‹ L'Education Publique et La Vie NationaleChapitre 36 sur 62 · Revue pédagogique · texte numérisé non relu

Revue pédagogique

seulement 4 enscigner la langue maternelle, la bonne langue, et de la meilleure maniére, c’est-& dire en imprimant dans la mémoire de l’enfant des formes, des moules parfaits ot sa pensée viendra naturellement se couler : mais ces moules mémes, il est presque banal de le dire, ne sont parfaits que par ies qualités de correction, de clarté, de propriété, de mesure (sans parler d’autres qualités plus raffinées et de moindre usage) qui les distinguent. Ce n’est donc pas un mince secours pour amener l'enfant a parler juste, c’est-A-dire 4 penser juste, que de lui graver profond dans l’esprit de telles formes, non pas isolées, égrenées comme des piéces de rapport et « d’élégance », mais incorporées dans un développement complet et bien lié, od Vidée succéde 4 l'idée, la phrase & la phrase, par une logique intime et naturelle. L’instituteur — c’est notre cas a tous — parle a l’ordinaire une langue assez médiocre; mais par le bon choix des morceaux, il révéle 4 l’enfant une langue excellente, la véritable langue francaise, fidéle et noble expression du génie national; et par la récitation il létablit en quelque sorte & demeure, comme un maftre privilégié, dans les jeunes esprits. Encore n’est-ce ‘pas assez marquer 4 mon gré la sorte particuliére de dignité que l’entiére possession de quelques beaux fragments de nos chefs-d’ceuvre communique, ne fdt-ce qu’Aa un faible degré, a toute la manjére de penser de ]’éléve, surtout quand cet éléve est un enfant du peuple, simple, docile et peu encombré de lectures.

Mais que tous ces avantages paraissent peu de chose, comparés 4 ceux que |’éducation morale peut retirer du méme exercice! Pour les enfants des écoles populaires, il ne peut y avoir d’autres belles-lettres & leur proposer que les vraiment bonnes lettres, les lettres dignes de l'homme, celles qui expriment sous une forme accomplie des pensées dignes de présider a4 une destinée d’homme. Or, n’estce pas ici que l’instituteur, appelé par les nouvelles lois — et nous ne Saurions trop les en louer — & enseigner la morale, se sent un humble novice? idées et langage, tout ~st rudimentaire chez lui; le plus habile de nous tous se

reconnaft le plus inférieur & sa tAche. I] arrive a étre clair, mais trop souvent dune clarté sans chaleur; exact, mais d'une exactitude sans vertu communicative; vrai, mais d'une vérité sans substance et presque sans contenu. Que les maftres, ecclésiastiques ou laiques, qui ne se reconnaissent pas a ces traits, jettent Ja pierre a autrui. Il est vrai que l'on s’aide des livres, des bons manuels; mais, comme s’exprimait Corneille, en opposant les livres des docteurs 4 l’enseignement de l’Esprit divin,

Tout ce qui nous vient d’eux ne passe pas |’écorce, Mais tu pénétres tout.

(Traduction de I'Jmitation.)

encore un auxiliaire utile, mais qui ne remédie pas a l’indigence de notre propre fonds.

En parlant ainsi, je sais que je mets les choses au pis, et que je ne rends pas justice & ce que des maftres sérieux empruntent d’autorité, de force persuasive 4 leur conviction personnelle, & leur bonne intention, 4 leur langage simple et familier, tout nourri de leur expérience personnelle. /

Mais enfin on n’enseigne pas la morale, on ne la persuade pas sans une certaine inspiration; et l’inspiration ne se commande guére; elle ne vient pas & heure fixe; non, pas méme a l’appel de la bonne volonté. Et dés lors, pourquoi ne pas la demander & ceux en qui elle s'est montrée, de laveu universel, avec le plus de puissance : aux grands moralistes, et, parmi les moralistes, aux grands poctes? Voila nos vrals auxiliaires, 4 nous autres, pauvres maftresécoliers. Ils disent la méme vérité que nous et nos livres, mais une vérité qui n’est pas dictée par l’intelligence seule; elle sort animée, vivante, tour a tour attendrie, enlammée, ou impérative, du plus profond de l’ame et de l'expérience humaines.

