LA GYMNASTIQUE PSYCHIQUE OU AUTO- SUGGESTION EN ACTE
Si le lecteur a porté quelque attention aux pages qui précèdent, s’il veut réfléchir à l’universalité d’application du principe directeur de ce travail, il doit, pensons-nous, avoir dès à présent, la conception très nette de l’empire qu’il nous est permis d’exercer sur nous-mêmes par l’ auto-suggestion, soit à l’état de veille, soit à l’état de recueillement. L’auto-suggestion, telle qu’elle vient d’être décrite, ne constitue pas cependant la seule arme dont dispose la thérapeutique psychique. Nous allons la voir maintenant se compléter, se transformer, de façon à réaliser une méthode nouvelle d’action sur nousmêmes, tout aussi fertile en heureux résultats. Cette méthode ne vise pas à remplacer la pre-
mière ; elle en est le complément nécessaire. Nous la désignerons sous le nom de Gymnastique psychique ou Autosuggestion en action. La gymnastique psychique représente le pendant, pour ainsi dire, dans la psychothérapeutique sur nous -mêmes, de cette méthode sur laquelle M. Bernheim a si vigoureusement appelé l’attention dans la thérapeutique suggestive courante, sous le nom d 'entrainement actif à l'état de veille.
Qu’est-ce donc que l’entraînement actif? Une observation fort intéressante que nous empruntons à la pratique de M. Bernheim va nous le faire connaître mieux que toutes les descriptions. Nous la reproduisons dans ses grandes lignes :
« Le 1er janvier 189o, étant à Paris, je fus appelé à voir une jeune dame, âgée de vingt-cinq ans, souffrant, depuis environ deux ans, de troubles neurasthéniques. Elle était mère de deux enfants, forte, bien constituée, sans maladie antérieure que des troubles nerveux, de père et mère nerveux. Elle était traitée depuis deux ans, sans résultat, par deux médecins avec qui je la vis en consultation. Elle avait des manifestations diverses, malaise cérébral, impossibilité de coudre, de lire, de travailler. Quand elle essayait de lire, ses idées devenaient confuses, l’attention ne pouvait se fixer. Elle avait une hype-
resthésie générale, et spécialement une douleur vive à la région précordiale spontanée et au toucher, un sentiment de douloureuse lassitude dans les membres. Elle marchait péniblementetressentait pendant la marche une douleur très vive dans le mollet. La digestion était laborieuse, les nuits pénibles. Il y avait surtout un état de torpeur générale physique et morale qui l’obligeait le plus souvent à garder le lit. Elle avait passé tout l’été, étendue sur une chaise longue, au Vésinet, et depuis le commencement de l’hiver elle ne quittait plus la chambre. Après avoir essayé en vain un traitement pour son estomac et épuisé le bromure, les bains, l’hydrothérapie et tous les antispasmodiques, elle restait dans le même marasme. On la soumettait à une hygiène rigoureuse, éloignant d’elle toute cause d’excitation, lui défendant tout exercice, toute occupation, qui d'ailleurs paraissait impossible.
Je constatai qu’il n’y avait chez cette jeune femme que des manifestations purement nerveuses, sans lésion organique. Et je proposai à mon collègue d’essayer sur la malade un massage qui, dans notre idée, devait être purement suggestif. J’affirmai à Mmo X... que ce massage fait sur les nerfs calmerait la sensibilité douloureuse et lui permettrait dans quinze jours ou trois semaines de venir à Nancy où le changement d’air et le régime la remettraient.
Je la revis à Paris, aux vacances de Pâques. Le massage avait été essayé sans résultat, la dépression nerveuse restait la même, la malade ne marchait
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presque plus. Elle restait condamnée à la chaise longue, au lit, inerte, anxieuse, démoralisée. Une consultation avait eu lieu avec un professeur de la Faculté, qui avait conseillé l’isolement dans un établissement d’hydrothérapie, isolement rigoureux pendant plusieurs semaines ou mois, avec interdiction de voir aucun membre de sa famille, même de recevoir des lettres pendant les premiers temps. Elle ne pouvait s’y décider. Alors je lui proposai de venir avec moi à Nancy, non pas seule, mais avec son mari, ses enfants et tout son personnel. L’idée lui souriait, mais elle craignait de ne pouvoir faire le voyage, d’être trop faible, de défaillir en route. Je lui assurai qu’elle n’avait rien à craindre, puisque je voyageais avec elle. Et pour lui montrer qu’elle pouvait marcher, je la fis sortir de son lit et circuler dans l’appartement avec moi, ce qu’elle fit avec beaucoup d’anxiété et de douleurs dans les membres. Elle se décida ainsi que sa famille. Son mari loua une campagne aux environs de Nancy. Elle fut transportée à la gare, elle voyagea dans un wagon-lit et débarqua à Nancy d’où on la conduisit en voiture à sa campagne avec toute sa famille.
Le lendemain de son arrivée, je vins la voir. Pour tout traitement, je lui dis de se lever, et de se promener un peu avec moi en toute confiance. La prenant par la main et l’encourageant, je la fis marcher pendant plusieurs minutes ; elle était très anxieuse, se plaignait d’oppressions, de douleurs au cœur et de douleurs vives, surtout dans la plante des pieds.
