Dictionnaire de Pédagogte, publié en
tains objets, et pour ainsi dire en de certains jours de féte : c’est un état d’Ame essentiellement humain, le plus naturel, le plus humain de tous les sentiments, par conséquent le plus universel. C’est ’émotion que chacun de nous, 4 son jour, 4 son heure, ressent en présence du secret des choses, de l’idée ou de l’Ame cachée en tout ce qui vit, et qui le fait étre et vivre; devant la fleur opulente, Vhumble graminée, le rayon qui tremble au crépuscule sur les blés verdoyants, la lumiére matinale, le ruisseau qui coule solitaire, la petite branche qui se balance au vent; et aussi devant le mystére de l'enfant qui ouvre ses yeux charmés a la vie ou qui s’éteint prématurément, étonné d’étre si mal accueilli dans ce monde; de la destinée humaine, si bréve et semée de tant de .contradictions; de la destinée des civilisations et des religions qui naissent, vivent, croyant 4 leur éternité, allaitent des peuples 4 leur féconde mamelle, et disparaissent ensuite pour toujours; de ’humanité qui, portée sur sa planéte aussi éphémére que les autres astres, poursuit sa marche vers un but inconnu; enfin de Punivers méme, dont la poésie, devancant de son pas hardi la science circonspecte et rejoignant la religion, entrevoit Punité vivante et intelligente.
Mais dire tout cela, c’est encore, nous le confessons, ne rien dire; c’est décrire les abords du temple sans pénétrer au sanctuaire. Qui se flatterait de définir la poésie? Celui-la seul le pourrait qui définirait le secret de ’homme, de sa nature, de sa destinée, de ses rapports avec tous les étres et avec leur Principe supréme. Car elle est, au fond, l'homme méme, l'homme véritable, dans son élan le plus naif vers les choses et dans son repliement le plus spontané sur lui-méme. Le poéte ne préte d’autre vie aux choses que sa propre vie; c’est Pimage de lui-méme, mais une image animée, vivante, qu'il projette, qu’il cherche en tout; la poésie est essentiellement un acte de foi a l’esprit, 4 lesprit présent en toutes choses, 48 l’harmonie de la nature et de ’homme, et A l’harmonie de l'un et de l’autre avec le principe universel de la vie.
Et non contente d’apercevoir ou de soupconner le dedans des choses, leur sens caché, qui échappe & l’ceil distrait du vulgaire comme au regard attentif du savant, non contente de croire, sans la voir, a cette réalité, elle l’aime, elle s'unit 4 elle. Dans le sentiment poétique le plus familier comme dans le plus sublime, ce'n’est pas notre seule intelligence qui se met en mouvement : c’est notre 4me méme avec toutes ses puissances spontanées; elle est tout nousméme; elle est, oserions-nous dire, plus que nous, en ce qu'elle jaillit de cet arriére-fond intime de sentiments par ou l'individu, limité dé toutes parts, tient 4 V’ordre universel; en ce qu’elle exprime ainsi, non pas notre pauvre étre du moment, celui que le vulgaire connaft, mais notre étre véritable, dont celui-la n’est qu’une ombre, et qui échappe sans cesse 4 notre prise.
La science voit les choses tout autrement : elle étudie, en méme temps que leur aspect extérieur, leurs conditions d'existence : elle décompose, mesure, pése, recompose; tandis que la poésie voit d’un coup d’ceil direct et d’ensemble, et, comme on dit en langage d’école, d’un regard synthétique, la science voit analytiquement. Autres sont les habitudes d’esprit’que donne la culture poétique, le commerce assidu avec la poésie, autres celles que donne la culture scientifique. Mais les unes ne sont pas moins nécessaires que les autres a4 la santé spirituelle. On saccordera sans peine qué Vhomme, réduit 4 considérer les choses de la nature, de V’histoire, de ’humanité par leur cété poétique seul, serait impropre a l’action et comme un étranger égaré dans la vie. I] est également vrai que l’action, la science, l'art, n’ont qu’une portée médiocre, ils ne sélévent pas bien haut, ils sont frappés d’une secréte impuissance, d’une sorte de « difficulté d’étre et de vivre », sila poésie ne les anime intérieurement de sa flamme; si 4 la curiosité vulgaire ou aux meilleures ambitions pratiques ils ne joignent ce sentiment du merveilleux des choses, du mystére dans les étres, dans la destinée, dans univers, qui échauffe Vintelligence et la volonté, qui double énergie et lentretient, qui par dela le but
atteint ou clairement découvert en montre un autre qui se dérobe et qui est la raison des précédents, qui met de Vintérét dans la plus simple recherche, dans l'étude de Yexistence la plus humble, parce qu'il y fait apparaitre, comme dans un dernier fond, linfint méme. Que ce sentiment vienne 4 waffaiblir ou a s’éteindre chez un peuple, l’étude et Part en seront, sans qu'il y paraisse d'abord, atteints a la racine; toute activité perdra de sa grandeur; la perfection des méthodes, la puissance des mécanismes intellectuels, l’entrainement de vie, les nécessités politiques et économiques suffiront quelque temps a déguiser la décadence: mais le fleuve, qui coule sous nos yeux, est tari ou appauvri & sa source.
