‹ L'Education Publique et La Vie NationaleChapitre 37 sur 62 · Livre IV · texte numérisé non relu

Livre IV

jusqu’é « Aussi dés qu’on m’a vu »; 2° depuis: « Je leur parle de tout » jusqu’a « Je leur raconte aussi histoire ».

. Lienfance.

. Heureux l’homme occupé.

. Unité.

. La nichée sous. le portail.

Ecrit au bas d’un crucifix.

- Quia pulvis es.

. « Je lisais; que lisais-je? » onze vers, depuis « Tout

cet ensemble obscyr », jusqu’é « C’est ame qui les doit cueillir ».

. Aux Arbres, quatorze vers a la fin, depuis « Arbres

de ces grands bois ».

Les Contemplations (Tome II).

Elle avait pris ce pli. »

Quand nous habitions tous ensemble. »

O souvenirs! printemps! aurore! »

« Pendant que le marin. »

A Villequier; la piéce entitre, moins les strophes : 44 (2), 44, 46, 47, 20, 22, 28, 24, 93, 26,36. . .

. « La source tombait du rocher. »

. A vous qui étes la, les vingt derniers vers.

. Le mendiant.

- Aux Feuillantines.

- Dolorosa.

. Dix vers au début, dix vers a la fin.

. Les douze premiers vers.

- Les Malheureux : 4° fragment, depuis « J’entrai ;

le vieux soupait », jusqu’& « Je suis heureux »; dernier fragment: « Aux premiers jours du mois », jusqu’a la fin. :

. Le pont.

v. Croire, mais pas en nous.

La musique ou le chant choral a Pécole !.

L’introduction de la musique dans les programmes de linstruction primaire est de date toute récente. C’est dans Yannée 1880 que la question fut soulevée et mise a, l’étude en haut lieu. C’est le 23 juillet 14883 que furent arrétés les programmes qui déterminent l’enseignement du chant dans les écoles maternelles, dans les écoles primaires et dans les écoles normales. . .

Nous n’avons pas dessein de traiter ici la partie technique de cet enseignement. Aussi bien nos lecteurs trouverontils ailleurs sur ce point toutes les informations désirables (voir Diction. pédag., Il° Partie, Mustgue). Nous voudrions simplement rechercher quelle est, ou quelle pourrait étre la portée réelle de cette réforme hardie, qui tente d’improviser de toutes piéces une éducation musicale du peuple et vise & fonder, par l’école, des mceurs musicales dans un pays ou elles ont fait jusqu’ici presque entiérement défaut.

Il ne faut pas, nous semble-t-il, de longues réflexions pour apercevoir que c’est la une question de haute importance et qui touche méme au plus vif du probléme péda-

4. Il ne faut pas oublier que ce morceau, ainsi que la plupart de ceux qui précédent, a été publié peu aprés 1880.

gogique. Au fond, elle n’est qu'un chapitre — mais sans doute le plus délicat et le principal — de la grande question de l’introduction de l’art dans )’éducation populaire.

Chose étrange! il y a cent-ans que cette éducation est.

née; les plus éminents esprits l’ont inaugurée, puis développée et réglementée; et cependant quelques-uns de ses plus vat besoins sont restés 4 ce point méconnus, que Yart, sous n’importe laquelle de ses grandes formes, n’y avait jusqu’ici aucune place. On peut méme dire qu'elle se caractérisait, et pour bien des gens elle se caractérise encore, ‘par )’élimination ‘systématique de tout élément d’art, par le retranchement absolu de tout ce qui n’est pas

directement utilisable et pratique. L’enseignement secon- .

