INSPECTEURS
Les inspecteurs primaires forment dans l’Université une des classes les plus dignes de respect : investis de fonctions délicates et complexes, et disposant d’une autorité bien restreinte; chargés d’une responsabilité trés étendue, ayant 4 vaquer a la fois 4 Venseignement ect 4 ladministration, et aujourd’hui plus que jamais appelés a transmettre eta vulgariser les plus hautes inspirations pédagogiques et patriotiques, 4 leur donner un corps, a les faire passer dans la réalité, c’est-4-dire dans l’esprit et dans les mceurs populaires. Ils ont a parlementer sans cesse au nom de lEtat avec les maires, les conseils municipaux; ils doivent maintenir leur dignité professionnelle et l’indépendance de leurs subordonnés contre toute sorte d’exigences injustes. Les inspecteurs formeront de plus en plus le rouage principal de notre organisation scolaire. De 1a la nécessité : 4° de Ies bien choisir, en écartant les candidats médiocres d’esprit ou de caractére; 2° de les déplacer le moins possible, et seulement aprés qu’ils ont accompli une ceuvre appréciable; 3° de pourvoir & ce que leur
propre éducation ne soit jamais interrompue, et qu’ils sient toujours l’esprit au-dessus de leur besogne.
C’est 4 Pinspecteur d’Académie qu’échoit en particulier ce dernier goin. C’est a lui de tenir en haleine ses collaborateurs, de les réunir fréquemment, et non pas toujours au chef-lieu, mais de préférence dans la circonscription de l'un deux, sur le champ d’expériences; de les associer ‘ii un dessein commun, de les pousser a )’é6tude personnelle non moins qu’a l’'accomplissement exact de leurs devoirs de profession.
Nous n’en sommes pas la. Les inspecteurs primaires sont encore, dans maints départements, des disyecta membra. Ils vont chacun son chemin. L’isolement, qui cesse peu a peu pour les instituteurs, n’a pas cessé pour eux. I] faut leur savoir eré de tout ce que, réduits 4 leurs propres forces, ils congoivent et exécutent de bon; mais il ne faut pas sétonner qu’ils exercent une action pen profonde sur la marche générale de Vinstruction primaire. Ils ne sont ni assez stimulés et encouragés, ni assez dirigés. J’ajoute que leurs tournées me semblent étre souvent organisées d’une facon défectueuse, et que, combinées avec l’inspection par correspondance (examen des cahiers de classe envoyes par la poste) et avec les conférences pratiques, elles pourraient embrasser chaque année la totalité des écoles.
(est, je crois, le voeu de la plupart des maftres de nos écoles normales et de nos principales écoles primaires, que Jc méme inspecteur général visite deux années de suite
sa circonscription. Ce voeu me parait mériter un sérieux exumen. Quel autre moyen y aurait-il d’exercer une action elficace sur Penseignement? Comment s’assurer que les
conscils ont été suivis, que les réformes entreprises n’ont is éLé interrompues, que les défaillants se sont ranimés? vondrais du moins que linspecteur général fot & méme parcourir rapidement une seconde fois les écoles nor-
males de son ressort, au commencement de novembre par exemple, afin de veiller 4 ce que la campagne scolaire s'ouvre sous les meilleurs auspices. Deux semaines environ suffiraient pour visiter six écoles et pour donner le mot d’ordre aux inspecteurs primaires réunis.
Permettez-moi, Monsieur le Ministre, d’ajouter quelques observations sur l’enseiqgnement méme :
D’une maniére générale, il manque de mordant, de vigueur, d’autorité. Ce défaut est déja sensible chez heaucoup de maftres adjoints de nos écoles normales : a plus forte raison chez les maitres primaires. On dirait quils ne se meuvent pas 4 l’aise dans les mati¢res de leur programme, qu’ils n’en savent que juste ce qu’ils en enseignent ou qu’ils ne connaissent qu’une voie: entre toutes celles qui peuvent conduire 4 l’esprit de l’éléve. Pourquoi n’ajouterais-jo pas aussi qu’un certain nombre d’instituteurs réduisent & la plus stricte mesure leur devoir professionnel? Ils ne comprennent pas toujours quw’ils ont a justifier devant les populations rurales et le clergé, par un redoublement de zéle, la situation pécuniaire et morale fort améliorée qu’on leur a faite, et qui excite plus d’un murmure dans nos campagnes.
Il est certain, par exemplé, qu’on le prend trop 4a laise avec la correction des devoirs écrits, et en particulier des devoirs de style. On se contente d’en faire lire quelques-uns en classe, de saisir au vol les grosses fautes, d’avertir que cela est mal dit et qu'il aurait fallu dire de telle facon, et voila tout. C’est en dehors de la classe, dans les heures de la soirée ou de la matinée, que l’instituteur doit corriger les principales taches écrites, en les annotant autant que possible en détail et une & une selon un certain mode de roulement. L’erreur serait grande a lui de penser qu’avec les six heures réglementaires de classe, il a satisfait pleinement & ses obligations envers l’Etat, la commune, les familles. La profession, d’instituteur rapportcra d’année en
de L'EDUCATION PUBLIQUE ET LA VIE NATIONALE.
année plus @honneur et de profit, mais au prix d'un travail plus prolongé et plus intense.
