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MINISTRE DE SERBIE

Mesdames, Messieurs,

Permettez-moi d'adresser en premier lieu mes remerciements à M. Slephen Pichon, l'éminent président de V Effort de la France et de ses Alliés, et à son infatigable collaborateur, M. Paul Labbé, pour la délicate pensée qu'ils ont eue de vous réunir une fois de plus pour entendre parler de la Serbie. Tous deux, aimant de longue date mon pays, savaient quel bien ils faisaient par cette noble manifestation, aux cœurs saignants et à l'âme blessée de mes compatriotes.

N'est-ce pas pour nous un beau rayon de soleil, un nouvel éclair d'espérance dans les sombres ténèbres parmi lesquelles toute une nation traîne son existence de martyre, — une nation qui a souffert plus qu'aucune autre à travers les siècles, qui gémit aujourd'hui sous l'oppression barbare de ses pires ennemis, mais qui ne désespère point. M. Pichon et son collaborateur M. Labbé ont poussé bien loin leur amitié pour nous, puisqu'ils ont obtenu pour cette occasion le concours, précieux entre tous, de deux hommes qui font honneur aux sciences et aux lettres françaises, et qui ne peuvent se vouer à une cause sans l'honorer.

Rarement, tâche a été plus délicate que la mienne. Comment pourrais-je remercier M. Edmond Perrier, pour son discours si nourri, si élevé et si réconfortant pour mon pays, pour l'affection touchante qu'on y sentait vibrer? Nous sommes émus jusqu'au fond du cœur, mes compatriotes et moi, des paroles qu'il a adressées à ma patrie, et nous sommes fiers du jugement qu'il a porté sur les savants serbes.

Pour ma part, je puis l'assurer qu'il n'y a pas un seul grand nom français qui soit resté inconnu è mes compatriotes. Aussi connaissent-ils parfaitement les mérites scientifiques du grand savant qui nous préside aujourd'hui. J'appartiens à un groupe où nous

considérons, mes concitoyens et moi, que la zoologie et la biologie en général n'ont point comme unique tâche la collection et la classification de certaines espèces vivantes; nous savons au contraire que M. Edmond Perrier doit sa grande réputation surtout à ses lumineux travaux sur la genèse et sur la transformation des organismes. Nous savons qu'il a tenu bien haut le drapeau de l'école évolution niste française, fondée par Lamarck et par Geoffroy Saint-Hilaire, de cette école dont les idées ont été répandues dans le monde entier par les œuvres de Darwin. Il m'est agréable de pouvoir affirmer à M. Edmond Perrier que nous sommes nombreux, en Serbie, à connaître ses études magistrales sur les conceptions philosophiques de la" science, et que le nombre de ceux qui ont suivi régulièrement pendant des années sa chronique scientifique dans un des plus grands journaux français, est bien plus considérable encore. Les élèves serbes de M. Edmond Perrier, car il en a jusque sur le front de Salonique, se réjouiront d'apprendre qu'il a bien voulu s'intéresser à notre cause nationale, au milieu de ses multiples occupations et de ses préoccupations patriotiques.

Comment remercier M. Joseph Reinach, l'homme le plus occupé de Paris, et, j'ose dire, depuis longtemps déjà l'un des mieux occupés? La Serbie fut, en quelque sorte, son premier amour. Il n'a pas eu besoin de s'imposer un grand effort pour vous parler aujourd'hui de mon pays, de ses larmes d'hier et de ses joies de demain. La constance de son affection est chère à tous mes compatriotes, et je suis bien heureux de vous en exprimer ici toute notre gratitude, mon cher ami.

Maintenant, Mesdames et Messieurs, j'espère que vous aurez l'indulgence de ne pas m'en vouloir, si je vous dis à mon tour quelques brèves paroles, suggérées par ce que vous venez d'entendre, par la solennité de l'heure présente et par les lieux illustres, tout empreints de lumière et de vérité, où nous sommes réunis.

