MOYENS DE RENFORCER L ' A U T O -S U G G E S T I O N DU RECUEILLEMENT
La thérapeutique auto-suggestive est maintenant formulée, établie. Reste à examiner si, en se plaçant dans des conditions plus favorables, il n est pas possible de renforcer sa puissance d action. Ici encore l’étude delà suggestion ordinaire (ou hétéro-suggestion, suggestion sur autrui), les données de notre expérience coutumière vont nous fournir des indications précieuses.
L hétéro-suggestion se pratique sous deux formes différentes : ou à l’état de veille (c’est celle qui a été sommairement indiquée plus haut), ou à 1 état de sommeil. Voici comment se i éalise celle-ci. L’opérateur ordonne au sujet de dormir. Au besoin il s’aide de l’occlusion des yeux, de la description des différents symptômes
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qui caractérisent le sommeil : lourdeur des paupières, engourdissement de l’esprit, du corps tout entier, respiration calme et régulière, etc. Une fois le sommeil ainsi obtenu (ou un certain degré de sommeil, variable suivant les sujets), 9n procède alors aux suggestions thérapeutiques. Telle est la suggestion avec sommeil ou hypnose, et la suggestibilité, c’est-à-dire l’aptitude à transformer l’idée reçue en acte, est (en général) en rapport avec les degrés du sommeil, lequel peut varier du simple engourdissement, à peine distinct de l’état normal, jusqu’au sommeil profond avec oubli complet au réveil ; mais elle existe pour tous, puisqu’elle est déjà très manifeste à l’état de veille.
Ici encore, et comme pour la suggestion à l’état vigile, rien qui ne soit d’accord avec les phénomènes normaux. Toute idée reçue tend à se traduire en acte : l’idée de sommeil donnée par l’opérateur a donc pour corollaire la production du sommeil, lequel, par cela même, ne diffère en rien du sommeil ordinaire. Dans le sommeil ordinaire, comme dans le sommeil provoqué, existent toutes sortes de degrés : simple engourdissement, sommeil léger avec souvenir des rêves au réveil, sommeil profond avec
oubli partiel ou complet. Et si la suggestibilité s’exalte clans le sommeil provoqué, c’est qu’elle s’exalte également dans le sommeil normal. On se représente souvent trop volontiers le sommeil comme un état d’inertie complète du corps et de l’esprit; il n’en est rien ; même dans cet état, le cerveau peut faire oeuvre intelligente. Bien plus, il lui arrive d’imaginer, de raisonner, de déduire, avec une vivacité et une sûreté supérieures à celles qu’il a à l’état de veille. Qui ne s’est étonné, parfois, de voir pendant le sommeil réapparaître à la mémoire certains souvenirs qui en paraissaient complètement effacés ? De même, qui ne se rappelle avoir fait preuve dans certains rêves d’une intelligence plus aiguisée, plus subtile qu’à l’état normal ?
De pareils faits, singuliers de prime abord, trouvent cependant leur explication toute naturelle, si l’on analyse les phénomènes de la formation du sommeil ordinaire. Que fait le sujet qui veut se replier sur l’idée de sommeil ? Il cherche l’obscurité, le silence, ferme les yeux, pour se soustraire aux impressions visuelles et auditives, il s’allonge commodément de façon à mettre ses muscles dans le relâchement le plus complet, se couvre modérément pour éviter l’im-
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pression du chaud ou du froid; enfin il s’efforce de chasser de son esprit toutes les idées qui pourraient le préoccuper. En un mot, il s’isole de tout ce qui peut amener la distraction des sens ou alimenter les facultés intellectuelles. Or, par là-même, il met, pour ainsi dire, en disponibilité, la somme d’attention, que retenaient pour se produire toutes ces sensations, tous ces mouvements, toutes ces idées. Que cette attention, ainsi rendue disponible, rencontre une idée où elle puisse s’accumuler, et cette idée, ainsi renforcée, verra s’augmenter dans une très large mesure sa puissance de réalisation.