Quelle distance de nos maigres et séches lecons sur Dieu, sur la condition et la destinée humaine, sur la cha-

On recourt aussi 4 des exemples, & des biographies :

rité, la justice, le mystére de la souffrance- ou celui de la mort, 4 un beau psaume, a une parabole de Jésus, & une forte page de saint Paul, A des maximes d’Epictéte, 4 quelques strophes de Malherbe ou de Corneille, 4 des pensées de Pascal ou de Bossuet, et plus prés dé nous, dans le xix siécle, A des méditations de Lamartine ou de Victor Hugo!

J'ai parlé du x1x° siécle. C’est qu’en effet il est désormais impossible de ne pas le faire entrer dans l'usage de notre éducation primaire. Je sais tout ce que l’on peut dire, et ce qu'il m’est arrivé cent fois de dire moi-méme, sur la supériorité de la littérature du xvir° siécle, mise au service de la pédagogie. Je n’oublie pas qu’elle repose sur des idées morales certaines et bien définies; qu’elle se distingue par le calme, la gravité, par ce que Vinet appelle la candeur, qualités inappréciables dans Téducation. Je sais que la littérature contemporaine présente en général des caractéres tout autres; qu’elle est inquiéte, tourmeniée, incertaine; que le moi y peroe sans cesse, quand il ne s’affiche pas. Mais enfin cette littérature est la ndétre, celle qui répond a notre état social et a notre état moral, celle qui exprime nos sentiments, nos besoins, nos souffrances, notre maniére d’entendre la vie et la destinée; et si l’analyse, une analyse fatigante 4 force d’égoisme, y domine aux dépens de l’intuition morale, si ja recherche a outrance de Veffet y apparait trop souvent, d’autre part elle se recommande souvent chez les grands maftres par la sincérité de laccent, par la profondeur du sentiment; tandis que la littérature dite classique, toute immortelle qu'elle soit a certains égards, n’en est pas. moins, pour une notable part; 4 demi éteinte, hors d’état d’entrer, sinon par un perpétuel et laborieux commentaire, dans l’usage quotidien d’une société démocratique, libérale, saturée de critique, et qui cherche a fonder la vie morale, Ja vie idéale, sur le vif de la nature humaine plutdt que sur une vérité de tradition et sur l’autorité.

C’est a quoi, je le répéte, nous peut aider excellemment la lecture judicieuse de nos poétes, pourvu qu'elle ne nous

fasse pas négliger notre littérature mére, plus simple, plus calme, mieux assise que la nétre. Et c’est pour cela que Jinvoquais tout 4 Vheure des noms modernes, tels que Lamartine et Victor Hugo. J’oserai dire toute ma pensée.: Précisément parce que leur langue est plus prés de la notre, étant la vive expression de notre Ame, elle est souvent plus propre que celle du xvui® siécle, malgré sa perfection moindre, & faire résonner en nous les cordes profondes, qui de nos jours, hélas! dans les écoles comme dans le monde, et jusque dans |’Eglise, résonnent si faiblement. Pour ne parler que de Victor Hugo, on ne sait pas asséz tout ce que cé grand poéte, avec son inspiration si inégale mais si puissante et 8i variée, offre de ressources pour l'éducation morale.

Rapprochez, par exemple, de la stance finale de Malberbe, simple, grave, imposante, mais d’une doctrine un peu séche :

De murmurer contre elle et perdre patience Il est mal & propos;

Vouloir ce que Dieu veut est la seule science Qui notis mette en repos,

quelques-unes des strophes de Villequiér (Contemplations, II) :

Je viens & Vous, Seigneur, pére auquel il faut croire. Je vous porte, apaisé,

‘Les imorceaux de ce ceeur, tout plein dé votre gloire, Que vous avez brisé.

Jo viens & vous, Seigneur, confessant que vous étes Bon, clément, indulgent et doux, 6 Diau vivant!

Je conviens que vous seul savez ce que vous faites,

Et que l’homme n’est rien qu’un jonc qui tremble au vent.

Seigneur, je reconnais que ’homme est en deélire S’il ose murmurer.

Je cesse d’accuser, je cesse de maudire, Mais laissez-moi pleurer.