Nul n’a peut-étre, de nos jours, mieux senti et mieux dit que Vinet & quel point la poésie, loin d’étre une chimére, est la vérité, Phomme méme (Etudes morales, De Vavenir de la poésie. Voir sa Chrestomathie, III, 438) :
« La poésie ne peut mourir; telle est la foi de l’auteur (Lamartine), c’est aussi la nétre. La poésie est inhérente al’Ame humaine; elle en est un des éléments nécessaires, indestructibles.
« Poésie! poésie! Le plus vain de tous les mots ou le plus profond, la plus frivole de toutes les choses ou la plus sérieuse! Il me semble que c’est aujourd’hui que je comprends tout ce que tu peux étre. Arrivé & cette époque de la vie ot pour tant d’hommes la poésie a cessé d’exister, je te sens plus voisine de moi, plus puissante sur ma vie, plus positive dans ma pensée que tu ne I’as jamais été. Je ne te confonds point avec ta vaine image; et telle que je te congois, tu m’apparais comme la plus compléte personnification de ’humanité, comme son vivant résumé; tu dis tout ce qu’elle est, ou plutét tu es tout ce qu’elle est; tu en es la derniére et la plus intime expression; au-dessus, au-dessous de toi, il n’y a rien; tu es la vérité des choses, dont la prose n’est que le déguisement; tu en renfermes le secret que tu trahis sans le connaitre. »
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Sile témoignage que l’on vient de lire d’un homme considérable & la fois comme moraliste et comme critique littéraire n’est pas vide de sens, on ne sera pas embarrassé de répondre a cette question : La poésie est-elle un objet de luxe, qui ne convient pas au peuple; une superfluité charmante dont il faut se garder d’encombrer l’éducation de la masse, parce qu'elle la détournerait des humbles occupations d’ou dépend l’existence quotidienne, et qu’elle lallécherait 4 des plaisirs au-dessus de sa portée? Ce serait, & notre avis, Pune des pires, des plus funestes erreurs.. Ceux qui l’avancent en termes plus ou moins déguisés devraient aller plus loin, et réserver la religion, si proche parente de la poésie, pour l’usage exclusif des classes de loisir. Non, la poésie, pas plus que le sentiment religieux, n’est chose de luxe, déplacée dans |’éducation des petits. Aujourd’hui surtout que la religion, soit par la faute des églises établies, soit par l’effet d’un mouvement scientifique qui abonde sans mesure dans un sens exclusif, a perdu et perd de jour en jour une grande partie de son empire sur les Ames, la poésie est plus nécessaire que jamais pour nous aider a traverser le désert que laissent derriére elles les croyances et les habitudes disparues. « Malheur, dit quelque part Shakespeare, malheur a qui n’entend pas la musique que tout homme porte en soi. » Et, de fait, la poésie, grace a la langue magique dont elle dispose, est la grande évocatrice, qui arrache l’enfant du peuple A J’état d’inconscience somnolente, le révéle & luiméme en lui faisant entendre dans un langage idéalisé — c’est-a-dire plein au plus haut degré de réalité morale, de sentiments humains — ces chants d’amour, de joie ou de tristesse, de regrets ou d’espérance, de doute ou de foi, de pitié ou d’indignation qui résonnaient confusément en lui. Elle ’enléve, le ravit & son égoisme grossier, Apre, positif,
calculateur; elle l'aide 4 naitre & Vhumanité, elle le fait véritablement étre; si du moins c’est étre que d’avoir une Ame, une Ame consciente d’elle-méme; et si c’est avoir une ame que d’avoir des sentiments humains, de vivre avec soi, en soi, et de vivre aussi dans les autres, de se transporter par la sympathie dans leur destinée, d’élargir son moi jusqu’a y faire tenir la famille, la patrie, ’Vhumanité, la nature et Dieu méme.