Si, à l’ordinaire, nous ne nous rendons pas compte de ce fait, c’est que la seule idée sur laquelle se concentre l’esprit, c’est celle de repos : en sorte que sommeil et repos sont pour nous presque synonymes. Remarquons de suite qu’il n’en est rien: le neurasthénique peut dormir de longues heures, et se retrouver plus fatigué, plus brisé encore au réveil qu’au moment où il s’est endormi. C’est précisément, qu’au moment de l’entrée en sommeil, l’idée de fatigue prédominait en lui et qu’elle n’a pu que s’exagérer encore par l’état de concentration de l’esprit résultant du sommeil : cette explication qui n’a
pas encore été donnée, croyons-nous, nous apparaît, tout au moins, fort vraisemblable. Longsommeil n’est donc pas, on le comprend, toujours synonyme de grand repos.
Supposons maintenant qu’au lieu de l’idée do repos, sur laquelle nous nous concentrons presque instinctivement chaque soir, nous tenions, volontairement cette fois, une pensée quelconque bien présente à notre esprit, au moment même où nous nous livrons au sommeil. Cette pensée, une fois le sommeil venu, continuera à se développer, à se dérouler d’elle-même sans effort, et qui plus est, grâce à l’état de concentration do l’esprit, avec une précision et une logique souvent supérieures à celles de la veille. C’est ainsi que les conséquences des résolutions que nous sommes sur le point de prendre, nous apparaissent plus clairement après le repos de la nuit, et ce n’est pas sans raison qu’un proverbe assure que « la nuit porte conseil ». On s’endort, cherchant à résoudre un problème ; on se réveille tout étonné d’en avoir trouvé la solution. Bien des écoliers savent de même qu’il leur suffit de lire une ou deux fois leurs leçons le soir pour pouvoir les réciter très couramment le lendemain. Bien mieux, le sommeil peut calmer un pliéno-
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mené morbide, une douleur par exemple, si l’on « en fait la suggestion en s’endormant. On souffre d’une névralgie, d’une douleur de tête, d’une lage de dents. « Cherchons à dormir », dit-on, et cela se passera. On s’endort, et, au réveil, il n’en reste effectivement plus trace. La concentration de l’esprit pendant le sommeil sur l’idée de cessation de la douleur, a eu pour résultat de faire disparaître totalement le phénomène douloureux.
Ces données établies, voici maintenant, sans plus insister, comment on pourra en tirer parti et comment nous conseillons de procéder.
On se placera, autant que possible, dans une chambre tranquille, à l’abri de l’agitation, du bruit, de la lumière. On s’étendra commodément, le corps bien libre de toute gêne, en sorte que rien ne vienne distraire l’attention ; on se mettra en un mot dans les conditions mêmes qui favorisent notre sommeil de chaque soir. Puis, fermant les yeux, on se concentrera sur l’idée de dormir. Au besoin, on aidera à la réalisation de cette première suggestion, en retirant, pour ainsi dire, sans effort, son attention de ce qui nous entoure, de notre corps, de nos pensées, pour la reporter tout naturellement sur la seule
idée de repos ; ou encore, on aura recours aux moyens variés que chacun sait imaginer pour amener le sommeil, quand celui-ci se montre rebelle : récitation de chiffres, de formules monotones, représentation de paysages imaginaires, régularisation du rythme respiratoire, etc. A un moment, nous sentons un certain état d’engourdissement et de calme de notre esprit et de notre corps : nos idées, nos sensations se sont comme obscurcies, comme voilées. Les phénomènes mêmes, que nous voulons combattre, ont déjà perdu un peu de leur acuité première. Nous nous donnons alors les suggestions convenables. Ces affirmations seront faites le temps que nous jugerons nécessaire, quelquefois mentalement, sou\ ent, mieux encore, a haute voix ou demihaute, pour que notre attention soit plus aisément captivée. A 1 occasion même, nous saurons nous aider du geste, nous toucherons, nous frictionnerons légèrement la région souffrante, comme pour matérialiser notre suggestion, pour nous indiquer à nous-mêmes le point sur lequel doit se concentrer notre intention de guérir. N est-ce pas, d’ailleurs, ce que nous faisons instinctivement, lorsque nous recevons un coup, lorsque nous souffrons de la tête, et notre pre-
mier mouvement n’est-il pas de porter la main sur le point lésé, comme pour y produire un soulagement au moins momentané? La suggestion finie, il suffit de rouvrir les yeux; la transition est si facile qu’on peut à peine parler de réveil.