daire classique, en dépit de la vaste extension du savoir positif, est resté, non peut-étre sans dommage, tel que nous avons hérité des humanistes de la Renaissance, c’est-adire essentiellement esthétique, en sorte que l'éducation des classes supérieures est principalement destinée a leur révéler, non point l’utilé, mais le beau; a le leur faire comprendre, goiter, et, sil est possible, reproduire. Mais au contraire le peuple, avec l’assentiment de ceux qui se croyaient ses plus sincéres amis, est resté jusqu’ici courbé vers la terre; il n’a pas, disait-on, le temps de lever ses regards et de les laisser errer vers les inutiles splendeurs de Vidéal. Voué au labeur matériel, ce qu’il lui faut, c’est un bagage suffisant de notions pratiques et positives qui l’aideront a fournir ce labeur, c’est une instruction toute orientée vers l’application immédiate. Aux classes riches l’éducation libérale, au peuple |’éducation utilitaire. Qu’une conception si peu démocratique des fins de I’enseignement primaire ait gardé si longtemps et garde encore une grande autorité, voila qui aurait lieu de surprendre si on ne réfléchissait que l’éducation n’a été qu’a de bien -rares et courts instants aux mains des amis de la liberté, et ensuite que ta crise ot est engagée la pensée moderne a précisément pour caractéres la grande faveur accordée au savoir positit et le discrédit de tout ce qui touche a Vidéal. L’inexpérience du parti libéral aux choses de |’édu-

cation ef l’ascendant de l’esprit matérialiste, voilA les deux grandes causes de cette erreur persistante et funeste, qui déclare inévyitable et presque désirable l’abaissement systématique de ]’enseignement du peuple.

C’est, a notre avis, un des principaux caractéres et ce sera le grand titre q’honneur des réformes de 1880, d avoir rompu avec cette humiliante conception; d’avoir compris et proclamé qu’une démocratie qui veut mériter le nom de libérale est tenue d’ouvrir 4 tous les citoyens, sans distinction de classes, au peuple aussi bien qu’aux riches, toutes les avenues de la vérité et de Ja beauté; qu'elle ne pent pas, sans se démentir et peut-étre sans se perdre, se résigner & faire deux ordres d’éducation, et par conséquent deux classes, deux sociétés différentes; que tout en maintenant 4 l’éducation du peuple son caractére légitime de simplicité et d’utilité pratique, i] la faut faire libérale; que c'est méme 1A, A vrai dire, sa fin principale, tout comme c'est Ja fin de I’éducation des hautes classes; qu’en d’autres termes ]’un ef lautre enseignement, le primaire et le secondaire, ont pour objet commun |’éducation, c’est-a-dire la création d’habitudes d’esprit nettes, sages et fortes, la formation de caractéres vigoureux et de consciences Jibres. Cette grande idée de Videntité des fins de l’enscignement primaire et de lenseignement secondaire est-elle pleinement apergue et consentie de tous les amis de la liberté? Nous ne laffirmerions pas; elle est encore trop nouvelle. Mais ce que nous osons assurer, c’est qu’a la réflexion chacuy reconnaitra que toute autre facon de yoir est contraire 4 l’esprit libéral et grosse de dangers, parce que Ja vie politique commune ne peut avoir d’autre fondement que Ja communauté de sentiments et de pensées, et par conséquent la communauté de culture. Les destinées de Ja liberté nous paraissent, a la longue, suspendues a la solution de ce difficile probléme : concilier les conditions de bréye durée et de simplicité de ’enscignement primaire ayec celles de Ja plus haute culture morale; donner a” peuple, comme auxclasses supérieures, des humanités; le fmer 4 godter et 4 reproduire la perfection en tous ses mo

Examinée de ce point de vue, la question de l’enseignement populaire de la musique, apparaft dans sa vraie lumiére. Ce n’est pas un « art d’agrément >, c’est-a-dire un luxe charmant, un plaisir d’un ordre délicat et distingué que l’on a dessein de procurer a tous. C’est un instrument subtil et puissant de culture morale dont il s ‘agit de munir lenseignement primaire.

Il va sans dire que la seule musique dont il puisse étre ici question, c’est la musique vocale. Le chant est en effet la seule forme de l’art musical assez générale et assez simple pour répondre aux conditions d’un enseignement populaire. Et en fait de chant, c’est surtout du chant.choral qu’il s’agit, puisque celui-la seulement répond 4 ces instincts de solidarité, de communion, d’harmonie collective, qui sont parmi les plus précieux a cultiver.