N’est-il pas vrai que plus on observe de prés la socicté contemporaine, a tous ses degrés, mais surtout dans les hautes et moyennes classes, et plus particuliéréement chez les femmes et chez les jeunes gens, plus on découvre avec surprise que ce qui sauve du néant spirituel un trés grand nombre de personnes, ce qui les empéche d’étre tout frivolité, tout égoisme, tout décoration mondaine, tout apparence ou tout savoir extérieur, ce qui, en leur donnant quelque commencement d’étre, de vie supérieure, leur donne aussi quelque prix, les rend « intéressantes », c’est, a défaut de principes, de desseins réfléchis et utiles, de nobles sentiments passés en habitude, c’est peut-étre quelques belles strophes de poésie qui de temps & autre chantent en eux, qu’ils se plaisent 4 écouter et 4 réciter, et qui forment, & leur insu, leurs titres de noblesse les plus authentiques?
Nous disions tout & Vheure que 1’ nifeiblindement des croyances religieuses ne fait 4 notre avis que rendre la poésie plus nécessaire dans |’éducation publique. C’est en effet parce que les sources anciennes et consacrées de la vie intérieure sont appauvries ou taries qu'il faut ne point négliger les sources profanes : mais une autre raison vient confirmer cette nécessité. L’éducation poétique du’ peuple réclame d’autant plus de place et de soins que I’éducation scientifique, pratique ou professionnelle, prend un plus ample et plus rapide développement. C’est parce que les habitudes de calcul exact, d’observation précise, d’analysc rigoureuse (habitudes d’un prix infini), vont se propageant
de l’enseignement secondaire 4 l’enseignement primaire, '
de I’école normale a I’école élémentaire; c’est parce qu’elles
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s‘étendent peu & peu a tous les domaines de l’activité, parce qu’elles occupent sur tous les points l’esprit des nouvelles générations; c’est précisément pour cette raison quil importe d’établir un régime qui tempére et corrige celui-la, & savoir l’habitude de considérer: la nature, le monde, Phumanité, Vhistoire, non par morceaux, par leurs parties intégrantes, par, leurs éléments constitutifs, mais dans leur unité et leur simplicité de composition, tels qu’ils apparaissent aux plus petits d’entre nous aux heures trop rares de recueillement et de libre méditation.
La méme conclusion s’impose 4 nous quand nous Venons 4 considérer l’Apre labeur pratique auquel presque tout le monde est aujourd’hui astreint, la complication croissante d’efforts que réclament l’agriculture, le commerce, l’industrie, ou encore l’activité politique que le gouvernement démocratique et libéral sollicite sans cesse de tous les citoyens, enfin le tour exclusif que la morale elle-méme, lenseignement moral, incline de plus en plus a prendre, tour personnel et utilitaire, respect de soi, devoirs correspondants a des droits, dignité humaine 4 reconnattre chez les autrés et a faire reconnaftre en soi, etc. Qui ne voit ce quun tel régime, tout d’énergie, de lutte, de dépense de force, d’application & un but positif, a d’épuisant, de desséchant ! Qui ne veit, pour parler avec Mme Necker de Saussure, que les facultés actives, sans cesse tendues, cnt besoin de se renouveler par l’exercice des facultés contemplatives; que le fond intime des sentiments, d’ou jaillit toute vie intellectuelle ou pratique vraiment saine et forte, a luiméme besoin de se reconstituer par la vue simple, désintéresséo, naive des choses humaines ou de la nature, c’est-adire par la poésie? Il y aurait lieu, en vérité, de trembler pour avenir de la science, de la liberté, de la civilisation populaire dans notre pays, s'il était prouvé que la poésic descend peu 4 peu 4 l’horizon littéraire parce qu’elle s’éteint lentement dans les cceurs, et que la chute des vieilles croyances positives et des vieilles inslitution sociales est l'inévitable précurseur de la mort du sentiment poéliquc. Heureusement ni Phumanité, ni la France ne sont a ce
point épuisées de séve. D’illustres exemples ont montré de nos jours que rien n’est moins str que les prophéties de décadence fondées sur de prétendues analogies historiqués. De méme que les croyances religieuses et sociales ne disparaissent que pour se transformer sous l’aiguillon des éternels besoins de l’humanité, de méme la poésie se modifie ; elle se renouvelle; loin de mourir, elle n’a peut-étre, a aucune époque de notre histoire, trouvé plus de voix inspirées pour la chanter, ni plus de cceurs pour lui faire écho. Qu’elle descende donc vers le peuple; qu’émue d’une sympathie fraternelle, elle prenne part a l'éducation des’ petits; qu'elle fasse éclore leurs sentiments, qu’elle les aide a devenir des dmes humaines; et que de la foule confuse, pauvre troupeau sans noms distincts, elle tire des étres libres, des personnes.