Je lui affirmai que tout cela se passerait à la longue, et je cherchai à lui imposer confiance en riant et en lui montrant que je n’attachais aucune importance;! ses souffrances. Au bout de quelques minutes, elle demanda la permission de s’asseoir, étant horriblement fatiguée ; je le lui permis, et après quelques minutes de repos, je la fis encore marcher pendant cinq minutes. Je n’ordonnai rien, lui permettant simplement de manger et de vivre comme elle voulait, de voir ses enfants toute la journée si elle le désirait et de suspendre toute espèce de médication. Le lendemain, je répétai la même chose, je l’entraînai a marcher pendant vingt minutes. L’anxiété avait beaucoup diminué ; mais la douleur précordiale et à la plante des pieds était toujours très vive. Je la fis marcher beaucoup plus vite; de plus, je lui prescrivis de marcher à diverses reprises, autant qu’elle le pouvait, dans la journée. Le troisièmejour,. elle marcha avec moi pendant plus d’une demiheure ; je la fis courir de toutes ses forces, malgré la douleur, et continuant ainsi cet entraînement, j’arrivai facilement, au bout de huit jours, à lui faire faire deux lieues à pied. La douleur précordiale disparut au bout de huit à neuf jours, la douleur plantaire au bout de quinze jours à troissemaines.
Je procédai de même pour faire lire la malade. Après quelques jours du traitement, elle se plaignait encore de ne pas pouvoir comprendre ce qu’elle lisait ; alors je la fis lire à haute voix devant moi, en.
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lui certifiant qu’elle allait comprendre quelques lignes. La conception fat un peu vague la première fois. Je lui dis : « Lisez de nouveau : vous allez très bien comprendre. » Elle comprit en effet et je lui apprisainsi à fixer son attention. En trois séances de lecture, ce fut chose accomplie.
En continuant ainsi cet entraînement ambulatoire avec suggestion active à l’état de veille; la malade se trouva rapidement transformée d’une façon complète, au physique et au moral, à la stupéfaction de sa famille. Après un mois de séjour à Nancy, elle rentra à Paris, et reprit la direction de son ménage, pleine de vie et d’activité, heureuse. Elle continua à faire ses deux heures de promenade par jour, mangeant et digérant bien, vivant de la vie de tout le monde, allant, venant, n’attachant plus aucune importance à quelques douleurs nerveuses, points névralgiques et migraines qui reviennent par intervalles. ». La guérison a persisté jusqu’aujourd’hui.
M. Bernheim fait suivre cette observation des réflexions suivantes : « Qu’ai-je fait dans ce cas ? Je n’ai pas fait d’hypnotisme. Il est probable que l’hypnotisme, c’est-à-dire le sommeil passif provoqué, ne l’eût pas guérie. Elle n’était d’ailleurs pas hypnotisable ; j’ai essayé plus tard de l’endormir sans pouvoir y arriver. J’ai fait de l 'Entrainement suggestif, j’ai fait de la Dynamogénie psychique, adaptée à l’individualité du sujet;
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car il ne faudrait pas croire que toutes les neurasthénies soient de môme qualité et toutes justiciables de la même thérapeutique suggestive.
Ici il s’agissait d’une jeune femme qui avait des douleurs nerveuses et une sensation de malaise général physique et moral qui avaient été l’objet d’une hygiène excessive et déprimante... Je pris le contre pied de tout ce qui avait été fait jusque-là. Je la fis se lever, je la fis marcher, je la soumis à un entraînement actif, et ainsi j’opérai, en même temps qu’une véritable dynamogénie cérébromotrice, une dérivation psychique. La malade se voyant, se sentant marcher, reprenait confiance. Elle cessa de se replier tristement sur elle-même. Je lui appris à lire en la faisant lire comme je lui avais appris a marcher en la faisant marcher. Et par ce procédé très simple, je guéris une neurasthénie tenace qui depuis deux ans faisait le désespoir de la malade et des médecins 1».
Ces réflexions claires et précises permettent de comprendre le rôle et l’importance, dans la thérapeutique morale sur soi-même, de la gym-
t. Aimé, Dynamisme nerveux psychique.
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nastique psychique. La seule différence dans ce cas. c est que « l’entraîneur », ce sera le malade lui-même. Il importe cependant d’y insister, d’en analyser plus exactement le mode d’action, en le comparant à celui de l’auto- suggestion agissant par l’idée, ou idéative, seule étudiée jusqu’ici.
Le principe de l’auto-suggestion idéative est le suivant : se suggérer une idée, et par là cumuler l’attention sur elle, de telle sorte que la réalisation s’ensuive. Dans la gymnastique psychique, la suggestion initiale existe, mais elle passe au second plan ; ce n’est pas sur elle que porte le poids principal de la pensée. Prenons pour exemple l’observation tirée d’un proverbe connu, et dontchacun a pu vérifier lajustesse: «L’appétit vient en mangeant », observation qui est un cas typique d’auto-suggestion en acte. La personne qui se tient ce raisonnement croit de bonne foi, lorsqu’elle se met à manger, qu’elle n’a aucun appétit. Si l’on veut bien y réfléchir, il n’en est rien. Si cette personne n’avait pas, si obscur qu’on le suppose, ou quelque cause qu’on lui attribue (puissance de l’habitude, nécessité de soutenir ses forces), un certain désir de manger, donc un certain appétit, il va de soi qu’elle n'au-
rait même pas l’idée de commencer à le faire : elle repousserait tout aliment.
