PREMIERE PARTIE
Rapport d’inspection générale (Académie de Bordeaux, 1880). — Conclusion !.
Monsieur le Ministre,
Vous m’avez demandé de vous présenter, en maniére de conclusion des rapports qui précédent, un apergu d’ensemble, ot j’exposeraig avec une entiére franchise mes impressions sur l'état général de l’enseignement primaire. Quelque difficulté que présente une semblable tache, j’essaye de me conformer 4 votre désir, en vous soumettant les simples notes que vous allez lire. Elles contiennent un certain nombre d’observations d’un caractére général, qui
4. On a pensé qu’il serait instructif de rapprocher, & l’entrée de ce recueil, les conclusions générales de’ deux Rapports, présentés a M. le Ministre, ’un en 1880, l’autre en 1894. On s’apercevra sans peine, en lisant le premier, que maintes choses ont changé dans nos écoles depuis sa publication, et que plusieurs des principaux Yeux exprimeés ont été, au moins en partie, réalisés.
auraient pu figurer dans chacun de mes rapports spéciaux. Je les consigne ici, telles que je les ai recueillies au jour le jour, sans prétendre d’aucune fagon en composer un jugement complet sur ensemble ou sur une partie de notre instruction primaire, et encore moins tracer un systeme de réformes.
Une chose m’a frappé entre toutes : c’est que l’enseignement primaire, malgré les progrés incontestables des derniéres années, ne parait pas avoir de forte prise sur les mccurs publiques, sur le tempérament intellectuel et moral du pays. Il est vrai que les programmes vont se compleétant : l’histoire, la géographie, les notions de sciences naturelles, le dessin, la rédaction frangaisé y prennent successivement place; les méthodes se perfectionnent : elles substituent la parole vivante du’ maitre a la lettre rigide du livre, et le travail personnel de l’éléve au simple effort de la mémoire. Ce mouvement remarquable, qui non sculement atteint, mais dépasse en étendue et en profondeur celui de 1833, gagne peu a peu tous les maftres que Page ou une incurable médiocrité ne ponds liad pas a inoue
Mais je remarque :
14° Owil y a dans la plupart des écoles peu de résultats précis ct définitifs, en fait de savoir acquis. La méthode densciguement, en devenant plus spirituelle, en diminuant les inutiles devoirs écrits et la récitation mécanique au prolit de Vexposé oral, laisse passer les faits, les régles, les idées a travers lesprit, comme a travers un eros crible. On s’apergoit que l’éléve a beaucoup entendu, beaucoup appris, qu'il a une teinture de tout; mais il sait peu de chosvus de maniére a en tirer profit. C’est qu’en effet il y u une appropriation nouvelle 4 créer pour le principe pédugogiyue nouveau. Il y a des procédés rigoureux & euiployer pour fixer et en quelque sorte consolider les legous; par exemple, des épreuves hebdomadaires 6u mensuellcs dv récapitulation soit orafe soit écrite; enfin une juste parl a réserver & la mémoire et a la répétition.
2° L’espril des éléves les plus avancés n’est pas muni de
notions générales, propres en quelque mesure a devenir des principes ditigeants de la pensée et de la vie. Ainsi en histoire, en géographie, en langue frangaise, ce sont des faits qui viennent du dehors enrichir la mémoire et meubler lintelligence, mais qui, faute d’un travail d’élaboration convenable, acquiérent peu d’influence pratique.
3° Notre instruction primaire ne réussit pas encore a instituer des habitudes. nouvelles ou a modifier sensiblement les anciennes, pas plus les habitudes d’hygiéne ou de propreté corporelle, les masurs domestiques ou sociales, que la maniére de raisonner des choses et d’en juger. Le maitre d’école, je parle des meilleurs, se borne & étre professeur, non éducateur : son action s’arréte a la surface de Pame, elle ne pénétre pas a4 cette profondeur ot se forment les principes déterminants de Jintelligence, du ceur, de la yolonté. Aussi n’y a-t-il pas lieu de s’étonner du peu de résultats appréciables qui persistent au bout de quelques années, sqit que l’on regarde au savoir, soit que lon regarde aux régles de conduite et d’opinion. On peut observer le fait, & la fois sur la génération des écoles de 1833 et sur celle qui croit sous nos yeux depuis une douzaine d’années.
Je n’ai garde d’en accuser le mauvais vouloir des instituteurs. Beaucoup d’entre eux pourraient, sans doute, enseigner avec plus de zéle, prendre plus de peine, donner plus de leur temps, de leur esprit, de leur cosur. Mais la vérité est qu’ils ne sont pas eux-mémes convenablement préparés & ce haut office de .l’éducation proprement dite; ils ne dépassent pas la zone de l’instruction, d’une instruction de plus en plus abondante, mais mal assimilée, et qui ne saurait devenir un ferment d’activité intellectuelle et morale.
