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L’HYGIÈNE MORALE

Si chacune de nos pensées, de nos sensations, chacun de nos sentiments, de nos mouvements de nos actes, n’était qu’un fait passager, simple réponse de l’organisme à une sollicitation extérieure, disparaissant avec la cause même qui l’a provoqué, la vie ne serait qu’un perpétuel recommencement; ou, pour mieux dire, à peine seraitelle possible, l’homme restant aussi ignorant de toutes choses, aussi inhabile à se conduire qu’il 1 est au jour même de sa naissance. En réalité, il n est pas un seul phénomène produit ou subi par nous qui meure tout entier. Tout fait physique ou psychique, si léger qu’il soit, nous marque c e son empreinte, dépose en nous un résidu. Ce lesicu, cest une tendance à revivre désormais sousuneexcitahon moindre. C’est, en somme, déjà

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constitué par ce premier fait, un commencement à’ habitude. — Le même faitvient-il à se répéter? La tendance àla réviviscence s’accentue. Mais, en même temps, et par une conséquence toute naturelle, nécessitant, pour se produire, un effort, une somme d’attention moindre, le phénomène perd de son relief, il s’obscurcit progressivement dans la conscience. — Enlin, au degré le plus élevé, l’habitude s’affermit, s’enracine si profondément dans l’individu que désormais elle fait, à son insu, corps avec lui-même. Non seulement l’acte tend à se produire spontanément, mais tandis que jusque-là il fallait un effort pour le faire, maintenant il faudrait faire effort pour en empêcher la production. L’habitude est devenue un besoin qui veut absolument se satisfaire, une sorte d’instinct, inconscient et impérieux, à la façon des instincts déposés en nous par l’hérédité.

C’est grâce à l'habitude que les phénomènes de conscience, une fois produits, demeurent emmagasinés en nous, ignorés de nous-mêmes, mais prêts à revivre sous l’influence d’une circonstance favorable, d’un plus ‘puissant effort d’attention, pour fournir à l’inLelligence les matériaux qu’elle disposera, combinera, élaborera à sa guise. La

mémoire, cette condition fondamentale du progrès intellectuel, n’est donc qu’un cas particulier de l’habitude. C’est grâce à elle, encore, que les muscles parviennent peu à peu, par l’exercice, à associer harmonieusement leurs contractions. Ainsi le pianiste qui sait un morceau par cœur, le joue sans même avoir conscience des mouvements qu’il exécute : bien mieux, l’intervention de la volonté ne pourrait que troubler le jeu automatique des doigts sur l’instrument. De même la marche, l’escrime, la natation, etc., deviennent autant d’habitudes acquises par nos organes 1 et tendent progressivement du conscient vers l’inconscient. Limitons-nous à ces quelques exemples d’habitudes physiologiques. Voici maintenantdes faits d habitudes pathologiques ou morbides.

Le sujet qui résiste aux premières nausées produites par le tabac, crée en lui l’habitude de fumer. Dès lors, aux sensations pénibles d’abord éprouvées, il substitue peu à peu une jouissance, effet, non du tabac, mais de la satisfaction donnée à 1 habitude créée. Plus tard l’habitude devient besoin de fumer, sorte de tic d’où tout

i. Ou, plus exactement, par les centres nerveux qui les commandent, et primitivement parle cerveau.

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plaisn csL banni • tout au moins ce plaisir, inconscient dans la possession, ne devient-il conscient, et cruellement conscient, que s’il y a privation. De même le plaisir du buveur s’émousse de plus en plus ; mais le besoin de boire s’accentue sans cesse : le goût pour la boisson est devenu dipsomanie. Le morphinomane passe par les mêmes phases ; il s’est d’abord piqué par nécessité, puis par plaisir. Bientôt le plaisir même n’existe plus, mais le besoin de morphine n’en devient que plus vif et plus exigeant.