Le procédé est simple, on le voit. On crée, en somme, un état de sommeil léger, mais suffisant pour donner une suggestibilité réelle; chacun saura, d’ailleurs, former son expérience personnelle et porter le sommeil au degré qu’il jugera utile. Si léger qu’il soit, l’esprit sera toujours capable d’une concentration plus grande qu’à l’état de veille. Au degré qui a été décrit, il s’agit d’un état analogue au demi-sommeil du soir, lorsque nous commençons à nous endormir, ou du matin, lorsqu’on commence à s’éveiller. Ces heures, lorsqu’elles pourront être choisies, seront assurément, et sans autre préparation, les plus propices à l’auto-suggestion . Beaucoup d’entre nous n’ont-ils pas observé combien cette somnolence du soir ou du matin est favorable à l’éclosion et à la maturation de nos idées? L’esprit, encore ensommeillé, reste assez capable de concentration pour donner aux idées le moyen de se déduire d’elles-mêmes, et d’autre part, il a repris un suffisant contrôle sur lui-même pour
ne pas les laisser s’égarer à la dérive, comme cela se produit dans le sommeil profond.
Pour peu qu’on pratique pendant quelques jours ces exercices de sommeil léger et d’autosuggestion, voici ce qu’on pourra remarquer : l’esprit s’habitue bientôt à se concentrer plus aisément ; simplement en fermant les yeux, môme à l’état de veille complète, en tout lieu et à tout moment, au milieu de la foule, en promenade, il réussit à s’isoler suffisamment pour donner aux suggestions une efficacité beaucoup plus grande qu’auparavant. L’auto-suggestion devient, à mesure qu’on avance, à la fois plus puissante et plus aisée. Remarquons, en outre, qu il y a lieu, ici encore, de tenir grand compte des prédispositions individuelles : c’est ainsi que la marche, les mouvements, les grands gestes favorisent chez beaucoup de personnes l’attention, la réflexion, le travail de la pensée. Répétons-le : les principes généraux étant posés, chacun, apres s être examiné, « tâté », saura bien, par l’expérience, reconnaître les corrections légères qu’il convient d’y apporter, pour les modeler sur son tempérament propre, et aussi sur les circonstances du moment.
Insistons sur ce point : l’auto-suggestion ne
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demande pas (ou rarement) de tension de la volonté, d effort volontaire h Le « Je veux » est plutôt même nuisible, car il implique un désir, et, par conséquent, la possibilité d’une nonréalisation. On ne devra donc pas dire : « Je veux être lort, bien portant, etc. ». On usera de l’affirmation pure : « Je suis bien portant, fort, calme, je ne souffre pas, etc. » Même si nous n’y ajoutons pas tout d’abord la moindre foi, ces formules répétées machinalement finiront par amener peu à peu à leur suite l’idée qu’elles représentent. Puis nous nous attacherons à préciser cette idée, à lui donner des contours mieux accusés, une forme plus concrète, plus vivante. Nous nous représenterons, nous nous verrons tels que nous voudrons être, vigoureux, robustes, pleins de santé. Plus l’idée gagnera en précision et en relief, plus elle deviendra image, plus sa réalisation sera sûre. Ce que l’on concevra bien se réalisera aisément.
