CHAPITRE VI
DE 'LA CONSCfENCE AVANT QUATHE AN •
Chaque enfant efst un autre Adam; une fois qu'il a goûté ilu fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, il est bientôt chassé du paradis de f innocence. j
Anonyme allemand.
Rien sans doute ne paraît plus irrégiilier, plus versatile que le sentiment moral à trois ans. Ce sentiment existe néanmoins et se manifeste à cet âge aussitôt que les passions cessent d'être enjeu. L'enfant a une idée vive du bien et du mal, quoiqu'il ne l'exprime pas en termes généraux. Il reconnaît une 16i commune à tous, une convention tacite qu'on doit respecter; toute atteinte à la vérité, au droit de la propriété, aux jouissances d'autrui, le choque et le blesse, lors même qu'il n'en souffre pas personnellement ; mais il faut que son attention soit excitée. Le point où il s'intéresse sans se passionner est assez difficile à rencontrer, et entre la distraction et la partialité il y a peu de place pour la justice.
En effet, les éléments qui dominent dans son âme permettent rarement à l'enfantde juger de sang-froid. Toujours entraîné, toujours animé de quelque émgtion, prévenu pour lui-même ou pour ceux qu'il aime, très-égoïste par moment, il semble tout à coup transporter sa personnalité dans un autre ; maisil n'en est pas plus équitablequand il est dévoué. Les bons sentiments ont beau l'emporter déjà dans son cœur sur les mauvais, on voit chez lui, comme en relief, la nature fantasque et inégale de nos deux plus brillantes et plus aimables facultés, l'imagination et la sympathie.
Ainsi, un mouvement vraiment intéressant chez lui, celui
' delapitié, est capricieux. Il peut l'éprouver parfois jusqu'aux
Jarmcs, jusqu'à la détresse, jusqu'au sacrifice entier de ce qui
196 LEDDCATIO.^ PROGUESSIVE.
lui fait le plus de plaisir ; d'autres fois il reste inaccessible à ce sentiment. Tout ce qui déplaît à Tenfant endurcit son âme. Quand un animal blessé est joli, on lui voit partager vivement sa souffrance ; s'il est laid, il s'en détourne avec horreur. Sa compassion s'évanouit aussitôt que certain défauts, tels que la difformité ou le ridicule, lui font dédaigner de s'associer à l'être souffrant. Telleest, même dans un âgeplus avancé, l'insuffisance de la sympathie, base vacillante sur laquelle on a vainement prétendu pouvoir fonder la morale.
D'après la nature de ce sentiment, on doit comprendre que toute action dont il ne résulte immédiatement de souffrance pour personne parait assez innocente à l'enfant. Aussi se fait-il peu de scrupule de petits larcins^ quand il n'en reste pas de traces visibles. Cependant il est un devoir qu'il admet sans restriction toutes les fois qu'il en conçoit l'idée, ce devoir est celui de l'obéissance envers l'être dont il dépend.
J*ai déjà dit qu'il était une personne à laquelle un enfant doué de sensibilité croit ordinairement appartenir. C'est enverselle qu'il se sent responsable de sa conduite; ses rapports avec les autres sont beaucoup moins intimes. 11 se tire d'affaire comme il peut avec les autorités moins rapprochées, mais les reproches de son vrai maître retentissent au fond de son cœur. C'est lui qui est sa conscience. C'est lui dont le jugement deviné d'avance doit l'absoudre ou le condamner. C'est lui qu'il voit en imagination au moment décisif de l'épreuve ; souvent il se le représente si vivement, qu'il ne peut plus lui désobéir, et que, par l'effet assez naturel d'une illusion forte, il croit même en être vu. Aussi ne s'étonne-t-il point quand cette personne a l'air d'être informée de ce qu'il a fait loin de ses yeux : l'idée d'un invisible témoin n'a rien qui répugne à cet âge.
Mais si par oubli ou par faiblesse l'enfant a succombé à la tentation, c'est lorsqu'il retrouve son maître que le remords entre dans son cœur. Il pourrait revoir sans émotion le pro-