ECOLES NORMALES
C’est dans ce sens qu’A mon avis, il conviendrait de diriger ’enseignement théorique et pratique de nos écoles normales. Qu’on se défende de la tentation d’agrandir démesurément les programmes : quoi qu’on fasse, ils resteront toujours infiniment en dega des limites actuelles de la science; mais que toutes les parties soient enseignées de maniére & tremper fortement l’esprit et 4 le rendre capable de se développer ultérieurement par lui-méme.
Je remarque, & ce propos, que la culture ésthétique a été jusqu’éa présent trop subordonnée, dans nos écoles normales, 4 la culture mathématique ou grammaticale, c’est- 4-dire abstraite et formelle, et que ce manque d’équilibre retentit ensuite dans tout lenseignement primaire. Il en résulte que nos éléves-maftres, issus preque tous du peuple rural, et apportant, avec les précieuses qualités du paysan, son esprit exclusivement tourné 4 lutilité sensible, au profit prochain et calculable, sont poussés, ainsi que plus tard leurs éléves, dans le sens ot ils penchent naturellement. Les problémes « d’intérét », les questions de pur raisonnement, sont leur triomphe, avec l’orthographe et la grammaire : toutes choses ot le jugement libre et le sens du vrai trouvent peu a s’exercer. De la cette rigidité, cette séchoresse, cette stérilité de savoir qu’on reproche souvent, non sans raison, & nos maitres d’école, et qui les empéchent d’étre, au sens élevé du mot, des instituteurs de lintelligence et du caractére. Leur éducation n’est pas, si j’ose ainsi parler, assez libérale, c’est-a-dire assez profonde et assez personnelle; il est vrai qu’ils savent plus de choses que leurs devanciors ; méme il] est juste -d’ajouter qu’ils Jes comprennent; et l’on peut étre & peu prés assuré qu’ils les transmettront aussi exactément qu’on les leur a apprises. La vie seule fait défaut, ou du moins elle n’abonde pas; Jeur sens intellectuel et moral, insuffisamment é6veillé et
exercé, fléchit sous la charge des connaissances acquises; faut-il s’étonner qu’ils Soient plus tard peu propres & communiquer Vimpulsion, le libre mouvement, les fermes allures qui leur sont étrangéres 4 eux-mémes? Songez, par exemple, qu’ils n’ont pas eu, a l’école, le loisir de faire des lectures personnelles d’histoire, de littérature, de motale, etc.; les professeurs n’ont pas davantage le temps ni l'art d’engager avec eux des entretiens familiers et stimulants; examen du brevet domine tout. Comment espérer quils contracteront dans V’isolement et le Jaisser-aller du village Phabitude du travail personnel?
Je voudrais done qu’un moment fit réservé chaque jour, et des heures entiéres le dimanche, a la lecture libre d’ouvrages de littérature, d’histoire, de géographie, de morale, de sciences; et que chaque semaine, le dimanche, par exemple, le directeur présidAt 4 une séance de lecture en commun, ou chacun serait invité 4 émettre ses réflexions, lesquellds subiraient le controle de tous.
Je voudrais aussi que les éléves-maftres, en quittant récole normale, emportassent avec eux une liste de vingt ou trente volumes, dressée avec soin par le directeur, de concert avec les professeurs, qui leur servit de guide pour la formation de leur bibliothéque privée. Un instituteur qui a la bonne pensée de se munir, dans les premiéres années, d’un certain nombre d’ouvrages choisis avec discernement, et qui s’abonne en outre & une feuille pédagogique, est un homme a peu prés sauvé pour l'avenir.
Les épreuves pratiques de pédagogie commencent A sétablir dans nos écoles normales. On commence 4 comprendre que l’apprentissage de deux ou trois semaines par an dans l’école annexe, souvent sans direction, sert de peu et vaut & peine le temps perdu, s'il n’est accoinpagné d’exercices, de lecons préparés 4 l’avance par les élévesmaftres, présidés par le professeur de pédagogie, et couronnés par une lecon-modéle que donnerait le professeur lui-méme. De ce cété, il y a presque tout a faire, et l’on s’y applique déja; mais n’oublions pas que lensecignement pédagogique le plus efiicace sera toujours celui qui résulte
ee ee de l'ensemble de l'éducation et non des legons spéciales. Que ]’éléve apprenne de tous ses professeurs a voir clair, A juger par Iui-méme, a ne pas se contenter d’a peu prés ou de formules, & observer avec méthode, 4 conclure avec circonspection, a s’exprimer avec netteté, et l’on peut étre sar d’avance, qu’aprés les tatonnements inévitables de la premiére heure, il deviendra un bon maftre. Gardons-nous de faire de Vart de Véducation un art trop spécial : il a sans doute ses régles, ses procédés, sa tradition; mais i] a surtout son principe intérieur de vie qui se confond, ainsi que je le disais plus haut, avec le libre mouvement d’un esprit sain et bien cultivé.