‹ L'éducation progressive ou étude du cours de la vie, Volume 1Chapitre 25 sur 144 · MOBILES DE LA VOLONTÉ ET INFLUENCE DE LA RAISON · texte numérisé non relu

MOBILES DE LA VOLONTÉ ET INFLUENCE DE LA RAISON

L'homme se plaît au raisonnement qui est son chef-d'œuvre, et se détourne du sentiment qui n'est pas son ouvrage ; il croit, en s*éloignant d'un mystère* se rapprocher de Pévidence. Riyakol.

Après avoir contemplé la volonté dans l'état de souveraineté qui semble le plus absolu, nous allons la voir réduite à une condition moins relevée : sous cet aspect, elle nous paraîtra influencée, décidée même, par les mobiles dont elle a consenti à suivre la direction. Ce sera donc aux divers penchants du genre humain^ ses instigateurs et ses ministres responsables, que nous nous en prendrons de ses écarts. Des lors la tâche de Téducation, difficile encore à exécuter, mais plus aisée à définir, consiste à l'entourer de guides qui ne tendent pas à l'égarer.

5S L ÉDUCATION PB0GRESS17E.

L'ëducafibn peut retrouver ici pour la volonté une source secondaire d'énergie dans la forcé des motifs employés pour la déterminer. Quand ces motifs sont importants, quand ils méritent l'approbation et de la conscience et des hommes, leur influence est souvent durable, et l'âme contracte à la longue des habitudes de constance. Mais si l'on ne s'inquiète que des actions, siJ'on ne veut que les obtenir ou les empêcher une à une, on allègue mille motifs insignifiants, sans imprimer jamais de direction générale. L'élève se conduit bien, mais sa moralité reste passive ; et c'est encore d'une autre manière un caractère saiis consistance qu'on a formé.

Néanmoins, il n'y a que les motifs qui aienf de Timportance avec l'enfance. A cet âge tout d'avenir, les résultats actuels ont peu de valeur, et les meilleures actions n'ont de prix que comme indices d*un mouvement qui se prolongera dans la suite. Un homme peut faire du bien et du mal indépendamment de ses intentions ; ses semblables souffrent ou jouissent des conséquences de sa conduite, et ils n'ont pas besoin d'en rechercher les motifs; mais un enfant n'exerçant aucune influence au dehors, toute l'activité qu'on lui demande est relative à lui-même; et quand on lui suggère des motifs mauvais ou seulement équivoques, on lui fait un tort qu'aucun avantage ne peut compenser. La nature du mobile est tout avec lui; le désir de s'instruire répond du succès dans l'éducation intellectuelle, comme celui d'accomplir le devoir dans l'éducation du cœur. Une intention bien prononcée ne reste point sans effet dans le jeune âge; elles lumières, une fois désirées, ne sauraient manquer d'être acquises.

Toutefois, j'entends déjà ce que les parents me répondent : Nous aimerions bien mieux, diront-ils, que nos enfants pussent être mus par le pur amour du bien. Aussi commençons-nous toujours par leur déclarer que le devoir exige d'eux qu'ils fassent ou ne fassent pas telle chose ; mais nous ne voyons pas que cetle considération les touche beaucoup. Si, au contraire, nous mettons en jeu quelque espérance ou

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quelque Crainte, fondées sur des irilérêts qu'ils comprennent mieux, nous obtenons d'eux ce que nous voulons. Nous employons les ressorts *qui ont déjà en eux de raclivité ; nous leur donnons toujours des habitudes utiles, dans l'espoir que la raison viendra ensuite y ajouter de bons Hiôtifs.

