LIV. III, CHàP. V
Il faut d'abord, pour y réussir, en bien connaître la nature. Ce mal consiste en général dans l'apparition d*un fantôme dont Taspect glace de frayeur ces pauvres enfants, et, par conséquent, le point essentiel est de ne pas évoquer ce fantôme. Les raisonnements sont presque toujoursen pure perte. Pendant tous vos discours sur le peu de probabilité du danger, sur les inconvénients de la peur et la gloire attachée au courage, vous pouvez être certain que Tenfant .a sa vision devant les yeux, et que plus vous en parlez, plus vous lui donnez de consistance : Texpérience a prouvé qu'à tout âge il est comme inutile de combattre directement les chimères d'imagination. Laisser tomber la pensée dominante, chasser un sentiment par un sentiment plus fort, distraire, intéresser, aguerrir par le mouvement moral et physique, tel est en général îe régime contre la peur. Un remède plus direct pour une crainte particulière, c'est de substituer la présence de l'objet redouté à l'idée que l'enfant s'en formait. On ne se figure pas ce qu'on voit, et la réalité, même désagréable et rebtrtante produit un effet calmant sur les sens. Ccraoyen, s'il petit se pratiquer, est très-efficace, mais c'est avec ménagement qu'on doit s'en servir.
En effet, toute nouvelle terreur, tout ébranlement communiqué aux nerfs relarderait la guérison indéfiniment, et il faut peu risquer dans ce genre. Rousseau recommande les jeux de nuit; mais je dirai que ceux où reufant oublie la peur valent mieux que ceux où il la brave. Il ne faut pas se fiera son rire bruyant, les grands éclats appartiennent souvent à la gaieté feinte, au besoin d'étourdissement, et ce ne serait peut-être pas le plaisir qui laisserait dans son souvenir le plus de traces. Ainsi les imitations de cris de bêtes féroces, les surprises trop fortes dans les ténèbres ont du danger. L'enfant, avide d'émotions, peut désirer avec ardeur la répétition des scènes ou des histoires un peu effrayantes, maisce goût ne doit être satisfait qu'avec bien du discernement. Il est difficile de distinguer si l'on entretient l'ha-
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bitttdo de la peur ou si Ton forme celle du courage.
Une particularité de Timagination enfantine, c'est qu'elle ne s'occupe que du temps présent ; bien différente en cela de la nôtre qui, s'élançant toujours en avant ou en arrière, fait revivre le passé ou anticipe sur l'avenir. L'enfant est étranger à ses sentiments de la veille. Un accident arrivé par sa faute est un fait comme un autre sur lequel il n*y a pas à revenir. Chaque matin il renaît avec le sentiment de l'innocence, et se croit justifié de tous ses torts aussitôt qu'il a dit : C était hier!
Néanmoins, quand l'avenir est à la fois prochain etagréable, Tenfant y pense assez volontiers. Ou lui voit compter avec exactitude les jours qui le séparent d'un jour de fête, et les promesses bien précises ont de l'influence sur lui. II n'en est pas ainsi des menaces; tout mal éloigné est nul pour lui. Il ne croit d'avance à rien de fâcheux, ou il en écarte l'idée en disant : Ce sera dans bien longtemps. Dans son état naturel et sain, il connaît donc l'espérance et non la crainte,tant le ciel a pris de soin pour assurer son bonheur.
Quand on pense aux plaisirs si vifs, si faciles de cet âge, à ce présent, temps unique où se passe l'enfance, et temps dont notre amour peut si bien disposer en sa faveur, à cette gaieté intarissable, à ces portes ouvertes de toutes parts à la joie, et fermées aux soucis et aux chagrins, qui peut se refuser à l'idée qu'il y a dans le contentement de ces êtres si chers, une dispensation de la Providence ? Et si, comme l'a dit un homme célèbre, à tout âge le bonheur est l'atmosphère la plus favorable aux germes des vertus naissantes, ne semblet-ii pas que l'ordonnateur suprême a voulu préparer la moralité de l'homme par la longue félicité de l'enfant!
Ceci nous conduit à examiner le caractère particulier que les dispositions dont nous venons de nous occuper donnent aux premières lueurs de la conscience.