‹ L'éducation rationnelle de la volontéChapitre 29 sur 60 · LA VOLONTÉ. — CONCLUSIONS . 1 ° MÉDICALE; 2« PHILOSOPHIQUE ET MORALE · texte numérisé non relu

LA VOLONTÉ. — CONCLUSIONS . 1 ° MÉDICALE; 2« PHILOSOPHIQUE ET MORALE

La faiblesse du vouloir, telle est la grande maladie de notre époque. La constatation est banale. Tous les esprits un peu réfléchis s’accordent pour déplorer cette défaillance générale des volontés. II n’est presque Dersonne qui ne se dise à quelque degré neurasthénique. Or, la neurasthénie n’a-t-elle pas, de l’avis de tous, pour caractère essentiel, une diminution de la volonté?

Ces faits sont indéniables. Mais on risquerait de s’égarer complètement sur leurs causes, sur les remèdes à y apporter, si l’on s’arrêtait à des explications superficielles, si l’on s’imaginait que cette maladie des volontés, cette aboulie, est de date récente, et que les hommes de notre génération ont été les premiers à s’en sentir atteints. Le mal est plus lointain; et pour s’éclairer sur ses causes réelles, il faut à notre sens,

remonter jusqu’à la grande crise qui marqua la fin du siècle dernier. Avec elle commença, en effet, une évolution qui, à l’heure actuelle est loin d être terminée, et dont nous continuons à souffrir. Jusque-là, on n’avait guère parlé à 1 homme que de ses devoirs. Voici maintenant qu’on lui dévoilait toute lagrandeur de ses droits, qu’on l’appelait désormais à se gouverner luimême. Or, était-il préparé à cette tâche? Et s’il ne l’était pas, qu’a-t-on fait depuis lors pour la lui rendre possible?

Qu’on le remarque : la conception qui régnait alors sur la liberté morale, sur la volonté, était celle qui, trop malheureusement a conservé son empire jusqu’aujourd’hui. C’était la volonté considérée comme une faculté autonome et souveraine maîtresse, comme une sorte de pouvoir mystérieux par lequel l’homme dispose à son gré de lui-même. Mais, à son insu, cette force affirmée indépendante, se trouvait dominée, il est vrai, mais en même temps solidement soutenue par des suggestions puissantes, celles de l’autorité et surtout celles de la religion qui suffisaient pour donner à la conscience une direction ferme, et à la vie son orientation. Aussi, vraie ou erronnée, la théorie importait peu. La plu-

part des esprits songeaient à peine à s’étonner de voir leur volonté, soi-disant prépondérante, fréquemment mise en échec ; car malgré ces incidents passagers, ils la sentaient robuste et capable de se ressaisir promptement; dès lors, ils ne se souciaient guère d’approfondir si cette force lui venait de son propre fonds, où si elle la tenait d’une cause étrangère.

Depuis lors, l’autorité a perdu graduellement de son prestige. Aujourd’hui elle ne nous domine plus; car elle se fractionne en chacun d’entre nous. Le doute a soufflé sur les croyances religieuses; nous parlons de celles qui ne se manifestent pas seulement dans les paroles et les attitudes, mais qui pénètrent assez profondément l’esprit pour imprégner et féconder toute la vie. Or, rien n’est venu remplacer cette double direction qui peu à peu s’effondrait. Nous n’avons plus rien à respecter; nous ne nous sentons plus commandés, et nul ne nous a appris à nous respecter et à nous commander nous-mêmes. Surtout soucieuse d’instruire, l’éducation moderne ne s’est, pas suffisanment préoccupée de fortifier les caractères par un faisceau de principes solides, de convictions fortes. Enfin les conquêtes de la science elles-mêmes, qui sont la

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gloire de notre siècle, ont eu pourtant cette conséquence grave de nous éloigner de plus de la science de nous-mêmes : en nous faisant croire trop exclusivement que le bonheur résidait hors de nous, elles n’ont fait en réalité qu’accroître nos besoins et nos désirs. Imbus des doctrines que la tradition nous a léguées, nous continuons à proclamer l’omnipotence de la volonté. Mais cette volonté souveraine ne répond plus à notre appel. Jamais elle n’avait chercher à pénétrer le secret de son pouvoir. Les appuis qui l’étayaient autrefois se sont dérobés , à son grand étonnement, la voilà qui retombe affaissée sur ellemême et sa chute est d’autant plus lourde qu’elle y était moins préparée.

Do là cette dépression générale des esprits, et aussi ces agitations désordonnées, qui trop souvent ne masquent qu’imparfaitement le vide de la pensée. Do là cet ennui, ce découragement, forme du pessimisme, du dégoût de vivre, qui pèse si lourdement sur la génération actuelle, issu de la disproportion entre ce qu’on nous a enseigné de la puissance de notre vouloir, et la constatation de sa faiblesse trop réelle.

De là ce scepticisme qui stérilise, ces excuses trop facilement consenties à la souveraineté des

passions, ce trouble général delà sensibilité, à la fois blasée et délicate à l’excès, qui épuise à son profit les forces vives de notre être, trouble trop fidèlement réfléchi et accru par la littérature contemporaine. Delà, ces névroses si répandues; de là, enfin, lafréquence toujours grandissante du suicide, forme suprême du manque de volonté, puisqu’il va jusqu’à la perte de la volonté de vivre.