Je regrette que les legons de choses, une des plus heureuses innovations de notre temps, restent en grande partie infructueuses, faute d’un plan d’ensemble arrété a l’avance par le maitre, faute d’une préparation quotidienne assez sérieuse, et enfin parce qu’elles ne s’appuient presque nulle part sur une modeste collection d’objets réels. Les musées scolaires ne se développent que lentement. Quoi de plus facile pourtant que de recueillir tout prés de chez soi, chez l'épicier, le pharmacien, le grainetier, le droguiste, dans les champs et les jardins, les éléments d’une collection utile? Je voudrais qu’aucune lecgon de choses ne se donnat sans laide d’un objet : blé, sel, poivre, café, coton, lin, etc., dans ses transformations diverses; que le journal de classe tint note 4 la fois du sujet de la legon et des spécimens montrés; et que, dans l’armoire réglementaire, l’inspecteur pat voir les spécimens déja utilisés et ceux que l’on destine aux legons prochaines. Que faut-il pour cela? Un peu de soin et nulle dépense. Le département du Gers m’a offert de charmants exemples de ces muscées utiles; je me borne a en citer un, des plus simples et des plus pratiques, celui de Villecomtal.
Je ne dirai rien de lorthographe, sinon que les dictées continuent d’étre démesurément longues, qu’elles occupent une place trop distincte, tandis que d’autres devoirs écrils pourraient en tenir lieu; ni de l'unalyse grammaticale, sinon que la réaction légitime contre les exercices écrits dépasse quelquefois la mesure, et que les exercices oraux, bicn quexccllents en principe, ne peuvent suffire, si le profit n’en est en quelque sorte consolidé par des exercices éerits; ni de lanalyse logique, sinon qu'elle est tombée dans un injuste diserédit, et que la décomposition de la penséc en ses divers membres, rangés dans leur ordre rationnel, devrait. étre de bonne heure inséparable de la Iecon de lecture et devenir comme une habitude instinctive chez les enfants.
Vaime mieux insister un peu plus sur la composition fran-
caise. C’est généralement une lettre ou une narration reproduite d'un texte lu en classe ou inventée d’aprés un simple canevas.
Cette partie du programme prend une place de plus en plus importante dans nos écoles; elle cotte le plus de peine a nos mattres, et, A les entendre, elle leur donne le moins de résultats. Il n’y a pas lieu d’en étre surpris: cela tient en’ partie, sans doute, & ce qu’eux-mémes sont: mal préparés 4 donner cet enseignement : ils. y avancent d’un pas mal assuré et comme dans les téncbres; ils n’ont pas de méthode certaine, de tradition consacrée, d’instruments éprouvés. Jusqu’a présent ils n’ont cherché a tirer presque aucun profit de la récitation des bons auteurs; ce dernier exercice est trés négligé, irrégulier, et le choix des morceaux est livré 4 la fantaisie; aussi ne sert-il nia former le godt, ni & cultiver le sens moral, ni méme a grossir le vocabulaire frangais, si indigent chez les éléves de nos provinces méridionales. — De plus, fes maitres n’observent aucun ordre de gradation méthodique dans le choix des sujets; on passe d’un théme trés aisé, banal, souvent puéril, 4 un autre qui réclamerait un esprit mur. Ils négligent souvent de faire précéder le devoir écrit d’une élaboration orale bien conduite. Enfin, ils ne donnent pas, ainsi que je l’ai dit plus haut, des soins rigoureux 4a la correction individuelle des devoirs; au lieu de les annoter discrétement, d’inviter les éléves & étudier ces indications pour en rendre compte en classe, de prescrire quelquefois, 4 la suite de ces éclaircissements, une nouvelle édition du méme devoir, ils se contentent d’une revue sommaire, qui ne laisse aucune trace profonde dans l’esprit. Enfin il est rare qu’ils exercent les éléves, dés la classe inférieure, 8 reproduire en quelques lignes, en une demi-page, une page au plus, un récit familier, présenté par le maitre lui-méme, tel que la description dun simple phénoméne naturel, ou seulement une simple explication d’histoire, d’arithmétique, de langue. Certes nous savons bien que, méme avec l'emploi combiné de tous ces moyens auxiliaires, on n’arrivera que lentement
ord St a ae ee ree eee A un résultat appréciable, puisqu’en définitive ce que l’on poursuit ici n’est pas seulement affaire de mots, de formes, de correction grammaticale, mais se rapporte aux qualités essentielles de l’esprit : la justesse des idées, la clarté, ordre, la précision, la” propriété des termes, etc. Qu’y a-t-il donc a attendre d’un défaut presque complet de discipline, de procédés réguliers, de corrections attentives?