‹ L'éducation progressive ou étude du cours de la vie, Volume 1Chapitre 23 sur 144 · LIV. I, CHiiP · texte numérisé non relu

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sa \ie, quand l'éducation, en négligeant d'employer à temps ses ressources les plus efficaces, a par là manqué son principal but, celui de le rendre maître de lui-même. Il est vrai toutefois que, pour atteindre ce but, elle doit user de son pouvoir avec une sage économie.

C'est une autre manière en effet d'énerver la volonté, que de la laisser toujours soumise à une influence étrangère. Celte faute, on la commet aussi; et l'éducation, en se dépouillant de nos jours de ses formes âpres et sévères, n'a pas évité ce second écueil. Une servitude douce, volontaire même, amollit les âmes au moins aussi sûrement qu'une plus rude.

Souvent nous nous faisons illusion à cet égard : le plaisir que l'enfant paraît trouver à nous obéir, nous rassure ; il nous paraît libre parce qu'il est heureux, et nous prenons son zèle pour de l'énergie. Mais quand la volonté ne s'est pas déterminée elle-même, quand elle n'a fait que suivre, fût-ce de plein gré, l'impulsion d'autrui, on ne saurait compter sur sa constance. Dans cet état de demi-assujettissement, elle peut se montrer vive, empressée, fidèle même, en restant étrangère à celui qu'elle meut, et dès lors on n'en peut tirer aucun indice certain, relativement à la fermeté du caractère.

C'est là ce qui se voit souvent dans l'éducation. Obtenir Tassentiment de l'élève est sans doute un immense bonheur. Une fois qu'on y a réussi, les plus grands obstacles semblent aplanis. L'obéissance n'a rien de servile; tout s'exécute avec facilité, avec joie ; il y a du vent dans les voiles, et l'on avance rapidement. Cependant il ne faut pas s'y méprendre. Ce n'est paa en adoptant les désirs d'un autre, qu'on apprend à se décider; et ce qu'on appelle la bonne volonté n'est pas la vraie. Un enfant animé du désir de plaire à ses parents peut vaincre les premières difficultés de l'étude ; il peut être un modèle de conduite tant que l'envie d'être approuvé d'eux subsiste encore, et rester sans force et sans consistance ■:.. lorsque ce motif n'existe plus. Il faut qu'il ait appris à se

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proposer un but à lui-même, à choisir à ses périls et risques les meilleurs moyens d'y parvenir* La détermination libre et réfléchie, la faculté de prévoir les inconvénients attachés au parti qu'on a pris, et la résolution de les braver, voilà ce qui donne une bonne trempe à l'esprit et de la fermeté au caractère,

Si donc l'élève à l'avenir doit rester maître de sa conduite, il importe de lui faire suivre deux régimes en apparence opposés : l'un d'assujettissement, pour l'accoutumer à réprimer ses désirs capricieux; l'autre de liberté, afln qu'il se forme en lui une volonté indépendante. C'est là une difficulté qu'on envisage rarement dans toute son étendue ; aussi, et peut-être surtout dans les éducations les plus soignées, se déve\oppe-t-il peu de caractères prononcés.

Une autre difficulté plus grande encore, c'est qu'on ne peut pas compter sur le secours de Télève pour corriger les défauts qui proviennent en lui de l'absence de fermeté. Il lui faudrait avoir, pour travailler à se vaincre, le ressort qu'on désirerait lui donner; et il n'est pas même aisé de lui faire comprendre ce qui lui manque. Depuis la désolante apathie d'un enfant qui n'a jamais de mouvement spontané, et qui n'est par conséquent susceptible d'aucun progrès, jusqu'aux nuances plus faibles du même défaut, il est peu de reproches justes à adresser à ceux qui n'ont pas reçu au moral le principe actif de la vje.

Un des symptômes les plus ordinaires de la faiblesse de la

volonté, l'irrésolution, se dérobe à notre influence, nous

^ n'avons pour la combattre aucune règle fixe à donner; et ici

V*" les raisonnements ont peu de prise. Les gens indécis ne rai-

- . ' sonnent peut-être que trop ; ils voient mille faces à tous les

'■^1; objets, mille suites à tous les partis possibles : ce qui manque

j^X à leur esprit, c'est la direction énergique ^qui fait qu'un seul

motif l'emporte sur plusieurs, qu'on ne peut espérer ou

*i .craindre qu'une seule chose. Dira-t-on en conséquence à

tijy'éJève de se déterminer sans réfléchir, sans envisager ce

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qui résultera de sa décision ? Non, sans doute, ce n'est pas le rôle de la raison ; elle conseille tout le contraire, et tend plutôt ainsi à augmenter le défaut.