Certes l’énergie n’est pas morte; nous dirons plus : elle n’est pas même engourdie. Elle est seulement mal employée, déviée de son véritable but. Engagée dans une mauvaise voie, elle conserve le souvenir et le regret de la saine direction perdue. Vienne une excitation suffisamment vive, elle retrouve aisément son orientation première, et se sent heureuse de l’avoir retrouvée. Ce qui lui fait défaut précisément, c’est une excitation et une orientation permanentes, c’est une discipline régulière qui la maintienne fermement dans la bonne route; car seul l’effort prolongé et soutenu mérite vraiment le nom de volonté. Tout cela, elle le cherche hors d’elle-même et le cherche en vain. Or, c’est en elle-même qu’elle doit chercher et trouver. Chacun va répétant que la besogne la plus urgente qui s’impose aujourd'hui est l’éducation de la

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volonté. Rien de plus juste; mais ce n’est là qu un premier pas. Ce qu’il faut comprendre, c’est que celte œuvre se suffit elle-même, c’est qu’elle porte en elle-même sa satisfaction et sa raison d’être, son but et sa sanction.

Qu’est-ce donc que vouloir ? Parvenus à la fin de ce travail consacré a la volonté, on aura remarqué sans doute que nous avons beaucoup parlé de suggestion et fort peu de volonté. C’est que précisément nous voulions aller du simple au complexe, des éléments de la volonté à la volonté elle-même, mettre en garde le lecteur contre la suggestion inconsciente exercée par ce mot, l’amener de lui-même à concevoir tout ce qu’il sous-entend sous sa simplicité apparente. A mesure que les faits se déroulaient, cette conviction se sera, nous l’espérons, peu à peu ébauchée, puis imposée dans son esprit : c’est qu’il n’est pas si simple que l’on croit de vouloir; on peut et on doit apprendre à vouloir. La volonté n’est pas la puissance une, indivisible, qu’on se représente communément; c’est une résultante de facteurs nombreux, idées, sensations1, sentiments de tous ordres. Or, que voyons-nous

1. Les livres de psychologie courante ne tiennent pas assez compte de cet élément. Et cependant, n’esl-il pas

DE IA VOLONTÉ

trop souvent? De ces divers éléments, une petite partie seulement est clairement perçue, tout le reste demeure inconscient ou subconscient, si bien que, même dans des conjectures sérieuses, ce travail d’élaboration s’accomplit, pour ainsi dire, en dehors de nous, à notre insu. A qui n’estil pas arrivé, après avoir agi, de se demander à quelles considérations il avait pu céder, et de retrouver alors, par une analyse malheureusement trop tardive, les idées, les sentiments qui avaient, quoique inconsciemment, déterminé sa résolution? Ou bien encore ce qu’il faudrait faire nous apparaît nettement; mais nous sentons douloureusement notre impuissance à agir1.

évident, sans parler des cas extrêmes, qu’une douleur vive, une céphalée, un malaise gastrique, etc., peuvent apporter autant de gêne à l’exercice de la volonté que les sentiments ou passions, amour, colère, etc. ?

Même observation pour les affaiblissements chroniques de la volonté : ainsi la neurasthénie — dont la caractéristique est l’aboulie — survient indifféremment à la suite d’ennuis, de préoccupations, ou de maladies organiques, telles que fièvre typhoïde, grippe, etc. Remarquons donc une fois de plus, que les phénomènes physiologiques et psychologiques sont indissolublement liés, et qu’il est indispensable de mener de front l'étude des uns et des autres.

1 . C’est ce qu’expriment ces vers si souvent cités : Video rneliora proboque.

Détériora sequor.

l’éducation

jNous diions : vouloir, c est, par la véflexion (qui n’est qu'une forme de l’attention) rendre pleinement conscients les divers éléments du conflit qui se déroule entre nous, les juger complètement, froidement, en spectateur impartial, nous mettre ainsi dans les conditions les plus favorables pour arrêter sainement notre déter mination; puis, une fois ce jugement porté, donner à la résolution prise, par l'attention accumulée sur elle *, assez de force pour qu’elle s’impose dans l’esprit et se réalise en fait. Apprendre à vouloir, c’est donc apprendre à discipliner l’attention, à mettre l’attenLion au service de l’intelligence.

Et la preuve, c’est que, comme l’attention et l’intelligence môme, loin d 'être une faculté toujours identique chez les hommes, la volonté est un appareil de perfectionnement, un produit de civilisation. Nulle ou presque nulle chez les animaux, elle devient plus manifeste et plus complexe chez l’homme à mesure qu’il s’éloigne de l’état primiLif. De môme le tout jeune enfant n’a

1 . Ce que, dans les descriptions usuelles, on désigne sous le nom d 'effort volontaire est l’accumulation brusque d’allention. Par tout ce qui précède, on voit suffisamment que ce n’est pas là toute la volonté (v.page G8, note.)

pas de volonté; elle n’apparaît que peu à peu, sous l’influence de l’éducation, qu’elle vienne des hommes ou des choses h On s’explique donc qu’alors môme qu’elle paraît le plus solidement assise, sa domination reste toujours en réalité précaire et vacillante, qu’elle ait sans cesse besoin d’être soutenue et affermie.

Or, que fait la thérapeutique suggestive ? Elle prend pour base cette donnée primordiale : Toute idée contient en germe le phénomène qu’elle exprime; toute idée, si faible qu’on la suppose, est un commencement d’acte. Au centre de l’acte volontaire, pour ainsi parler, elle place l’idée, ou les idées, jugées bonnes par l'intelligence, dans les cas simples où les deux termes de l’alternative sont nettement posés, ou la solution à faire prévaloir s’impose sans discussion possible (douleur ou non douleur, p. ex.). Puis, aux idées ainsi choisies1 2, elle nous apprend à donner force de réalisation, soit en les maintenant pendant un temps plus ou moins prolongé

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