L’Ame d@’homme qui se découvre dans ces plaintes frémissantes ne nous est-elle pas plus connue, plus proche, que celle qu’expriment les plaintes résignées de Malherbe? Et si les unes ont mérité d’étre et de rester classiques, c’esta-dire éducatrices, les autres ne méritent-elles pas de le devenir?

Les recueils qui ont été déja publiés sont loin, trés loin de contenir un choix digne a la fois des enfants et du poéte. Les éditeurs des ceuvres complétes rendraient un inestimable service 4 notre jeune génération s’ils composaient un ou deux volumes d’extraits, les uns trés courts, les autres de longue haleine, gradués selon les Ages, mais choisis avec une extréme liberté, j’entends avec un godt trés sévére a la fois pour ce qui est de la pensée et pour ce qui est du style. De tous les monuments élevés en Vhonneur de Victor Hugo, aucun ne contribuerait davantage a perpétuer sa mémoire.

Nous avions autrefois mis sous les yeux des lecteurs du Dictionnaire de Pédagogie les résultats d’un modeste travail de ce genre entrepris par une section d’éléves de Fontenay-aux-Roses sous la conduite de leur professeur de morale. Voici un choix nouveau, auquel se sont appliquées cet hiver, en vue de |’école primaire, les éléves de lettres de premiere année. Chacune d’elles proposait ses choix, exposant les raisons qu'elle avait d’adopter ou d’écarter telles poésies, de supprimer certaines strophes et d’en conserver d’autres. Les deux ouvrages d’ot sont tirés tous les morceaux sont les Chdtiments et les Contemplations. Cette liste aurait sans doute besoin d’étre soumise & une revision attentive; il se peut que beaucoup de morceaux ne conviennent qu’a une classe avancée en age et déja assez cultivée de jeunes éléves; tous d’ailleurs ont besoin d’étre expliqués, interprétés par le maftre. Mais il ne faut pas oublier que la musique des vers a sa propre et légitime valeur, son efficacité persuasive, qu'elle n’enchante pas seulement Yoreille par 'harmonie et le rythme des paroles, mais

qu'elle fait pressentir & l’dme la vérité morale, avant méme:

que lintelligence ait défini rigoureusement le sens des

mots. Ainsi en est-il des hymnes religieuses; ainsi s’explique leur puissante action sur les enfants et sur le peuple.

Au reste, nous n’avons eu d’autre prétention que de donner un bon exemple. D’autres, disposant de plus de loisirs et d’expérience pédagogique, h’auront pas de peine a perfectiouner ce modeste essai.

CHOIX DE MORCEAUX EXTRAITS DES GEUVRES DE VICTOR HUGO POUR ETRE RECITES A L’ECOLE PRIMAIRE

Les Chatiments.

Livre J. vu. A un martyr,’strophes 4, 2, 4, 7. ' 1x. L’Art et le Peuple, les quatre premiéres strophes.

— Ill. xr. « Sentiers ot ’herbe se balance... », toute la piéce, moins la derniére strophe.

— IV. rx. « Ceux qui vivent... », les douze premiers vers.

— V. xm. LExpiation : 1° pattie, jusqu’a: « on était seul »; 2° partie, depuis: « le soir tombait... », jusqu’a: « il regardait mourir la garde ».

— Vi. 11. Hymne des Transportés, premiére et derniére

strophe.

t XV. Stella, fusqu’a :« et fait d’une étincelle... »; passer trois vers et ajouter les quatre qui suivent : « Un ineffable amour.... C’est ]’étoile, ma sceur. »

— VII. vu. 2° partie, Ja fin: « Tout se tait, le désert... », et . 3° partie, jusqwa : « Et. quand il s’est trouvé proche de la colline ».

1x. « Cette nuit, il pleuvait... », moins les sept derniers vers.

xu. Force des choses, depuis : « Toi gui gonfles la mer... », sept vers.

xiv. Chanson, la piéce entiére, sauf, dans la 1° strophe : « Pendant qu’on rente.Jes Dupin », et dans la huitiéme strophe, les deux vers : « Adieu, je meurs : Néron Scapin Met aux fers la France

meurtrie ».

xvi. Ultima verba, Jes trois derniéres strophes. Lux. 3° partie, depuis: « Qui donca traversé !’espace... »,

jusqu’a la fin du fragment.

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