Ce discours est très-plausîble assurément. Le plaidoyer est, bon en désespoir de cause ; je prétends seulemetit que Ton désespère trop tôt. L'impatience d'arnver à des résultats positifs est telle, qu'on choisit la voie la plus courte, sans regarder si c'est en même temps la meilleure. Ou ne pense pas assez qu'agir par des motifs intéressés est aussi une habitude qu'il n'est pas aisé de déraciner. L'idée du devoir, sèchement présentée, a peu d'influence, je l'avoue; mais une étude plus profonde des moyens d'agir sur la volonté pourrait ^vrir quelque nouvelle route ; avant de prendre un parti moralement mauvais, il faudrait s'assurer qu'il n'ea est point d'autre à choisir. Une excellente intention, le zèle à remjjir ses devoirs, ne sont pas chez un enfant un phénomène fort rare. L'heureux instinct des mères et certaines circonstances particulières favorisent souvent de telles dispositions dont le germe existe dans toutes les âmes : les moyens de les développer nous occuperont bientôt dahs ôet ouvrage; mais ici, où il s'agitsurtout des principes, la question se présente dans toute sa grandeur. Une connaissance pltis exacte des vrais mobiles de la volonté paraît aussi nécessaire à l'éducation qu'à la morale. Et comme, sous un point de vue très-général, ces mobiles sont les mêmes essentiellement chez les enfants et chez les hommes, si l'on veut se fonder sur l'observation, lé plus SÛT est d'étudier ce qui se passe dans notre cœur, objet d'examen toujours présent et le plus propre à nous instruire.

Toutefois, ce que nous éprouvons n'est pas aisé à démêler ; le jeu des ressorts qui nous font agir se dérobe à nos yeux mêmes. Nos déterminations sont plus vite prises que leurs motifs ne sont découverts, et ceux que nous leur assignons

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L'ÉDUGATlOft PROGAESSITE.

"^ne sont pas toujours les véritables. Soumis à Tobligatiori de raisonner, aussitôt que notre esprit, se repliant sur lui-même, veut juger de notrç état intérieur, nous sommes enclins, ce me semble, à nous exagérer le pouvoir du raisonnement. Une trop grande foi à son influence en morale est peut-être Terreur d'un siècle fier des lumières que la raison a répandues ^ur mille objets.

Il nous est en général agréable de croire que nous agissons d'après des principes raisonnes : établir ces principes, les appliquer à notre situation particulière, et prouver que notre vie y est conforme, est la chaîne que nous cherchons constamment à former. Cette chaîne se déroule avec facilité dans notre esprit; mais il n'en est pas de même du fil délicat qui rattache nos actions à nos sentiments. L'influence de nos instincts secrets, des goûts, des répugnances, des dépits, des désirs bons ou mauvais qui nous animent, est difficile à saisir, souvent embarrassante à s'avouer, et cependant ces mouvements de l'âme sont la source inconnue de la plupart de nos décisions.

Voilà ce qu'il nous est aisé d'observer chez les autres. Nous voyons bien que nos amis sont déterminés parleette masse de sentiments et d'impressions qu'on appelle le caractère ; mais personne ne se croit à soi-même d'autre guide que la raison, il^s cherchons donc à trouver comment le parti que nous avons pris est dans la règle. Nos soi-disant motifs sont inventés après coup ; les principes généraux qui se trouvent momentanément d'accord avec notre conduite, nous paraissent en avoir été les mobiles, et nous prenons pour la cause de nos décisions ce qui n'en est que l'apologie. D'autres maximes se présentent aussitôt que nous venons à changer, et toujours il y a des vérités éternelles à Tappui de nos passagères révolutions.

