‹ L'Education Publique et La Vie NationaleChapitre 33 sur 62 · IT · texte numérisé non relu

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Avons-nous besoin d’expliquer 4 cet endroit qu’en élevant si haut l’office éducateur de la poésie, nous ne prétendons pas qu'elle puisse suppléer la morale? Un mot suffira pour éclaircir toute obscurité. La poésie éléve Ame et Vagrandit; elle évoque ses puissances endormies, et entre toutes la puissance morale; mais 4 celle-ci appartient le privilége de lier la volonté, de commander et de défendre, de gouverner l’existence en souveraine maftresse. La morale est essentiellement activité, énergie, discipline, régle, parce qu’elle est le devoir; la poésie est plus passive, sensitive, imaginative. Elles s’unissent, & n’en pas douter, au point de se confondre, au sein intime de humaine nature, et la religion elle-méme ne s’en distingue pas : mais ce dernier fond se dérobe 4 nos regards ou du moins 4 nos définitions. Nous en savons assez toutefois sur la parenté de ces aspirations diverses, toutes trois primitives et indestructibles, pour assurer que la vie morale ‘sans poésie est indigente et terne, que la vie poétique sans morale est incohérente, inconsistante et sans force, et vue l’une et l'autre sans la pensée religieuse manquent

de cette flamme intérieure et de cette grandeur mystérieuse sans lesquelles l’ame humaine n’est pas véritablement achevée.

Peut-étre aussi ne sera-t-il pas superflu de marquer, a propos de l'éducation populaire et du secours que lui doit préter désormais la poésie, une précaution importante. Prenons garde que le robuste bon sens et la vigoureuse séve du peuple ne s’altérent dans l’habitude de la réverie et des sentiments exaltés ou factices. Nul désastre, disonsle bien haut, n’égalerait celui-la. Quand nous appelons la poésie au conseil, au foyer, a l’école, c’est une poésie qui soit esprit et non simple musique, c’est-a-dire sensation; qui soit simple, largement humaine, et non pas raffinée, aristocratique, érudite; qui soit virile et non pas efféminée ; raison et non caprice; qui nous porte 4a l’action et non au sommeil; qui s’exprime en une bonne et forte langue; bref une poésie qui apporte a notre jeune peuple la santé au lieu des réves morbides.

La poésie n’a eu jusqu’a ces derniers temps qu’une place extrémement restreinte 4 l’école primaire et dans les écoles supérieures. Encore cette place, si exigué, était-elle en partie usurpée par des piéces médiocres de pensée, de ton, de langue, qui séduisaient les maftres par la fausse pompe de l’expression ou le marivaudage des sentiments. Ne parlons pas de certains recueils de poésies soi-disant religieuses, recueils en crédit et ddment autorisés, mais aussi injurieux au bon goat, a la raison, a Vhonnéteté qu’a la piété méme.

On peut dire que tout est encore 4 faire dans cette voie. llen est un peu de la poésie comme de la musique: elle est traitée en noble étrangére; elle a sa place 4 des jours marqués; mais elle n’est pas de la famille; et, pour parler sans figure, elle n’est & aucun degré |’Ame de I’école. Elle n'inspire ni l’enseignement ni I’éducation : elle se retirerait par ordre supérieur qu’aucun vide ne se ferait sentir, pas

plus que la suppression officielle du chant n’atteindrait au vif notre organisme primaire. Telle est l’exacte vérité : ce que les anciens estimaient la partie divine. de la pédagogie, nous en faisons !’économie; nous la supprimons, ou peu s’en faut.

Cette lacune, qui apparaft encore moins dans les programmes que dans l'état réel de l'éducation, tient sans doute premiérement 4 ce que l’esprit public, mal éclairé sur cette quéstion, ne réclamait, jusqu’é ces dernié¢res années, aucun changement notable. La poésie n’était guére qu’une sorte d'art d’agrément, inutile, sinon nuisible a des enfants voués au travail manuel : irait-on dérober aux occupations nécessaires un temps précieux, pour le donner a des délassements aristocratiques?... Avec de telles vues régnantes, il est facile de déviner si la généralité des maftres étaient aptes & gofter, 4 interpréter la poésie.