Comment le chant, le chant choral surtout, vient-il en aide a Véducation de lame, comment est-il une force morale? Phénoméne d’ordre délicat, mystérieux, profond, qui se sent mieux qu'il ne s’analyse, et toutefois si constant, si commun qu'il n’en est pas qui soit d’une expérience plus générale. Lequel de nous ne garde pieusement le souvenir de certaines heures vraiment bénies ot une harmonie grave et puissante, un chant religieux, un hymne patriotique ont remué et soulevé tout son étre dans un élan passionné vers le beau, vers le bien, vers le vrai? Moments divins, dont on pourrait dire ce que Parker disait magnifiquement de la foi religieuse : « En ces heures ou le Dieu vivant nous visite, le flot de la vie universelle passe & travers l’€me; on se soucie peu d’étre pére ou enfant, d’étre riche ou pauvre, d’étre roi ou berger; on est un avec Dieu, et Dieu est tout en tous »; moments rares et plus fugitifs que léclair, mais que ]’Ame ne traverse pas impunément, et d’ou elle rapporte une excitation fortifiante qui persiste quelque temps a travers la banalité et Végoisme de la vie journaliére. A coup str cette influence salutaire n’a rien de précis, de déterminé. La musique n’est pas l’excitatrice de telle ou telle catégorie de vertus, elle agit plut6t en remuant, par des moyens qui n’appartien-

nent qu’a elle, le fond commun a toutes les vertus, l’énergie spontanée de l’étre, la force vive de l’ame. Cette action tire sa puissance extraordinaire de ce qu'elle est a la fois physiologique et psychologique, en sorte qu’elle touche et ébranle l’étre a cette profondeur vague et mystérieuse ot la vie physique et la vie morale ont leurs racines communes. Le principal élément de I'action musicale, c’est ’harmonie des sons, qui éveille en noys, comme un écho involontaire, le sens de l’harmonie morale, de ]’ordre, de Vaccord, et par conséquent de la perfection, qui est notre réve, c’est-a-dire notre destinée. Mais un autre élément d’action, c’est le rythme, c’est-a-dire le mouvement, Yallure, la marche, ordonnée et régliée selon des lois variables, tantét légére et joyeuse, tantét inégale, douloureuse, plaintive, tantét male, calme, puissante, tantdt rapide, emportée, furieuse, terrible. Joignez-y, dés qu'il s’agit de chant choral, lidée de la communion de sentiments et d’action, l’accord.de tous dans un méme effort, la vie individuelle et isolée se perdant pour se retrouver d’autant plus intense dans la vie collective.

Cette action est vague, & coup sir; elle est méme la plus vague de toutes celles que l’arft exerce sur homme. Mais par. cela méme elle est d’une puissance et d’une fécondité incomparables. Nous croyons trop volontiers qu'il n’y a de profitable et de légitime que ce qui est précis, ce que l’esprit détermine et classe aisément. C’est la, particuliérement en matiére pédagogique, une illusion dangereuse : la vérité est plutét que l'éducation, celle du peuple surtout, nécessairement bréve et pratique, n’est que trop obligée a la précision, c’est-a-dire réduite a la pure action logique et par cela méme en péril d’étroitesse et do stérilité. L’intelligence n’est pas le sanctuaire intime et dernier de |’étre. Il faut aller au dela, descendre plus profond, arriver jusque dans cette région obscure ou se fait ’éclosion perpétuelle de la vie, ot s’agitent les germes premiers du sentiment, de la pensée et de l’action. C’est la seulement que l’éducation doit prendre sa prise sur lame enfantine, si elle prétend la modifier en son vrai

fond et non a Ja surface. Eh bien! il n’est que trop certain que nous sommes aujourd’hui presque entiérement frustrés des moyens de remuer |’4me a cette profondeur, et que les grands principes de Ja vie morale, le beay, le bien, le deyoir, l’humanité, la patrie, Ja famille, etc., ne se réyélent guére a-nos enfants que sous la formes appauvrie de catégories logiques. Voila pourquoi Vinfluence de la poésie musicale est sans prix : elle transforme cep grandes idées claires et froides en 4émotions vivantes, qui gagnent en puissance ce qu’elles ont perdu en précision, et qui ébranlent l’étre tout entier.