Souvent on pourra faire une observation
i. Il serait plus exact de dire que l’auto-suggestion ne demande pas forcément cette tension brusque qui correspond à ce qu’on nomme habituellement l’effort volontaire. Il y a bien effort, puisqu’il y a travail accompli ; mais ici l’effort est plus lent, graduel, donc moins senti, moins conscient; il est en outre différemment dirigé. 11
curieuse. Il s’agissait, par exemple, de phénomènes douloureux à dissiper. L’auto-suggestion vient d’être faite, la douleur persiste aussi vive ; il semble que le résultat soit nul. Quelque temps après, un hasard y ramène la pensée ; on s’aperçoit avec surprise que la douleur a disparu * 1. On serait tenté de conclure à une simple coïncidence, si l’on ne se rappelait fort bien maintenant l’intensité de la douleur primitive, si, raison plus convaincante encore, le même fait ne se reproduisait très fréquemment. Que s’est-il donc passé? L’idée déposée dans l’esprit, une fois que l’attention consciente s’en est détournée, n’y a pas moins continué son chemin à notre insu ; peu à peu elle a « entamé » le symptôme que l’on voulait combattre, et, finalement, en a complè-
comprend en effet une série de temps successifs qu’on peut grouper ainsi: 1° Formation, puis maintien d’un état de vide plus ou moins complet de l’esprit; 2° Dépôt dans l’esprit des idées qu’on veut se suggérer (fixer son attention, dit Ribot, c’est laisser un certain état de conscience durer et prédominer), et par suite, convergence naturelle et peu consciente (puis au besoin, active et consciente) sur ces idées, de l’attention qui a été rendue disponible.
1. La même remarque s’applique naturellement aux suggestions à échéance. On s’est suggéré, par exemple, un sommeil paisible pour la nuit suivante. 11 semble que
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tement triomphe * 1. En réalité la douleur avait été si bien dissipée que le souvenir même s’en était effacé : preuve nouvelle, s’il en était besoin, que l’idée d’une douleur et cette douleur ellemême se confondent. Supposons maintenant que la pensée n’eût pas été ramenée fortuitement sur la suggestion qu’on s’était faite. On serait demeuré sur sa conviction première, que l'auto-suggestion avait échoué. Il y a là, on le comprend, un écueil, et ces faits doivent être bien connus et soigneusement contrôlés à l’occasion par qui veut bien se pénétrer de la réalité et de l’efficacité de l’auto-suggestion.
Telle est l’auto-suggestion fortifiée par un état de sommeil léger. Il s’agit, en somme, d’un état assez analogue à l’état de « charme » de Liébeault, à l’état de « réflexion méditative » de Payot. Nous adopterons pour lui le nom de Recueillement . Le recueillement, c’est bien là l’état de l’esprit qui s’isole de toutes choses, de toutes sensations, de toutes pensées, pour se
l’idce n’ait pas pris une forme assez précise pour amener le résultat désiré. Le lendemain, on constate cependant que le sommeil a été parfaitement calme.
1. Comparez à certains des exemples cités au précédent chapitre.
replier tout entier sur un coin de lui-même, qui, dans le calme, sans tension, sans effort, sans fatigue, vivifie et féconde quelques idées préalablement choisies, par l’attention purement contemplative qu’il leur accorde.
Il reste à faire ressortir la puissance très grande que peut mettre l’élément émotif habilement manié au service de l’idée, pour y retenir l’attention et faciliter sa transformation en acte. Les guérisons dites miraculeuses, celles qui s'opèrent à la suite d’émotions vives, joie, peur, etc., nous montrent le sentiment renforçant l’idée à tel point que l’acte s’ensuit quasi-automatiquement, avec la vigueur et la précision d’un réflexe. Certes il ne dépend pas de nous de susciter, à notre gré, en nous-mêmes, des états affectifs aussi puissants. Mais ces indications ne doivent pas être perdues ; nous pouvons et devons en tirer parti. A vrai dire l’idée de guérir implique toujours en même temps un certain désir de guérir h Mais ce n’est pas suffisant. On
1. Cette constatation nous semble très importante. On établit en général une distinction beaucoup trop catégorique entre le rôle de l’idée et celui de l’élément, émotif. Pour l’émotion comme pour l’idée, tous les degrés existent entre l’inconscient et le pleinement conscient. En
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saura colorer, échauffer l’idée en se représentant le plaisir qu’on éprouve à se dominer soi-même, l’usage que l’on pourra faire de la santé recouvrée, etc. Moins encore devrons-nous nous contenter de la négation pure et simple, si nous prenons à tâche de déraciner de nous-mêmes quelque passion ou habitude fâcheuse, goût du jeu, libertinage, paresse, etc. Nous nous peindrons énergiquement les joies calmes du travail, l’avantage qu’il y a à régler harmonieusement sa vie, la satisfaction que ressentiront de nos succès les personnes qui s’intéressent à nous, etc. Tous ces sentiments attirés progressivement de la pénombre à la pleine lumière par l’attention que nous projetons sur eux, atténueront peu à peu l’éclat des sentiments opposés, puis finiront par amener leur complet effacement.