De même, enfin, il est une foule de manifestations morbides qui s’expliquent tout naturellement à la lumière de cette théorie, si on en comprend bien toute la généralité. Soient des palpitations, soit une syncope, une crampe d’estomac, une crise de diarrhée, un tic, un tremblement, un spasme, etc. Ces phénomènes sont survenus sous l’influence d’une secousse morale ou physique violente. Ultérieurement, il suffira, pour les faire réapparaître, d’émotions progressivement moindres. Enfin la production en deviendra tellement aisée qu’ils sembleront naître d’eux-mêmes, la cause provocatrice devenant si faible qu’elle n’est même plus perçue. Qu’on y réfléchisse quelque peu : n’est-ce pas là, condensée en peu

de lignes, l’histoire de la plupart des troubles nerveux ?

Telle est la grande loi qui commande tout notre être et gouverne toute notre vie. Les habitudes physiques ou psychiques1, bonnes ou mauvaises, ainsi contractées, viennent en quelque sorte se déposer sur le fond héréditaire, et de cette superposition des habitudes acquises aux habitudes transmises par l’hérédité résulte la manière d’être de notre corps et de notre esprit : tempérament physique, caractère moral.

Eh bien ! nous allons voir maintenant la thérapeutique auto-suggestive se conformer, elle aussi, à cette loi. Mais en lui obéissant, elle va en réalité se l’approprier pour la faire servir à ses fins, pour substituer aux habitudes créées, trop sou-

t . Entre ces deux modes d’habitude, il n’y a pas, faut-il le répéter encore, de différence de nature. Habitude psychique est synonyme d’habitude cérébrale. Inversement, toute habitude physiologique est susceptible d’une interprétation psychique. N’y a-t-il pas autant — et plus — d’intelligence dans la régularisation des battements du cœur, des mouvements respiratoires, des contractions de l’intestin, etc., que dans les opérations intellectuelles conscientes les plus complexes? Bien mieux, ne semblet-il pas, de par la loi même de l’habitude, que ce qu’il y a d’inconscient en nous soit précisément ce qui est suprêmement intelligent, ce qui n’a plus besoin d’être conscient?

vent à notre détriment, par l’auto-suggestion inconsciente, irraisonnée, des habitudes choisies, donc jugées profitables par l’intelligence, et qu’affermira en nous l’auto-suggestion raisonnée et consciente. A mesure qu’on répète sur soi la suggestion, voici, en effet, ce qu’on observe. Une première suggestion est pénible à énoncer, d’exécution difficile ; car elle va à l’encontre de toutes nos habitudes actuelles de sentir, de penser, et d agir. Bientôtcependant nous sommes tout étonnés de voir 1 idée qu’elle enferme nous devenir plus familière, sa réalisation plus aisée, et, du même coup, le trouble qu’elle est destinée à combattre perdre progressivement de son importance. Un pas de plus : l’habitude curatrice balance, puis supplante l’habitude morbide. Dès lors nous avons fixe notre conquête; le redressement continuellement opéré est devenu rectitude naturelle et definitive. Désormais le travail d’auto-su^^estion se fera de lui-même à notre insu. Qu’il y ait retour offensif du phénomène morbide, notre esprit s’efforcera instinctivement de l’écarter, dès son apparition, avant même qu’il aitpu s’insinuer en lui. La conséquence, on la voit clairement : la somme d’énergie que nous dépensions de ce côté, va dès lors devenir, en quelque sorte,

disponible entre nos mains pour des efforts nouveaux et supérieurs.

La fixation dans notre organisme, par suggestion, de saines habitudes physiques et psychiques, telle est la définition de l’hygiène morale, considérée surtout dans son mode d’action. Si dans la thérapeutique morale, dirigée contre des troubles isolés, l’hétéro-suggestion offre une incomparable supériorité, l’hygiène morale, en revanche, relève surtout du domaine de l’auto-suggestion. Celleci, en effet, demeure en tous temps, en tous lieux, à notre portée, comme un confident et un soutien ; elle a en outre, pour elle, ce grand avantage de nous relever à nos propres yeux, en nous forçant à pénétrer plus intimement en nous, en nous faisant prendre chaque jour plus nettement conscience de notre pouvoir sur nous-mêmes. Nous ajouterons ceci : l’auto-thérapeulique morale, déjà beaucoup plus puissante d’emblée, à coup sûr, qu’on ne serait tenté de l’imaginer, peut, elle aussi, aspirer aux plus sérieux résultats, mais à une condition : c’est de s’appuyer sur une pratique constante, autrement dit, de prendre pour base l’hygiène morale.