Qu'entend-on par le mot de raison ? Dans le sens étendu que donne à ce mot la philosophie, on l'emploie à désigner rinlelligence, la grande faculté de l'âme qui nous sert à dé-

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couvrir la vérité. Pris dans une acception plus restreinte, il s'applique à la conduite de la vie, et reste cependant fidèle à 'sa première signification. La raison, telle qu'on la considère habituellement, saisit encore les rapports des effets aux causes, fîre les conséquences des principes, et prononce, relativement à Tindividu, sur les avantages et les inconvénients des actions. En laissant de côté les inégalités et les faiblesses, partage commun des dons de Thumanité, on peut la considérer comme le conseiller sage qui, dans le gouvernement de nous-mêmes, cherche à ma intenir l'équilibre entre nos différents pouvoirs. Si elle trouve à s appuyer sur de grands principes,^ eOe prend un caractère très-élevé. Unie à la religion, elle peut devenir une haute sagesse qui embrasse nos intérêts dans Tespace de Télernité ; renfermée dans la morale mondaine, elle tire de la constitution de la sociétédes règles pratiques pour notre conduite . Enfin, quelque princfce que nous admettions et quelque sentiment qui nous anij^, elle porte le jour sur les conséquences qui en dérivent'pour nous. Inhabile à créer nos divers penchants, elle ne fait que nous apprendre à diriger ceux qui existent. C'est donc un régulateur et non un mobile. Cela seul montre d^àle genre et les bornes de son pouvoir.

Quand la raison considère l'homme abstraitement, elle le suppose doué de ses qualités les plus éminentes, et lui indique en conséquence le plus grand bonheur auquel il puisse aspirer : de là viennent tant de beaux préceptes que la sagesse de tous les peuples a recueillis ; mais quand elle s'adresse à l'individu, elle ne trouve pas en lui tous les mobiles également développés; les uns sont languissants, d'autres ont une vivacité démesurée; et comme elle ne peut en appeler qu'à ceux qui ont déjà une certaine vie, il lui reste bien peu de règles générales à donner.

Cependant l'influence de la raison est toujours salutaire ; elle met l'avenir en ligne de compte ; elle forme une alliance entre les sentiments faibles pour dompter les plus violents :

6^ L£DCG1TI0N PIDGRBSSIVE.

elle dit à tel créancier irrité par les éternels délais d^ son débiteur : Si vous me faites metjre cet homme en prison, vous serez saisi d'une affreuse pitié quand vous verrez sa femme et sçs enfants dans la détresse, et puis on condamnera votre excès de rigueur. Ces considérations peuvent être parfaitement justes ; mais pourquoi la raison a- t-elle produit de l'effet en les présentant ? C'est qu'elle a tjpouvéde la compassion et de la craiqte du blâme, autrement elle n'aurait pas eu de prise.

Tel est le rôle de la raison. Son art, c'est de bialancer les penchants les uns par les autres ; sa ressource, c'est le jeu des contre-poids. Ne disposant par elle-même d'aucun pouvoir, et n'agissant qu'à l aide de ces menées sentinients qu'elle est. parfois appelée à combattre, s'il n'je» existe pas dans l'âme qui Ja secoodent, elle perd tout moyen de réprimer. Ceci est d'une e^trêflae impQf tance, soit pour la moralité, soit pour le bonheur.,

L'éducation ne saurait done trop tôt s'occuper de la formation des mobiles; elle doit dirigpr le développement des forces diverses qui agissent sur cette partie de Fenseiinble de l'âme où Qçiissent les désirs:et se préparent }fig décisions. Il y a des mobiles de divers genres qu'ils 'est pas inutile de distinguer. Lesuqs, plus particulièrement nommés instincts, veillent à la conservation.de notre existence matérielle ; d'autres, non moins égoïstes, mais alliés de plus près au moral, sont préposés à la garde de cette partie de notre bonheur qui dépend de l'opiniop des hommes : tels sont l'amour-propre et ses nombreuses modifications. D'autres, trcs-élevés, tels que les sentiments du juste, du vrai, du beau, introduisent l'âme dans des régions calmes où elle s'épure, s'éclaire, s'agrandit. Il en est de plus impétueux qui semblent transporter notre existence hors de son centre, la placer dans des objets étrangers à nous, et nous faire vivre dans d'autres âmes : telles sont les affections tendres qui, depuis leur nuance la plus faible, la sympathie, jusqu'au dévouement complet de l'a-

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