A cela il convient d’ajouter, si l’on veut étre équitable, que la tache des maitres primaires est infiniment plus difficile que celle des maitres, méme inférieurs, de l’enseignement secondaire. Ils ont affaire au peuple, c’est-adire & tout le monde, aux disgraciés de la nature comme aux intelligents, & toutes les conditions sociales, et non
ae i a ie ts sh a a pas seulement 4 une classe d’étite ayant le loisir et les moyens de s‘instruire. Ils sont aux prises avec tous les obstacles qui résultent de cette universalité méme : pauvreté, ignorance héréditaire, éducation de famille souvent défectucuse, vicieuse ou reldchée, mauvaise santé, inassiduité opiniatre, défaut de concours de la part des autorités ecclésiastiques et civiles, etc. Les plus rudes courages s’usent dans cette lutte quotidienne qui n’a point de terme, ott ’on a peu de témoins et d’encouragements, et ou lon est toujours sar de compter beaucoup d’échecs pour quelques succes.
Ces circonstances explicatives et atténuantes n’dtent rien a Ja gravité du résultat que je signalais. Si nous voulons que Vinstruction primaire remplisse loffice moral, ‘politique, social, dont clle seule peut s’acquitter auprés de limmense majorité de nos concitoyens, il faut nous proposer pour but principal dans toutes nos réformes, moins de multiplier Jes connaissances que de fonder les saines et fortes habitudes intellectuelles et -morales. Je ne crains pas de dire que l’enseignement congréganiste, si vicieux dans sa direction générale, nous donne a cet égard des indications bonnes & recueillir : il excelle tout ensemble a « donner Ie pli », 4 dresser la machine humaine et a fixer les résultats de Vinstruction; il a ses procédés multiples et bicn concerlés, scs questionnaires, ses résumés, ses épreuves, ses concours, en un mot sa discipline. Cette discipline, il est vrai, est d’autant plus efficace que Vidéal ou elle tend est vulgaire et superficiel. Nous autres, séculiers ct Jibcraux, quit professons le respect de Vintelligence, de Ja libert¢é el de la conscience humaines, nous avons a inculquer a nos ¢leves, quils soient issus du peuple ou des classes riches. des goats, des maniéres de penser, de sentir ef Wagir conlormes a nos principes. Nous avons a les former, par Vinstruetion et par la pratique habituelle, au viril exercice de la responsabilité personnelle. Régler la pensée (apres la vérilé, non d’aprés la coutume, et la vie selon le devoir, non sclon Vintérét prochain ou selon des prescriptions arbitraires, quelle autre sagesse leur ensei-
gnerions-nous, et comment nous dispenser de leur enseigner celle-la?
Ne craignons donc pas de perdre chaque jour du temps, beaucoup de temps a fonder, au moyen de toutes les legons et de tous les exercices : d’une part, des habitudes de propreté corporelle, d’ordre, de respect de soi, de justice, de bienveillance mutuelle; et de l’autre, des habitudes de pensée lucide, claire, précise, de droit et ferme jugement. Notre erreur ordinaire, 4 nous qui voulons instituer en chaque enfant un homme libre, c’est-a-dire clairvoyant et fort, c’est de ne pas assez tenir compte de la machine. L’instruction n’agit qu’a la condition de se transformer en un «état » de Vintelligence, du caractére, du sentiment, de limagination, du corps méme. Et cette transformation ne s'opére qu’au prix d’efforts patients, quotidiens, combinés avec art.
Ce que je dis de nos écoles de l’enfance doit s’entendre
aussi de nos écoles d’adultes. On constate partout qu’elles.
produisent un médiocre résultat, et je n’ai pas besoin de répéler ici les raisons, toutes également bonnes, qu’on en donne. Mais je fais seulement observer que le mal consiste encore moins dans le peu de savoir qu’acquiérent les jeunes gens que dans le peu d’habitudes régulatrices de l’esprit et de la vie qu’engendre ce peu de savoir. Les lecgons ne servent tout au plus qu’a fournir aux meilleurs éléves un utile instrument pour écrire et calculer : ce qui, sans doute, est fort A priser; mais elles ne donnent ni le godt de lire et de s’instruire, ni des notions générales, justes et bien arrétées sur histoire nationale, Vhygiéne, les lois naturelles, ni surtout de fermes habitudes de penser et de juger qui puissent régler ultérieurement la vie. D’ou i] suit que les réformes a entreprendre, dans ces classes comme dans les classes primaires, ne doivent pas tant avoir en vue les programmes que lesprit dans lequel on les applique. II faut restreindre résolument la quantité, afin de perfectionner la qualité. I] faut viser a des résultats moins étendus et plus réels; il faut, en un mot, simplifier, pour pénétrer
plus profondément dans lame de l'enfant. Hors de la, il.
/n’y & que culture d’apparence, infructueuse et éphémére : il n’y a point d’éducation.