Considérée dans son hut, l’hygiène morale peut se définir : fart d’assurer la santé du corps et

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de l’esprit par la stricte et assidue observation des règles qui ont été étudiées. Son rôle est de conserver et de préserver : d’une part maintenir intacte, augmenter môme la puissance de réaction de l’organisme ; de l’autre, s’efforcer, par une surveillance attentive, d’écarter, dès qu’elle apparaît, toute cause capable de lui porter atteinte. Charcot a fait cette remarque fort juste sur 1 évolution des phénomènes hystériques et neurasthéniques : la plupart des malades, disaitil, se rappellent un moment où ils ont été, pour ainsi dire, hésitants, oscillants, entre l’état de santé et de maladie, où ils ont senti qu’il dépendait d’eux de se reprendre, de faire, par un effort de volonté, pencher la balance du côté favorable. Cet ellort, ils n’ont malheureusement pas su le donner en temps utile, et, dès lors ils se sont trouvés toujours plus inéluctablement entraînés. Cette observation est, en réalité, de portée générale. En médecine morale, ces deux anciens préceptes gardent toute leur justesse d’application : Prévenir plutôt que guérir; — si le mal survient,

1 extirper dès sa naissance ( obstare principiis ).

Nous insistons sur ce point : l’hygiène morale est l’hygiène par l’esprit, et ne se préoccupe pas moins du corps que de l’esprit. Elle doit donc se

doubler d’une hygiène corporelle soigneusement établie. Il faut nous garder également de ces deux périls : nous attacher avec trop d’ardeur au développement de la force du corps ; nous complaire trop exclusivement dans la pensée pure. Ces réflexions, banales peut-être, ne paraissent cependant pas inutiles à notre époque, où, sous l'influence d’une admiration irréfléchie pour toute méthode d’importation étrangère, on se laisse aller trop facilement à un exclusivisme dangereux. Pendant de longues années, on s’est attaché, non pas même àformer, maisà meubler l’intelligence. La réaction contre le surmenage intellectuel entraîne main tenant au surmenage physique. C’était, jusqu’à présent, l’engouement pour le « maître d’école allemand ». La vogue est aujourd’hui à l’athlétisme anglo-saxon. Pour nous, s’il nous fallait à tout prix choisir un idéal, nous irions bien plutôt le demander à la Grèce antique qui ne séparait pas la beauté et la santé physiques de la beauté et de la santé intellectuelles et surtout morales. Son admiration allait à l’homme à la fois beau et bon xxâq? xàyaBoç, c’est-à-dire parfaitement sain et robuste de corps et d’esprit. Quelque idée qu’on nourrisse sur leur nature réelle, corps et esprit inséparablement fusionnés pour

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constituer notre personnalité, sont, de ce chef, tous deux dignes de nos soins et de notre respect. Non pas à titre égal, assurément, et une réserve s impose. Car chez l’homme qui ne présente pas de tares, l’exercice nécessité par les occupations journalières, joint à quelques précautions hygiéniques simples, reste amplement sufiisant. La bonne direction imprimée à la pensée demeure le principal souci. A elle seule, et par l’influence ainsi exercée sur tout l’organisme^ elle saura entretenir et développer du même coup et la robustesse morale et la robustesse physique.

Esquissons maintenant, à grands traits, la conception que nous nous formons de l’hygiène morale. 11 s’agit, on va le voir, d’une extension des principes delà thérapeutique morale, c’est-àdire des lois de la suggestion, à tout notre être, à notre existence tout entière.