Et n’allez pas croire que ce soit la un honpéte artifice de pédagogie, un ingénieux et subtil détour pour pénétrer au vif de la personne morale, C’est l’ceuvre méme de la nature. La musique jaillit spontanément des profondeurs de ]’A4me humaine et surtout de l’4me enfantine, ef yous ne sauriez vous en priver sans communiquer 4 ]’éducation un caractere artificiel et lui enlever de sa vie réellg, L’enfant chante naturellement, jusqu’au moment oy il entre 4 l’école. Entre vos mains, hélas! il cesse de chanter; cette maniére d’tire | qui était Ja sianne plus que toute antre, disparaft; cette expansion libre et spontange de sa vie s'arréte, et il ne reste plus que le seul Jabeur de lintelligence. Qui ne voit le dommage, la perte irréparable? Qu’eussent pensé Jes anciens d'une telle mutilation? L’école, ainsi sevrée de poésie, n’est plus qu’un hel atelier d’instruction, oy se fabriquent deg esprils corrects, munis de notions justes et pratiquecs, mais non pas des 4mes vivantes, vibrantes, heureuses, aussi riches de sentiment que de pensée, ouvertes mon point aux idées seulement, mais A toutes les émotions grandes et généreuses.

Cependant, tout n’est pas dit, parce qu’on a déarétél ’introduction du chant dans les programmes. Le plus ardu reste 4 faire. I] reste & en déterminer et orienter l’ensei-

nement dans une direction particuliére. Car il est évident

que la chant ne peut remplir. cet office de culture supérieure, qu'il n’est apte A seconder l'éducation morale que sous de certaines conditions, dont la principale est de présentep un caractére de simplicité et de largeur. Pour ébranler favorablement l’Ame populaire, il faut en premier lieu que les sentiments exprimés seiant assez généraux et pris a cette profgndeur ot ils composent le fond humain commun; il faut ensuite que les moyens d’expressign soient assez simples pour étre aceessibles a tous.

C'est ici, nous devons |’avoner, la grande difficulté, la pierre d’achoppement. La plus sare garantie serait’ que ces chants fussent sortie spontanément des entrailles du peuple, qu’ils exprimassent depuis longtemps, en quelquesuns de ses grands modes, la vie nationale, en sorte qu’au lieu de Jes créer pour Ja circonstance & grand renfort d’art et de science, on n’eit qn’a puiser dans ce trésor de bon aloi, Mais la source mére de tels chants, c’est la source religieuge, RON pas seulement parce quela musique sacrée est la grande école populaire de musique, mais encore et surton{ pares que c’est du sentiment religieux, pris en son dernier fond, que dérivent plus ou moins directement tous les ordres de grande émotion musicale. Or cette source-la, si alle a jamais coulé peur nous avec abondancee, est tarie depuis longtemps ou fort appauvrie. Ainsi que l’a justement indiqué M. Bourgault-Ducoudray dans son remarquable Rapport, tandis qu’en d’autres pays, en Allemagne particnligpement '!, la Réforme inaugurait le choral, e’est-a-dire le chant des psaumes exécuté par tous les fidéles en langue commyne, et qu’ainsi elle proclamait et mettait a profit laptitude de |’art musical A eervir & une fin morale, partout gillaurs Je catholiciame allait restreignant de plus en plus Ja musique religieuse aux proportions d’une musique d'apparaf exécutée par quelques virtuoses, 4 |’exclusion deg assistants, et frustrait ainsi la vie populaire de l’une de seg forces les plus précieuses.

1. Noublions pourtant pas Gondimel, en France, et ses Psaumes francais en quatre parties.

Par 1a s’explique en grande partie la singuli¢re pauvreté de notre patrimoine musical. La musique est restée étrangére & nos meceurs et & notre tempérament, parce que la religion ne l’a pas sécularisée. L’émotion religieuse, de laquelle tous les autres grands enthousiasmes empruntent secrétement leur puissance, comment aurions-nous appris a l’exprimer par le chant, puisque le culte nous déchargeait de ce soin, et par la dispensait l’individu de la ressentir fortement pour son propre compte? :