L’idée première existe donc. Mais ce n’est pas directement sur elle que nous agissons. En faisant les mouvements qui dérivent ordinairement de l’idée d’appétit, nous marquons notre attention d’habituer de nouveau cette idée à peine ébauchée à engendrer l'acte correspondant, de rétablir entre l’un et l’autre la soudure interrompue. Mais ce n’est pas tout, et voici maintenant le fait essentiel : entre l’idée et son expression physique, il existe une association constante et tellement intime qu’on ne peut agir sur l’un de ces deux éléments sans agir sur l’autre. L’acte accompli va donc aller, par une sorte de ricochet, de choc en retour, renforcer l’idée génératrice. Toute idée suggérée tend, nous l’avons vu, à sa traduction en acte, mais voici la contrepartie : qu’on simule la traduction extérieure de l’idée, et l’idée, si faible, jusqu’alors, qu’elle s’ignorait elle-même, s’éveillera, se fortifiera, se précisera de plus en plus1.
Si l’on résume la théorie de la gymnastique
1-Et par l’idée, naturellement, les sensations, sentiments, tendances qu’elle représente.
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psychique, on trouve en somme ceci : cl’une part une idée thérapeutique toujours existante, mais sur laquelle l’attention ne concentre pas son principal effort, de l’autre tentatives d’associer à nouv eau cette idée à son incarnation physique habituelle, enfin et surtout action en retour de cette traduction extérieure de l’idée sur l’idée elle-même. Au point de vue de l’application pratique, tout ceci se condense dans cette formule très simple : Se comporter comme si l’on était tel que l'on souhaite d'être.
C’est là une donnée que nous appliquons d’instinct en mainte circonstance; mais le secret, ici encore, est précisément de bien nous rendre compte de nos ressources, de manière à tenir toujours présente à notre esprit la possibilité d’en tirer parti. Ainsi nous sommes restés longtemps assis, les cuisses croisées l'une sur l’autre ou appuyées sur le rebord de notre siège. Lorsque nous voulons nous lever, nous sentons au-dessous du point comprimé un engourdissement pénible, des fourmillements douloureux dus à la compression des nerfsj sciatiques. Restons dans la même position : tous ces phénomènes iront s’exagérant, nous le savons fort bien. Aussi que faisons-nous ? Nous nous décidons à essayer
quelques mouvements, d’abord avec précaution, puis à faire quelque pas. Au bout de peu d’instants, tous ces troubles ont disparu. — Au sortir d’un repas copieux, on se laisse aller sans transition au sommeil : on se réveille plus lourd et plus fatigué qu’auparavant. Au contraire, qu’on se décide à faire un tour de promenade, sans tenir compte de la pesanteur de la tête et des membres : peu à peu on arrive à se sentir plus frais et dispos. — Le neurasthénique qui s’attarde au lit, une fois éveillé, sait parfaitement que sa fatigue matinale ira s’accentuant : qu’il prenne sur lui-même de se dégager de ses rêvasseries, de se lever sans plus attendre : les occupations auxquelles il est obligé de se livrer opèrent progressivement dans son esprit une dérivation salutaire ; et, du même coup, s’atténueront et se dissiperont les sensations de lassitude, de torpeur physique et intellectuelle où il s’enlizait. A mesure que la journée avance, son éducation se perfectionne. Ainsi s’explique ce fait d’apparence paradoxale : le sujet se sent plus reposé do corps et d’esprit, après les fatigues de la journée, qu’après le soi-disant repos fie la nuit.
Pour les phénomènes d’ordre moral, cette
aclion en retour exercée sur eux par leur manifestation extérieure a été depuis longtemps remarquée. « On rapporte, dit Liébeault, que Campanella, quand il voulait connaître ce qui se passait dans 1 esprit de quelqu’un, contrefaisait de son mieux la physionomie et l’attitude de cet homme, en concentrant en même temps sa pensee sur ses émotions propres 1. » « Les plus profonds des psychologues pratiques, Ignace de Loyola, Pascal, recommandent les actes externes de la foi comme éminemment propres à placer l’âme dans l’état affectif correspondant. A l’état de sommeil hypnotique, l’attitude correspondant à une émotion est souveraine pour suggérer l’émotion. Quelle que soit la passion que l’on veut exprimer par l’attitude du patient, quand les muscles nécessaires à cette passion sont mis en jeu, la passion elle-même éclate tout d’un coup, et l’organisation entière y répond. D. Stewart raconte que Burke assurait avoir souvent éprouvé que la colère s’allumait en lui à mesure qu’il contrefaisait les signes extérieurs de cette passion. Est-ce que les chiens, les enfants et même les grandes personnes qui luttent en jouant, ne finis-