LIV. I, CHIP. V
iDour, nous font éprouver pour nos semblables des émotions aussi vives que celles de la personnalité. ËnËn, il existe un mobile qui réunit en lui tout ce que les autres ont de grand, de tendre, de dévoué, qui élève Tâme non-seulement audessus do sa propre sphère, mais de la vie, et lui donne un avant-goût de réternité; celui-là, Je n'ai pas besoin de le dire, c'est le sentiment religieux.
Cette inégalité dans la valeur morale des mobiles du cœur humain, nous prescrit déjà notre rôle. Il est d'autant plus essentiel pour l'éducation de cultiver les sentiments désintéressés et généreux, que ceux-là seuls ont besoin de culture. Les penchants égoïstes, lès instincts physiques croissent sans soins ; ils sont même indestructibles. Si donc vous ne nourrissez pas ceux qui les balancent, non-seulement vous n'aurez aucun élan vers le bien, mais vous ôterez à la raison la plus grande force qu'elle puifâe opposer aux désirs désordonnés. • Ne voit-on pas que les passionssont intriaitablesdans les cœurs égoïstes? Voilà peut-être ce qu'on n'envisage pas assez.
Ainsi, chaque état de la moralité et des sentiments correspond dans rhomme à l'idée d'un certain genre de bonheur, et sa raison, bornée par cet état même, ne peut rien lui indiquer au delà. Vantez à certains êtres les beautés de la nature, les charmes de l'amilié, de l'étude, de la vie domestique, et' votre voix retentira dans le désert de leur cœur. Si les effets del'éloquencesontpassagers, c'estqu'elle ne fait que réveiller un moment des mobiles languiçsants qui bientôt s'afl'aissent ; n'ayant jamais été mis en action dans notre existence, ils ne s'y sont pas l'attachés à des intérêts permanents.
Cependant, renfermée dans sa sphère la plus étroite, la raison fait encore de son mieux; que veut-on de plus? Donnezlui à régler des intérêts purement matériels, elle conseillera la prudence ; elle vous dira de n'abuser de rien, de conserver votre santé, votre fortune, et fera de vous un de ces gens dont Socratô se moque déjà dans le Phédon, en disant qu'ils sont tempérants par intempérance, Clierchant toujours à
nous faire éviter les dangers, elle favorisera Tobservalion de toutes les lois sociales, parce qu'on n[y manque point sans s'exposer; et, faute de motif d'espérance à nous donner, elle aura du moins à sa disposition un grand arsenal de menaces.
Quand donc elle ne trouve pas à s'appuyer sur de grands principes, la raison prêche encore la morale des conséquences; elle nous fait envisager les suites de nos actions plus que leurs motifs, et montre que le vice attire beaucoup de maux, plutôt qu'elle ne porte à le regarder comme un mal lui-inême. C'est ainsi qu'elle rentre dans le système de l'utile, chef-d'œuvre de ses plus ingénieuses combinaisons, insuffisant comme elle pour son propre but, et nul pour l'amélioration intérieure. Il y a là sans doute un motif répressif ; mais une force qui ne saurait être employée qu'à retenir est souvent insuffisante po\ir cela même. Il faut pouvoir opposer un mouvement à un autre, l'élan des bons sentiments à celui des mauvais désirs, car si le devoir n'est vu que comme une simple barrière, les passions qui sont courageuses ne la franchissent que trop souvent.
Que la raison soit indispensable dans la vie, que sans elle nous ne puissions faire un pas, que, nécessaire pour régler les penchants, elle le soit même pour les satisfaire, c'est ce dont je conviens mille fois. Je dis plus : en prenant un point de vue très-étendu, on voit qu'elle n'est pas sans quelque pouvoir sur la formation des sentiments ; mais c'est une influence lente et indirecte. En réprimant souvent des excès, elle prive dans la raêm e proportion les mauvaises inclinations d'exercice, et peut, à la longue, les amortir. Il y a en nous un principe de développement, une sève qui, retenue dans un sens, se porte dans un autre, et la naorale même de régoïste ne peut pas longtemps rester telle dans le cœur humain. Le caractère d'une même génération change peu; mais ce qu'elle avait fait de bon par calcul, un autre le fait par impulsion. Les sentiments religieux et désintéressés renaissent, et facilitent à leur tour l'œuvre de la raison. Alors
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prévaloir des vérités qui étaieat longtemps restées Koiseuses, et qui prennent un rang dans la vie sociale, aussii-iot qu'elles s'accordent avec les sentimenis universels; et ^and ces vérités se prononcent en actions, qu'elles déterminent des mœurs et que les institutions les consacrent, il y a un gain immense pour les nations.
Mais c'est le développement correspondantdes sentiments et des lumières qui produit ces résultats heureux, et ceux-ci ne peuvent guère être appréciés qu'à distance. Il faut mettre des siècles et des peuples dans la balance, pour s'apercevoir du poids qu'y apporte la raison. Quand elle n'a pas du temps pour agir, quand son action est renfermée dams rétroite'en-
» ceinte du cœur d'un seul homme, l'état dans lequel elle le trouve décide de tout, et son impuissance se révèle.
De toutes parts nous rencontrons nos bornes : c'est là ce que je vais m'attacher à montrer. Les sentimenis sont impc- ^m tueux, aveugles, sujets à une dangereuse exaltation ; mais ce sont les forces vivantes de l'âme. Cultivons-les chez nos enfants, de pair avec rintelligence ; ne les laissons janiais sans aliment dans leur cœur ni sans exercice dans leur vie, et ne nous reposons pas entièrement sur la raison. Pensons que la plupart des maux de ce siècle sont dus à cette personnalité systématique qui laisse les individus sans énergie, comme le corps pohtique sans vigueur. Quand on n'est attaché à rien, il faut bien s'attacher à soi-même. L'égoïsme n'est qu'un mot plus amer pour désigner l'indifférence; l'amour de soi est l'héritier naturel de tous les autres amours.
En général, la faute de l'éducation est plutôt négative que positive ; elle est dans ce qu'on néglige, plutôt que dans ce qu'on fait. Durant le cours d'une longue instruction où tout est passif chez Tenfant, hors l'intelligence, les proportions s'altèrent infailliblement. La mémoire et le raisonnement s'exercent seuls, et les sentiments restent en arrière, sauf pourtantcelui de l'amour- propre, qu'on excite comme stimulant. Que doit-il résulter de là? Exactement ce qu'on observe
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chez les hommes faits, une grande absence de motifs désin- f téressés et une prépondérance toujours croissante des motifs ^ sensuels et égoïstes, qui dès lore ne sauraient manquer de ■»' se manifester tôt ou tard; une volonté faible pour le bien, ardentti et habile pour tout autre objet, devient aussi une conséquence nécessaire.