Il en est de même de l'incoustance, autre défaut dans lequel la volonlé, assez vive pour avoir Tapparence de la force, n'en a pas la réalité; puisqu'elle n'a point de durée. Que peut faire en pareil cas rinslituleur? il ne lui est pas donné de ranimer des goûts éteints ; et d'un autre côté, il serait tellement absurde de persister dans une conduite qui avait pour modèle unique un désir ou un sentiment qu'on n'éprouve plus, qu'on ne saurait le conseiller en thèse générale. On voit dont; que la raison, qui est parfaitement à -«a place quan 1 il s'agit de faire ployer une opiniâtreté insensée, l'est beaucoup moins quand il faut communiquer de la fermeté. Toute sa ressource à cet égard consiste à tirer parti des circonstances particulières, c'est à-dire à prouver que, dans Toccasion dont il s'agit, on ferait mieux de persévérer. Mais on sent qu'un conseil ainsi motivé est sans influence sur l'avenir.

Pour favoriser à la fois l'œuvre de la raison et le développement des meilleurs mobiles, il faudrait donc, à ce qu'il me semble, que l'éducation commençât par s'attacher à raffermir le caractère, à préparer le terrain solide dans lequel tous les bons principes s'enracinent et portent des fruits. La légèreté de l'enfant rend cette entreprise difBcile ; et comme on n'est jamais certain de pouvoir agir sur lui, lorsque rien n'est encore fixé dans son âme, les moyens de donner de la fermeté paraissent manquer comme la fermeté même. Cependant il ne faut pas désespérer. Dans l'absence de motil^ raisonnes, il reste une ressource moins relevée, mais trèshcfGcace, les habitudes. L'énergie est un don du ciel, mais c'est aussi un résuUatdu développement naturel des forces morales, lorsque rien n'en arrête les progrès. Par l'habitude de l'oléissance,' l'élève apprend à réprimer ses passions. En l'accoutumant à se déterminer lui-même dans les cas permis, il acquiert de la

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décision, et sa voloDté, qui n'est plus passive, gagne insensiblement de la vigueur.

Le sentiment d'une liberté réelle, mais limitée Mr la nécessité de son exercice, est celui que Rousseau' a voulu inspirer à son Emile. Jusque-là je m'accorde avec lui; mais je regarde le devoir comme la nécessité morale, et c'est là ce ^ que Rousseau n'admet pas. Il dispense Télève d'en observer X la loi, parce qu'il lui semble hors d'état déjuger eu quoi le • Revoir consiste. Cependant il est un devoir qui est fort bien rompris par l'enfant, et qui Tinitie peu à peu dans la connaissance de tous les autres, c'est celui de l'obéissance envers ceux auxquels le ciel a confié son sort. Sa faiblesse, ses besoins, son instinct môme, le mettent naturellement dans leur dépendance. C'est à eux d'exercer l'empire avec dou- -^ ceur et fermeté. Le problème à résoudre dans leur gouver^ nement se présente dans tous les gouvernements possibles. ^^ Il s'agit toujours de concilier la plus grande liberté individuelle avec la plus parfaite soumission aux lois.

Ce qu'il faut éviter pour atteindre ce but, ce sont les ordres à demi donnés, les obligations à moitié imposées; ce sont les insinuations, les sollicitations tacites; c'est la prétention de laisser un enfant maître de sa conduite, tandis qu'on l'enveloppe de mille licEs. L'atmosphère du doute dissout l'énergie, relâebe le nerf des intentions. Quand les limites de la liberté et du devoir sont effacées, le vague de l'incertitude se répand sur tous les projets et jusque sur les actions; on a toujours regret à la résolution qu'on n'a pas prise ; on est toujours tenté de revenir sur ses pas. Pour ;'^, préserver l'enfant et ensuite l'homme d'un tel tourment, il ri fc faut qu'une juste autorité préside au commencement de la ^r vie en faisant une part bien définie à la volonté. Aussi l'édu- ^ cation publique où Ton gouverne par des lois immuables, sans surveiller constamment les individus, est-elle la plus favorable au développement de l'énergie.

Jusqu'à quel point cette discipline plus exacte, unie à cette

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