Et pour commencer, n'oubliez pas, je vous en supplie, que lorsqu'on vous parle des Serbes, il faut toujours prendre ce mot dans son sens le plus large. Il n'embrasse pas seulement les citoyens du royaume de Serbie tel qu'il existait avant la guerre, mais encore les Serbes qui vivaient en dehors de ce royaume, ainsi que leurs frères

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croates et Slovènes. Ce n'est point en qualité de représentant officiel de la Serbie que je viens vous demander d'accepter ce programme. Je suis simplement l'écho de tous ces Serbes, Croates et Slovènes, originaires de toutes les régions où habite notre race, et dont les revendications se confondent en un seul cri : « Union et liberté! » Nos ancêtres ne formaient qu'un seul peuple lors de leur établissement dans les diverses contrées où la migration des peuples les avait amenés il y a quinze siècles. Nous avons conscience à présent, dans l'adversité, de ne former qu'un seul peuple, et nous ne voulons en former qu'un dans l'avenir que nous espérons prospère et radieux. La Serbie, telle qu'on la définissait avant la guerre, ne joue dans cet ensemble de territoire que le rôle jadis assigné à l'Ile-de-France dans votre pays, au Piémont dans l'Italie moderne.

Remarquez encore qu'installées entre le Danube, l'Adriatique et la mer Egée, les populations de race serbe se sont trouvées, dès les premiers moments de leur histoire, comprimées pour ainsi dire entre deux mondes opposés qui portaient les grands noms de Rome et de Byzance, mais qui correspondaient à de tout autres réalités. Rome, pour nous, était représentée par les Allemands et les Magyars. Byzance fut vite remplacée par les Turcs. Pendant quinze siècles nous avons lutté pour notre existence nationale — primum vivere — contre des adversaires d'autant plus redoutables qu'ils se coalisaient souvent contre nous. Notre attachement à notre individualité nationale nous a valu le gibet sous la domination tudesque et magyare, le poteau sous le joug ottoman, la galère ou le cachot sous le régime vénitien. C'est pourquoi les regards de tous les Serbes, Croates et Slovènes se sont tournés vers la terre couverte de forêts de chênes que nous appelons la Choumadia, vers la patrie de Karageorge, le jour où ce glorieux fils de notre peuple déploya, en 1804, l'étendard de la libération.

Aucune division politique ou administrative — et vous savez qu'elles ne nous ont pas été épargnées — n'a pu porter atteinte à l'unité morale de notre race. Aussi les représentants les plus actifs et les plus résolus de notre nation, en quelque. région qu'ils fussent nés, ont-ils quitté de bonne heure leur foyer et leur famille, tantôt avec le consentement tacite de leurs parents, plus souvent sur leur conseil, pour prendre le chemin de Belgrade, où s'était allumé le pre-

mier foyer de la liberté serbe. L'on comprend ainsi, ce qui serait inexplicable autrement, que le nouvel État serbe ait pu posséder au commencement du xix= siècle une organisation relativement moderne, et une floraison rapide de littérature et d'arts, alors que sur mille habitants il y en avait tout juste un qui fût capable de lire et d'écrire. Tous les pays slaves du Sud, ou, comme nous disons, yougoslaves, ont collaboré instinctivement et avec enthousiasme à la reconstitution de la patrie.

On citerait autant de témoignages qu'on voudrait de ce fait historique. Les gouverneurs des princes royaux de Serbie ont été le plus souvent des Dalmates catholiques. Les hommes qui ont forgé l'État serbe, sont venus pour la plupart de contrées dominées par l'étranger. Quand, il y a quelques années, je fus amené à écrire, pour un ouvrage anglais sur la Serbie, le chapitre qui traitait de notre carrière diplomatique, j'ai dû constater qu'un seul de nos chefs de mission était originaire du royaume, et que tous les autres venaient des pays irrédimés. Le plus pittoresque de tous ces exemples est peut-être celui de notre hymne national, qui a été écrit par un Serbe de Hongrie, qui a été mis en musique par un Slovène, et qui ne fut jamais mieux chanté que par un Dalmate resté fameux.