1° — En premier lieu, nous attacher à bien nous examiner, à bien nous connaître, nous former une représentation aussi claire et aussi loyale que possible de nos forces et de nos faiblesses, de nos qualités et de nos imperfections physiques et morales :

Connaître notre état physique. Beaucoup des troubles qui s’élèvent en nous se révèlent d’eux-

mêmes par des sensations douloureuses ou pénibles. Mais ces notions superficielles que tout homme peut acquérir sur lui-même, appelleront ordinairement pour complément nécessaire l’examen du médecin qui seul, dans la plupart des cas, pourra démêler si ces sensations correspondent ou non à une lésion, se rendre compte de l’état des organes, signaler les points faibles, indiquer ce qui est ou non susceptible d’une médication psychique, formuler l’hygiène à suivre pour enrayer, dans la mesure du possible, les prédispositions fâcheuses.

Bien connaître son état moral est peut-être plus important encore, et c’est ici surtout que, pour guérir, la condition première est de se savoir malade. Chercher à voir clair dans ses passions, n est-ce pas déjà leur faire perdre une grande partie de leur violence ? De même, une douleur, un malaise physique seront souvent vainement combattus, si l’on se cache, parfois à demi volontairement, la cause morale qui les a provoqués.

La tâche est délicate assurément et ne sera pas 1 œuvie d un jour. Mais, à vrai dire, en est-il une plus importante, plus digne de notre attention et de nos soins? Et n’est-il pas étrange que

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ce que la plupart des hommes se soucient le moins de connaître, ce soit eux-mêmes ? Qu’on n aille pas d’autre part s’imaginer que pour la mener à bien, il soit nécessaire d’être initié à toutes les finesses de la psychologie. Les plus grands philosophes ne sont pas ceux qui ont approfondi toutes les subtilités de la métaphysique. De même beaucoup de gens sont fort bons psychologues pratiques, qui n’ont jamais ouvert un livre de psychologie. Tout sujet peut, croyons-nous, parvenir à une connaissance suffisamment exacte et complète de lui-même, s’il veut bien faire porter sur lui à tout instant une observation modeste mais assidue, si surtout il consent à s’examiner en toute franchise, et à se dire bien sincèrement tout le bien et tout le mal qu'il doit penser de lui-même.

Mais, si loin qu’il soi t poussé, ce travail d’analyse personnelle, à lui seul, reste forcément incomplet. Nos défauts, en effet, s’identifient souvent si profondément avec nous qu’ils deviennent invisibles à nos yeux ; nous les ignorons nousmêmes. Aussi, loin de nous irriter de l’opinion des autres sur nous, devons-nous la solliciter, puis l’examiner avec le plus d’impartialité possible pour en tirer l’enseignement et le profit

qu’elle comporte. Ici encore, qu’on nous excuse d’y revenir, le rôle du médecin, s’il sait être, en même temps que médecin, psychologue, nous apparaît d’une importance toute particulière. Mieux que tout autre, il aura qualité pour nous mettre en garde contre l’influence pernicieuse de certaines tendances d’esprit. Il saura dépister telle névrose au début, établir une relation trop souvent ignorée de la personne elle-même, entre les troubles de 1 esprit, ennuis, préoccupations, surmenage, etc., et les désordres physiques, parfois localises si nettement, sur un point si éloigné, et avec une intensité si grande, que le soupçon d’une cause morale, d’ailleurs effacée, dans bien des cas, depuis fort longtemps, no vient que malaisément à la pensée.

^ mesure que nous nous connaîtrons plus intimement, de ce que nous sommes , se dégagera peu à peu, sans efforts, la notion de ce que nous pouvons être , de ce que nous devons nous efforcer d’être. Ainsi se dessinera de lui-même dans notre esprit le « type » moral et physique qui doit nous servir de modèle. Ainsi nous sentirons s’élever progressivement en nous la conception d’un « moi » idéal, débarrassé de nos imperfections physiques et morales, sain.

robuste, orné de toutes les qualités de corps, de cœur et d’esprit, que nous désirons voir briller en nous. Cette conception, nous saurons la rendre plus concrète, plus vivante, en l’incarnant dans telle personne connue de nous, mieux encore en en faisant, en quelque sorte, une synthèse de tout ce qu’aulour de nous nous aurons observé de meilleur.