On allait se heurter & une autre difficulté non moins con- ‘ sidérable, qui aujourd’hui encore est loin d’étre écartée. A quelle source puiser pour l’école- primaire, pour lage de sept 4 douze ou treize ans? OU chercher des morceaux propres a ce haut office d’éducation morale que nous avons ~ essayé de marquer, des morceaux d’une langue simple, saine, et 4 la portée de tous? Dans la littérature classique? Oui, sans doute; mais on sait combien cette littérature, si lon excepte La Fontaine et Moliére, est savante, peu populaire d’inspiration et de langage. On peut juger par up seul exemple, celui de Corneille, le « plus éducateur » de nos" poétes, de la peine que l'on aurait 4 composer, avec les cauvres immortelles du xvn° siécle, une littérature scolaire du premier 4ge appropriée 4 notre état social. Les poétes du xvi siécle, pour d’autres raisons, se prétent mal a prendre rang parmi les instituteurs de notre démocratie. Quant 4 ceux du xix* siécle, qui ont vécu de notre vie, partagé nos espérances et nos tristesses, parlé notre langue, est-il besoin de faire observer combien le choix a faire dans leurs ceuvres, en vue de I’enfance et en vue de l’école © ouverte & tous, est difficile; combien leur esprit, en cela

tropsemblable au nétre, apparait souvent troublé, maladif; comment il se dégage de leurs vers une impression tout autre que celle de la santé, de la force, de la confiance en la vie; comment enfin cette poésie si réelle est peu vraie, peu humaine, peu appropriée 4 l'usage d’un jeune peuple qui se prépare a4 entrer dans la vie, non pour réver et se lamenter, mais pour vivre.

Ce sont la des difficultés sérieuses; mais ce he sont que des difficultés. Bien choisir demanderait sans doute les qualités 4 Ja fois du moraliste, de l'homme de gout, et aussi du citoyen d’un pays libre : du moins la matiére ne manque pas au choix; les poétes de |’Age classique et ceux de notre 4ge, méme les poétes du second rang, peuvent fournir une opulente gerbe & l'éducation populaire. Déja, il a été publié des recueils estimables pour les degrés successifs de l’enseignement; il s’en prépare strement de meijleurs, Je voudrais que dans les écoles normales, qui sont l'une deg plus chéres espérance de la France libérale, d’ot’ il est permis d’attendre les initiatives fécondes, on exercat les jeunes gens de troisiéme année a discerner dans les ceuvres du xvii° siécle ou dans celles de Lamartine, de Victor Hugo, et des dii minores de nos jours, les piéces qui conviendraient aux divers 4ges de l’école, et a justifier ce choix par de bonnes considérations; a dire les retranchements qu’il faudrait parfois opérer, les strophes a retenir ou 4 écarter, et pour quelles raisons de morale ou de gout.

Voici un essai de ce genre, sujet 4 revision, qui a été entrepris cet hiver (1884-4885) & l’Ecole de Fontenay par Jes éléves de premiére année sur les Feuilles dautomne et les Rayons et les Ombres de Victor Hugo. Les éléves propogaient, aprés mir examen, leur choix ou de piéces entiéres ou de fragments de piéces, en vue soit de l’école normale, soit de lécole primaire; le professeur, qui avait préparé de son coté le méme travail, écoutait les raisons alléguées pour et contre et donnait ensuite son avis. Nous ne communiquons cette liste qu’é titre de suggestions et nullement de choix définitif:

INDICATION DES MORCEAUX DES Feuilles d’automne DESTINES A RTRE APPRIS PAR CORUR A L’ECOLE PRIMAIRE.

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