Certes, c’est JA une lacune dont nous ne nous dissimulons pas la gravité. Nous prétendons créer des mceurs musicales, et la musique fait défaut. C’est un cercle difficile A franchir. Difficile, mais non pas sans doute impossible. La tache est ardue et délicate, cependant elle n’est pas au-dessus de nos forces, si nous y apportons le sens juste des besoins qu’il s’agit de satisfaire. Nos ressources musicales sont bien restreintes, mais nous n’en sommes pas entiérement dénués : il y a certainement, dans les vieux airs rustiques de quelques-unes de nos provinces, une mine riche en précieux filons, et qui n’a pas encore été exploitée. Rien d’ailleurs ne nous empéche de puiser dans la musique populaire des autres peuples, et d’y choisir les éléments les mieux appropriés 4 notre tempérament et a nos besoins. C’est méme 1a, selon nous, le parti le plus sor, infiniment préférable a Ja fabrication sur commande de morceaux destinés aux écoles. Assurément, nous ne désespérons pas qu’un jour, l’enseignement populaire du chant ayant fait ses preuves et conquis son rang parmi les plus nobles choses, il devienne la tentation des grands compositeurs, et que ceux-ci, s’unissant aux grands poétes, mettent leur génie au service de cette cause vraiment sacrée. Alors seulement toute difficulté, tout risque d’insuccés aura disparu, et la musique scolaire vivra d’une vie durable et bienfaisante, parce qu'elle sortira d’un mouvement spontané de |’4me nationale et non plus seulement d’une habile action administrative. Ce réve d’avenir est légitime, assurément, mais enfin ce n’est encore qu’un réve. En attendant, il est certain que la musique qui serait

composée tout exprés pour l’usage scolaire n’échapperait pas au caractére artificiel, factice, 4 l’absence de véritable inspiration, et par conséquent de véritable puissance. De telles compositions pourront étre d’une fabrication irréprochable; la simplicité, la largeur, )’émotion y pourront étre imitées selon des procédés parfaitement corrects; mais ce ne sera jamais qu'une ceuvre de science, qui sera sans efficacité parce qu’elle sera sans sincérité.

Il ne suffit pas d’ailleurs de savoir sur quel air chanter; encore faut-il savoir ce que |’on chantera sur cet air. Car tel est notre tempérament, notre perpétuel besoin de logique, ou peut-étre notre infériorité esthétique, notre inaptitude 4 savourer |’émotion de !’art pour elle-méme, que nous ne pouvons pas nous contenter de la pure musique; il nous faut des paroles, et méme il nous faut un rapport exact, juste, précis entre les paroles et Ja musique. Et voila une nouvelle difficulté, qui n’est pas moindre que la précédente. Quand un peuple chante naturellement, les occasions de chanter naissent naturellement aussi : la musique ne jailtit de ses lévres, que parce que les sentiments qu'elle exprime jaillissent de son cceur. Il chante non pour une pure jouissance de l’oreille, mais par une expansion spontanée et toujours renouvelée du fond de son étre. Il s’agit donc de créer chez nous, en méme temps que |’élément en quelque sorte matériel du chant, l’élément moral, de faire que nos enfants non seulement sachent chanter, mais qu’ils aient quelque chose a chanter. Ce n’est certainement pas 14 un idéal chimérique, puisque le fond des sentiments et des émotions est le méme partout. Nous ressentons, quoi qu’on en dise, aussi profondément et aussi fortement que les autres peuples la poésie de la nature, le mystére de la vie, |’émotion de la mort, l'amour de l’humanité, de la patrie, de la famille, etc. Cette éternelle matiére de art en général, et de art musical en particulier, ne fait pas plus défaut chez nous que partout ou battent

des coeurs humains. Il s’agit seulement de l’exprimer en bonne langue, avec simplicité et sincémté : méme probléme, ay fond, que celui de la musique elle-méme.

La simplicité, c’est-a-dire la parfaite vérité du sentiment, voila le point difficile, et pourtant la condition indispensable, qu’il s’agisse des paroles ou des airs. Les unes et les autres doivent servir aux enfants a regsentir et & exprimer des sentiménts qui soient bien 4 eux, qui composent bien réellement le tissu de leur vie, et non pas des enthousiasmes de commande, des élans factices, sans: rapport aucun avec la réalité journaliére. C’est affaire de discernement, de tact, de bon goit et de bon sens. On parle de faire chanter 4 nos enfants la vie ou la mort des « grands hommes ». C’est & meryveille, mais quels grands hommes? Il faut choisir et bien choisir. Peut-on réprimer un sourire en entendant prononcer & ce propos les noms de Socrate,.de Vercingétorix, de Gutenberg? Pourquoi ne pas chanter ayssij Parmentier, Ampére, Edison?

