toutes les vérités, que l'esprit le plus intrépide et le plus enthousiaste se trouble et se décourage à ce spectacle ; cet être bizarre qu'on nomme le monde, dont les formes 1 varient, mais dont la force est à peu près toujours la môme, al- i teint chacun dans les régions de l'àme qui sont en apparence les plus inaccessibles à l'influence extérieure ; il agit sur la manière de sentir comme sur la façon de penser ; il dérobe à chacun une partie de sa propre nature pour l'animer de l'esprit mobile de la foule. Je ne vois pas que les temps les plus anarchiques, au premier aspect, soient exempts de cet esclavage: l'excentricité devient aussi une mode, et peut-ôtre la plus monotone de toutes, car l'extravagance est ce qu'il y a de moins varié. Qui peut s'assurer d'avoir l'espril assez robuste pour résister à ce joug? L'empire du monde n'inspire le talent que par \ la préoccupation du succès, il tourne en dehors toutes les facultés, et si le foyer intérieur n'est pas d'une ardeur extrême, il pAlit promptement. Je sais que Racine n'avait pasbesoin de l'isolement pour contempler, comme dans une glace limpide, les traits les plus purs de l'antiquité grecque ; je sais que Rousseau, — dans le bruit de Paris, et presque dans les salons des encyclopédistes, se recueillait assez pour voir le soleil se lever sut les sublimes entretiens de son Vicaire Savoyard; mais qui peut se rassurer -par de si grands noms, et qui me dira toutes les âmes, distinguées, tous les esprits marqués d'abord d'une originalité

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