3° — Cette conception générale que nous voulons réaliser en nous, d’abord confuse, puis par degrés plus précise dans ses détails et dans ses contours, sera comme le point lumineux vers lequel s’orientera touL notre être et toute notre vie, malgré les obstacles que les hommes, les événements, les passions, les maladies, pourront susciter autour de nous et en nous-mêmes. Arrêtés temporairement, nous reprendrons notre route, avec la satisfaction de l’épreuve subie, soutenus par la contemplation du but à atteindre; notre existence tout entière sera ainsi dominée par une sorLe de suggestion constante, planant au-dessus d’elle et l'attirant vers elle, qui réglera à chaque instant nos idées, nos jugements, notre manière do sentir, — enfin nos décisions, nos résolutions, nos actes.

C’est ici le dernier stade de l’hygiène morale.

au moins dans la description, qui est obligée de séparer artificiellement ce qui, dans la réalité des faits, reste intimement confondu. De ce que nous sommes, de ce que nous devons être, va se dégager simultanément la conception de ce que nous pouvons faire. Nos modestes observations journalières, mais incessamment répétées, se condenseront peu à peu d’elles-mêmes en formules toujours plus claires et plus impératives, qui résumeront les principes directeurs de notre conduite.

Ainsi notre pensée, notre vie intérieure modèlera à son image notre vie extérieure d’homme d’action. Ainsi nous apparaîtra, progressivement plus disLinct, le but vers lequel doit et peut légitimement tendre l’effort de notre existence tout entière, but assez élevé pour qu’il nécessite le concours de toutes nos aptiLudes et de toutes nos forces, non pas si malaisé à atteindre, cependant, qu’il risque d’être pour nous, dans l’avenir, une cause de déceptions et de regrets. Dès lors nos indispositions, nosmaladiesmêmes,les échecs subis, les épreuves auxquelles tous nous devons nous attendre, si cruelles et si imprévues qu’elles soient, cesseront de nous ébranler aussi profondément : ce seront autant d’incidents, pénibles

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certes, qui n’altéreront point cependant l’harmonie de l’ensemble. Dès lors, tous nos actes, les plus minimes comme les plus importants, prendront à nos yeux une signification toute différente : car ils ne nous apparaîtront plus isolés de ceux qui les précèdent ou les suivent, mais comme la réalisation logique, le déroulement naturel d un plan de conduite générale, conçu et arrête par nous en pleine conscience.

Tel est le programme à remplir. Sans doute, il ne faut pas compter sur sa réalisation immédiate, ni même rapide et aisée. Maison ne doit pas non plus s’exagérer les difficultés delà tâche. Le tout est de bien les envisager en face, et de chercher résolûment à quelles conditions elles peuvent être vaincues. Or, ce que demande une pareille œuvre, ce ne sont pas surtout de puissants efforts, des actions d’éclat, des à-coups d’énergie échelonnés à longs intervalles; c’est une tension modérée, mais soutenue, en même temps qu’une stratégie habile et savamment renouvelée. Il faut ainsi que chaque jour, chaque heure, chaque instant deviennent pour nous l’occasion de victoires partielles, qui ne seront insignifiantes qu’en apparence; car elles déposeront en nous, lentement, mais sûrement, l’habitude de triompher de

nous-mêmes, avec la conscience toujours accrue de notre force. Ici comme ailleurs, les forts seront les patients, ceux qui sauront comprendre" la nécessité d’entourer d’une vigilance continuelle leur œuvre toujours fragile et mal affermie, toujours incomplète aussi : car l’homme se modifiant sans cesse, il lui reste toujours quelque progrès nouveau à accomplir sur lui-même, quelque correction de détail à apporter à sa ligne de conduite.