Il appartient a l’administration supérieure et aux maitres éminents dont elle prend les avis de faire que cette création de l’enseignement primaire du chant soit autre chose qu'un Juxe délicat ajouté au programme, qu'elle soit une ceuvre de vie, Surveiller ayee le soin Ie plus minutieux le mode d’ensejgnement et organisation du répertoire n’est pas encore suffisant, Il faut qu'une action administrative constante pénétre Pinstituteur de cette idée, qu’on ne lui demande pas de former de savants virtuoses; habiles a ‘exécuter de difficiles passages, mais, ca qui est.aé la fois plus simple et plug ardu, d’éveiller dans les jeunes Ames le sens de la poésie musicale, et de faire servir cette poésie, sans pédanterie, par sa vertu propre et spontanée, a l’ceuvre de la culture morale. J] faut qu'il sache que si ses efforts tendent a faire de son école un orphéon peprfeetionné, lauréat des concours de la région, il détourne le chant de son véritable office. Et s’il demande ce que l'on attend de Ini, la réponse est simple :

Faites que le chant, au lieu de n’étre qu'une lecgon de

‘s, soit l’'€me harmonieuse de l’école, et pour cela

mélez-le étroitement a la vie journaliére de l’écolier. N’ouvrez pas la classe le matin, ne la fermez -pas le soir, sans un chant choral choisi avec soin, simple, trés court, mais le plus large, le plus beau possible, de facon a pénétrer de saine poésie l’atmosphére de tout le jour. QOu’un enfant de l’école ou du village ne vienne pas 4 mourir sans que ses petits camarades unissent leur voix sur sa tombe. Que dans les promenades militaires ou autres, ils sachent rythmer leurs pas au son de quelque marche d’allure simple et male. Qu’ils aient dans leur mémoire quelque beau cheur de musique religieuse, quelques beaux hymnes patriotiques. Qu’enfin les événements de leur vie propre, ou de la vie locale, ou de la vie nationale recoivent fout naturellement chez eux ‘expression musicale. Alors seulement vous aurez compris votre tache comme elle doit étre comprise, vous aurez fait du chant un des premiers éléments de la vie scolaire, vous l’aurez fait servir & rendre cette vie 4 la fois plus riche et plus réelle, plus poétique et plus vraie, plus heureuse et plus forte. Vous aurez travaillé, & votre place et selon vos moyens, 4 doter [Ame nationale d’une puissance nouvelle

L’école primaire et l'éducation politique du citoyen.

L’éducation primaire peut-elle faire l'éducation politique du jeune citoyen?

On l’a toujours pensé, et plus encore dans l’antiquité que dans les temps modernes. De nos jours tous les gouvernements, aussi bien celui de la premiére République et

du premier Napoléon que celui de la troisitme République, |

Yont pensé également; mais aucun n’a fondé sur l’école plus d’espérances que le ndtre; aucun non plus n’a prodigué, pour les réaliser, plus de trésors. Les fondateurs de la démocratie libérale avaient clairement compris que le régime du suffrage universel sincérement pratiqué était la plus hardie, la plus difficile, la plus incertaine des aventures, si l’on ne pourvoyait sans délai, et au prix des plus grands sacrifices, 4 l'éducation civique des jeunes générations appelées 4 prendre part 4 la conduite des affaires publiques. Le régime césarien avait maintenu le suffrage populaire, mais en ayant soin de le tenir sous une tutelle étroite qui le réduisait 4 n’étre le plus souvent qu’une vaine apparence. La monarchie libérale de 4830 n’avait jamais osé tenter pareille entreprise; ses chefs et ses théoriciens professaient bien haut,que la classe investie du droit de vote devait, pour la sécurité de l’Etat, joindre a la garantie de l’instruction celle des intéréts, de la fortune, tle cens était le signe. Seule, la République, celle de comme celle de 1848, a voulu courir le risque de se

LECOLE ET L'EDUCATION POLITIQUE. 427 fier 4 Vintelligence toute seule, au bon sens de la multitude électorale, mais au bon sens, éclairé dés l’enfance par un enseignement approprié aux nécessités du régime démocratique.