Mieux encore : si une émotion favorable survient, quelle qu’elle soit, hâtons-nous d’utiliser, s’il y a lieu, l’excitation passagère qu’elle a
effet, d’après la loi même de la suggestion, il n’est pas d'idée d’agir (idée de guérir, dans l’espèce), qui n’implique une tendance ù l’action, donc un certain désir d’agir.
PE LA VOLONTE
imprimée à notre esprit pour rendre plus efficace notre auto-suggestion. Tout état affectif, sentiment, émotion, passion, est comme une accumulation de force nerveuse, d’énergie, qui veut se déverser au dehors. Sa route habituelle lui est-elle fermée? Elle cherche instinctivement à se frayer d’autres issues. Ainsi l’amour rebuté devient facilement de la haine. Ainsi une passion naissante, c’est-à-dire non satisfaite encore, semble donner plus de légèreté et plus de vivacité à tout notre être ; les conceptions de l’esprit deviennent plus promptes et plus pénétrantes, les mouvements des membres plus alertes ; les fonctions organiques elles-mêmes s’accomplissent, à coup sûr, plus aisément, avec un sentiment de joie et d’entrain. De même, l’individu en proie à la colère, et qui ne peut momentanément la satisfaire sur celui qui en est l’objet, s'efforce par tous les moyens d’user l’émotion qui bouillonne en lui. Il marche à grands pas, se répand en paroles injurieuses, parfois même contre ceux qui lui témoignent de la sympathie; il sent qu’une violence quelconque le calmerait, même exercée sur des objets inanimés. Eh bien ! ce que nous faisons ainsi d instinct, nous devons apprendre à le faire sciemment, et, cette fois.
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en vue cl’un but délibérément choisi par nous. Au lieu de laisser s’épuiser en pure perte cette somme d’énergie que représente toute émotion, habituons-nous à la dériver, au moins en grande partie, au profit des idées que nous désirons faire triompher en nous ; au besoin, eflorçons-nous de provoquer ces émotions favorables. Qu’on s’étudie avec soin : on ne tardera pas à être frappé de l’aisance qu’un mouvement émotif, même léger, donne parfois au travail de l’autosuggestion.
Il est des agents physiques qui exercent sur nous une influence tout à fait analogue. Tels sont certains médicaments : alcool, kola, café. Tels encore certains moyens externes, hydrothérapie, frictions, etc. Ce sont là procédés thérapeutiques ; mais ces procédés dérivent eux-mêmes d’une loi d’application générale qui peut se formuler ainsi : Toutes les sensations agréables, ou mieux, stimulantes, peuvent être utilisées pour l'auto-suggestion à la façon des émotions. Sensations issues des organes des sens : satisfaction résultant de la contemplation d’un beau paysage, d’une œuvre d’art, de l’audition d’une harmonie agréable ; — sensations issues des organes internes: ainsi sensation de plénitude
et de bien-être qui suit l’ingestion d’un bon repas ; — - sensations dérivées des organes de reproduction : ainsi sensation d’excitation générale, résultant du penchant sexuel contenu, et l’on sait que c’est ce fait, exact en lui-même, qui, bien ou mal interprété, a donné à Brown - Séquard l’idée de ses injections de liquide organique ; — sensations issues delà mise en activité de nos muscles : plaisir résultant de la marche, de l’usage de la bicyclette, de l’escrime, etc. En somme, qu’il s’agisse de sensation ou de sentiment, le mécanisme est le même ; le point de départ est ici dans une idée, là dans une impression physique; mais tous deux aboutissent à un résultat identique, tous deux éveillent ou exaltent la tonicité de notre esprit et fournissent ainsi à l’auto-suggestion une matière plus riche et plus aisément malléable. Au reste, dans bien des cas, sensation et sentiment sont si intimement fondus ensemble qu’il est malaisé de démêler la part de l’un et de l’autre. Ainsi, dans un dîner d’amis, sensations et sentiments se font valoir réciproquement. Ainsi le plaisir causé par l’audition d’un morceau de musique résulte à la fois d’une sensation agréable produite par la douceur ouleclatdes sons, et d’un sentiment
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proprement esthétique qui naît des idées musicales 1.
