Liébeault, Thérapeutique suggestive
ciencc plus ou moins nette de l'empire que nous pouvons prendre sur nous-mêmes.
Ainsi, en proie aux plus vives inquiétudes, nous pouvons, si un étranger survient, les chasser au moins pour un moment, dérider notre front, et ramener le sourire sur nos traits. Ainsi, nous résistons quelque temps aux tentatives destinées à provoquer le clignement des paupières, le chatouillement de la plante des pieds ; nous savons retenir notre toux, maîtriser nos larmes, suspendre un besoin pressant de miction ou de défécation, surtout lorsque quelque sentiment nous aiguillonne, pudeur, amour-propre, etc. Ce sont là des observations banales : il en est d’autres plus précises. Ilack Tuke raconte de lui-même qu’ayan t à subir l’extraction d’une dent, il arriva à ne sentir presque aucune douleur en s’efforçant de se représenter des idées riantes. Un jeune homme m’a rapporté, qu’éprouvant depuis longtemps, après chaque rapport, une douleur vive et persistante au-dessus du pubis, il prit un jour le parti de se raisonner, de se dire à lui-même que cette douleur n’était fondée sur rien et devait disparaître, et de ce jour elle ne reparut plus. Un autre, étudiant en médecine, faisant une traversée de deux heures, put éviter le mal de mer en
^ l’éducation
so répétant qu il était tout à fait à son aise et ne se sentait nullement incommodé. Je connais une dame qui réussit à se préserver du même mal pendant la plus grande partie du trajet et par le meme procède. II n est presque pas de personne qui no puisse retrouver dans ses souvenirs quelques faits semblables, je m’en suis convaincu par une rapide enquête.
. Mais il est encore une catégorie de faits qui nous sont révélés par notre expérience journalière. Ces faits, pour communs qu’ils soient, n’en gardent pas moins a nos yeux une apparence de mystère, et, lorsqu’ils se produisent, ne manquent jamais de provoquer en nous un même sentiment de surprise. Tel est l’exemple suivant. On cherche un mot, un nom oublié ; malgré les plus grands efforts, le mot ne vient pas à la mémoire. « N’importe, disons-nous alors, lassé de cette recherche inutile, je m’en souviendrai tout à l’heure. » On passe à d’autres occupations, et au bout de quelques instants, le mot revient comme de lui-même. Ce simple fait comporte un double enseignement. C’est d’abord que le meilleur moyen, pour la volonté, d’arriver à ses fins, ne réside pas toujours dans l’effort volontaire, que cet effort est parfois môme plutôt nuisible. Puis il nous initie à une
donnée d’importance capitale : c’est que notre cerveau peut faire œuvre intelligente, sans que nous ayons conscience de la manière dont il procède. Il a suffi, parla suggestion qu’on s’est faite de mettre en branle l’activité mentale. L’idée, ainsi déposée dans l’esprit, y poursuit son chemin à notre insu, avec la sûreté et la régularité d’un automate, et finalement réapparaît dans la conscience avec le mot cherché, alors que notre pensée en était déjà bien loin, et se croyait tout entière occupée par d’autres sujets.
De môme bien des personnes peuvent se réveiller à l’heure qu’elles désirent; il leur suffit, pour cela, d’y fixer l’attention quelques instants au moment de s’endormir. « Le matin, lorsqu’on a la tentation de s’abandonner à un sommeil plus prolongé, il est plus facile de sortir du lit par un acte automatique, que de vouloir accomplir cet acte et de faire agir les muscles. On se réveille, on a l’intention de se lever, la raison presse vivement de le faire, mais la volonté manque et aucun muscle n’agit. Mais si l’on vient à cesserde vouloir commander au mouvement par un acte de volonté, et que l’on détourne l’attention sur un autre sujet, il se trouve que l’on s’est mis sur pied pendant que l’on réfléchissait à autre
I/ÉDUCA.TION
chose.1 » Un jeune homme m’a fait part de celle observation prise sur lui-même : lorsque, à la suite de préoccupations, il craint que son sommeil ne soit troublé, il peut à son gré éviter des rêves fâcheux et se procurer un sommeil calme, en s’affirmant le soir qu’il en sera ainsi. Je citerai encore une de mes malades de Beaujon qui, devant subir une opération, et craignant de bavarder sous l’action du chloroforme, se répéta le matin pendant deux ou trois minutes qu’elle ne prononcerait pas un seul mot pendant toute la durée de l’anesthésie. Ce qui se produisit en effet.
Ainsi donc, nous avons tous, ou presque tous, par intermittences, la conception fortuite, mais très exacte cependant, des modifications réelles, profondes, que nous pouvons opérer sur nousmêmes par la simple affirmation que nous nous en faisons, c’est-à-dire par l’auto-suggestion sous sa double forme : auto-suggestion sur des phénomènes existant actuellement ; auto-suggestion à réalisation plus ou moins éloignée. Malheureusement ces faits demeurent à l’état d’exceptions : nous n’y voyons que des accidents heureux dont