Nous vivons sur cette doctrine. L’école est chargée de former le citoyen d’un Etat populaire et libre. C’est nous, instituteurs et institutrices, qu’on prétend rendre, non pas sans doute exclusivement, mais principalement responsables de la conduite politique (comme d’ailleurs de la conduite morale) des nouvelles générations.

L’honneur est grand sans doute; il l’est en proportion de la charge. N’est-il pas excessif? Examinons de prés dans quelle mesure nous devons Il’accepter, et quelles sont les conditions que l’école devrait remplir pour s’acquitter d’une pareille mission.

Oui, sans doute, on a raison de croire que |’école, en mettant entre les mains de tous les enfants les instruments indispensables du savoir, la lecture, l’écriture, le calcul, en éveillant 4 la vie les jeunes esprits, en les munissant d’un savoir élémentaire mais de bon aloi et varié, en les exergant a penser et a parler juste, les prépare par la méme en une certaine mesure & se conduire un jour dans les affaires publiques, 4 déméler la vérité, le droit, l’intérét du pays, tout au moins a reconnaitre quels sont les hommes, les journaux les plus dignes d’étre écoutés.

On aencore raison de croire que l’école, en expliquant a Venfant le mécanisme de l’organisation politique et administrative, agrandit assez le cercle de ses idées pour que, arrivé a lage adulte, il ne se sente pas un étranger dans son propre pays. Plus encore, on a raison d’espérer que Vécole, non contente de dispenser le savoir civique, communiquera a l’enfant, par l’enseignement, méme #lémentaire, de Vhistoire et de la géographie, des idées justes sur les destinées de la France, sur la grande place qu’elle a occupée, qu’elle occupe encore dans le monde, sur les qualités qu’elle a glorieusement déployées, sur ses défauts aussi, et sur les fautes commises en divers temps et qui lui ont codté cher.

128 WEDUCATION PUBLIQUE ET LA VIE NATIONALE. ma :

Pltts encore. On a raison d’espérer que Verfant, ainsi instruit par Phistoire, pat la géographie, et aussi par les lecons de moralé, 4 aimer son pays comme on aime sa famille, pour ses gloires et pour ses faiblesses, pour ses succés et pour ses malheurs, sera mieux préparé 4 consulter, le moment venu, Vintérét général. Oui, cet espoir est permis; bien entendu avec des maitres instruits, intelligents: et appliqués 4 leur devoir. Mais l'éducation politique, celle qui prépare l'enfant & prendre un jour sa petite part dans le gouvernement libre, & le pratiquer avec discernement et avec moralité, n’est-cé que cela?

Sans doute, elle implique une certaine instruction concernant le pays, sa situation, ses ressources, sa constitution présente, son histoire, les périls extérieuts, etc. Mais cette instruction, elle s’arréte chez le trés grand nombre, pour ne plus recommencer, 4 lage de onze ans, aprés avoir été interromtpue quatre, cing mois par an durant la durée de l’écolage; elle se prolonge pour-une minorité jusqu’& douze ans, douze ans et demi; quelques-uns seulemenit la poursuivent jusqu’& quatorze ans dans les cour's complémentaires; un moindre hombre encore — infiniment petit — jusqu’& quinze et setze ans dats les écoles primaires supérietures.

.Quelle étendue, quelle profondeur,. quelle efficacité ‘pratique peut avoit l’instruction politique donnée a des enfants de neuf, dix, onze et méme douze ans, soit qu’elle résulte de l’enseignement.de l’histoire et de la géographie, ou de celui de la morale? Certes, je n’en fais pas fi, et jestime qu’on ne saurait la rendre trop précise, trop incisive, ni la dispenser par trop de voies diverses. Mais si elle né secontinue pas sous tthe forme ott sotts une autre, ne voit-on pas qu'elle reste toute en l’air, sans prise sur l’esprit, sans autre effet que impression patriotique générale dont je parlais tout 4 ’heure, laquelle d’ailleurs a son prix et qui a Yheure présente peut se constater partout. Quant 4 comprendre les conditions vitales du régime démocratique et libre, elles dépassent presque toutes la portée des enfants

‘e nos écoles élémentaires, ne correspondant a rien dans

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