Mais il y a plus; il n’est pas jusqu’aux émotions ou sensations pénibles dont une tactique habile ne puisse réussir à se faire des alliés précieux. Ici la règle sera la suivante : nous accoutumer à soumettre au contrôle de la raison toute sensation, toute émotion défavorable, avec la ferme intention de discipliner à notre profit, d’adapter à nos fins ces forces hostiles. Ainsi nous parviendrons à transformer l’envie qui irrite et énerve en une émulation loyale et féconde. Ainsi cette tendance naturelle qui nous fait désirer de voir les autres se conformer à nos idées, tendance qui s’appelle présomption et suffisance chez l’homme qui ne prend pas la peine de réfléchir sur lui-même, deviendra chez l’homme intelligent une vertu qui se manifestera par des efforts actifs. Ainsi la pensée de la brièveté de la vie qui, chez tant de sujets, est cause de craintes dérai-
1. Tout ce qui précède s’applique au cas où l’auto-suggestion est rendue difficile par un état de dépression ou asthénie. Au cas de difficulté par excitation, les moyens à employer seront naturellement l’exacte contrepartie de ceux qui viennent d’étre indiqués : émotions non plus stimulantes, mais calmantes ; non plus kola, café, mais valériane, bromure, etc. ; balnéation tiède, etc.
sonnables, pourra devenir salutaire si elle nous apprend à bien dispenser notre temps, à ne pas exagérer nos plaisirs, ni nos peines. De même, notre col'ere contre autrui se résoudra en indulgence, voire même en bonté pour lui. Car, s’il nous a offensé, peut-être est-ce le fait de dispositions naturelles sur lesquelles il n’est pas luimême suffisamment éclairé, et qu’il ne peut d’ailleurs modifier en un instant. Au surplus, qu’importe? N’y aura-t-il pas toujours quelque noblesse à nous montrer supérieur à lui ? Enfin, la souffrance physique elle-même peut avoir son plaisir, si elle nous permet de nous prouver à nous-mêmes que nous avons fait quelques progrès dans l’art de nous en rendre maîtres, et qu’elle ne nous atteint plus tout entier.
Assurément cette subordination de l’élément émotif, moral ou physique, à l’élément intellectuel, est un œuvre difficile et de longue haleine. Qu’on y prête attention : ce qui rend la tâche plus délicate encore, c’est qu’il y a pour nous un plaisir singulier, mais réel, à laisser nos passions, les mauvaises comme les bonnes, suivre librement leurs cours : de même l’abandon sans résistance aux appétits ou aux faiblesses de notre corps, voire même à la douleur physique, ne va
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pas sans un certain charme ; on se complaît clans ses misères ; on aime à se les exagérer encore à soi-même. Ces imperfections de notre nature, il faut que nous les connaissions bien, pour réagir contre elles énergiquement, et avec l’espérance d’en triompher un jour. Aux jouissances trop faciles que nous apporte la satisfaction lâche donnée à nos tendances naturelles, il faut apprendre peu à peu à opposer les jouissances intellectuelles résultant du triomphe en nous des idées de raison. Celles-ci sont assurément plus malaisées à atteindre ; en revanche, elles sont plus calmes, plus sereines, et aussi plus saines; elles s’élèvent au-dessus des premières de toute la supériorité de l’intelligence sur l’instinct. C’est quelque chose déjà que de concevoir la possibilité d’établir en nous la prééminence de l’intelligence et de la raison. Le but à nous proposer, c’est que notre esprit, s’imprégnant sans cesse plus profondément de cette conception, en arrive à découvrir en lui-même chaque jour, malgré des défaillances passagères, des concessions inévitables, quelque nouveau progrès vers cet idéal de santé, de beauté intellectuelle et morale.