Ainsi tout sujet qui aspire à discipliner sa vie suivant les règles de l’hygiène morale, à réaliser en lui, plus ou moins parfaitement, le plan idéal qui vient d’être tracé, doit se pénétrer d’avance de cette idée, qu’il ne s’y acheminera que degré par degré, étape par étape. Mais cette constatation ne doit pas le décourager; et même c’est précisément le sentiment du perfectionnement continuel obtenu qui lui fera trouver dans l’œuvre entreprise son plaisir, son charme tout particulier, et lui infusera la force nécessaire poulie poursuivre. Et c’est ainsi que peu à peu, de la répétition môme des suggestions journalières, naîtra d’clle-même la conception — et, avec elle, la mise en pratique — graduellement plus parlaite. de ce plan idéal de suggestion constante et

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générale. C’est le détail de cette évolution que nous essaierons maintenant de préciser.

1° — D’abord, et quoi qu’il fasse, les habitudes antérieures restent prédominantes ; le sujet se laisse le plus souvent entraîner par la poussée des événements extérieurs, de ses pensées propres, de ses impressions, de ses passions. Par instants, cependant, il lui arrive de s’observer lui-même, il songea pratiquer l’auto-suggestion. Les premiers résultats obtenus éveillent déjà son attention, lui inspirent quelque confiance. Mais le plus habituellement, même en présence de phénomènes parfaitement curables par la suggestion, il ne pense même pas à y recourir.

Or, c’est là le point essentiel : il faut que le sujet s’habitue à penser à l’auto-suggestion. Cette tâche lui sera facilitée par l’observation rigoureuse de la règle suivante, règle capitale de l'hygiène morale : Dès le premier jour, pratiquer très régulièrement deux auto-suggestions, l’une, le matin, au réveil, l’autre, le soir, au moment de s’endormir. Ces deux suggestions serviront, en quelque sorte, de point de repère ; elles ne seront négligées sous aucun prétexte, qu’on en sente ou non la nécessité, quelque bâte qu’on ait de se lever ou de se livrer au sommeil. Et ce

sera déjà un excellent exercice cle volonté que cette violence régulièrement faite à notre paresse naturelle, que cet arrêt imposé par nous à toutes autres pensées, à toutes autres préoccupations. On procédera tout d’abord à une sorte d’ « examen de conscience » physique et morale, critique de la journée passée, préparation de la journée à venir, récapitulation des modifications que l’on désire apporter à sa manière d’être présente, des qualités que l’on veut implanter en soi, maintenir ou développer. Puis viendra l’auto-suggestion proprement dite : celle-ci sera faite sous la forme du recueillement, en s’appliquant très soigneusement à se conformer aux règles indiquées. Elle sera, autant que possible, continuée jusqu’à ce que les paroles prononcées le soient en toute sincérité, autrement dit, aient complètement éveillé les idées correspondantes. Mais lors même que la pensée semble être restée, ou à peu près, indifférente, ne croyons pas avoir fait œuvre inutile. Les suggestions faites, à l’insu même du sujet, auront marqué l’esprit de leur empreinte plus ou moins profonde. Si imparfaites qu elles aient semblé de prime abord, peut-être s’apercevra-t-on un peu plus tard (le cas est extrêmement fréquent), qu’elles n’en ont pas moins atteint

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leur but . De toute façon, on peut être assuré qu’elles nous en auront quelque peu rapproché, et qu’elles auront par avance imprimé une efficacité plus grande aux suggestions ultérieures.

Ces auto-suggestions, ces retours sur soimême, avec ou sans recueillement, seront répétés fréquemment dans le courant de la journée. Qu’on ne s’imagine pas qu’il y faille dépenser beaucoup de temps. On peut se suggestionner à tout instant, en tous lieux; on s'accoutumera à y consacrer les moments trop fréquents employés à laisser errer la pensée à l’aventure, à rêver, à « ne penser à rien ». Ce seront de courts entr’actes, temps d’arrêts réservés à la pensée pure, dans le cours de nos occupations journalières.

Celles-ci, en revanche, nous permettront de compléter notre éducation auto-suggestive. Car elles nous fourniront l’occasion, sans cesse renouvelée, de donner à nos pensées leur traduction rapide en actes, et réciproquement, d’agir par les actes sur la pensée. Nous nous habituerons ainsi à mettre en œuvre la seconde méthode

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