Comme l'unité nationale des Yougoslaves était faite dans les cœurs, quoiqu'elle n'apparût point sur les cartes, la victoire décisive que l'armée serbe a remportée sur les Turcs près de Koumanovo, à l'automne de 1912, n'a retenti nulle part plus fortement que dans des villes soumises à la domination étrangère comme Loubliana, Spalato, Sibenico ou Sarajevo. Cet enthousiasme spontané nous fut momentanément fatal. 11 a fourni aux Austro-Allemands l'occasion de forcer leurs armements et il a servi de prétexte à l'inoubliable réunion qu'ont eus à Konopicht, quelques mois avant la guerre actuelle, l'empereur d'Allemagne, l'archiduc héritier François-Ferdinand, le général von iMoltke et l'amiral von Tirpitz.

C'est encore pour tenir tète au patriotisme yougoslave en en provoquant l'explosion que l'archiduc héritier s'en fut à Sarajevo, où il devait trouver cette mort étrange qui a servi de prétexte au grand embrasement, prétexte qui devait être trouvé à tout prix.

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Piétinée plus qu'aucune autre par l'horrible guerre, divisée par des maîtres étrangers qui ont fait d'elle deux parts — des otages martyrisés et des soldats malgré eux — la race yougoslave n'a jamais été plus unie que dans les épreuves qu'elle traverse aujourd'hui. L'attitude de nos soldats, sur le front des Balkans comme dans la Dobroudja, a émerveillé tous ceux qui en furent les témoins. Mais ce qu'on ne voit pas, c'est l'héroïsme de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants que les autorités austro-hongroises ont emprisonnés, tandis que les jeunes gens étaient envoyés à la boucherie. Ecrasés par une force supérieure, privés de toute communication avec les Alliés, ils se font décimer volontairement par les privations et souvent par les tortures. L'Autriche-Hongrie fait une guerre plus acharnée à ses propres sujets yougoslaves dans leurs foyers qu'à ses ennemis sur le champ de bataille. Et le spectacle d'une résistance désespérée contre cette tyrannie est si atroce, qu'on nous demande parfois pourquoi nos compatriotes affrontent de pareilles souffrances. C'est parce qu'ils veulent, parce que nous voulons tous être enfin nos propres maîtres. Nous en sommes arrivés au point où l'on ne peut plus supporter le joug odieux de l'étranger. Nous tenons à notre liberté et à notre indépendance, plus qu'à nos biens et à notre vie.

Ce ne sont pas, croyez-moi, de vaines paroles. Pendant des siècles notre race a lutté pour son autonomie religieuse et pour la création d'une indépendance politique. Dès que ce petit foyer d'indépendance a été formé, la race entière s'est mise à l'œuvre pour créer une indépendance intellectuelle complète, afin de répandre en elle-même, le plus tôt possible, toutes les acquisitions de la civilisation moderne. Cet effort s'est accompli spontanément, chaque rameau de la race coopérant avec les autres sans même s'être concerté avec eux — ce qui d'ailleurs eût été souvent très dangereux. Nous sommes arrivés ainsi à fonder même une culture scientifique, et nous pouvons affirmer avec fierté qu'il y a dès aujourd'hui une science yougoslave, comme il y a une littérature yougoslave. Les différences qui nous séparent, qu'elles touchent au fond comme les différences religieuses ou à la forme comme les différences d'écriture, n'ont absolument rien changé à ce résultat et n'y changeront jamais rien.

Unis dans la souffrance, unis aussi dans notre dévouement à la cause des Alliés, nous voulons être unis dorénavant dans un Etat

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national, libre et égal aux autres États, petits et grands, du monde civilisé. Le principed égalité est si profondément enraciné chez nous, qu'en certaines circonstances le souverain même est astreint aux mêmes obligations que n'importe quel citoyen. Tout Serbe — et des Anglais ainsi que des Français ont constaté qu'il en était bien ainsi — se considère comme gentilhomme, ce qui signifie qu'il ne reconnaît point d'être humain socialement et légalement supérieur à lui. Nous avons la même conception d'égalité et de droit dans le domaine international que dans notre existence nationale.

Certes, notre chère patrie a été envahie comme la Belgique et comme la Roumanie. Son sol a été souillé par les Bulgares et les Allemands. Mais notre honneur n'en est point atteint. Les nations, comme les individus, ne peuvent être déshonorés que de leur propre chef.

M. Joseph Reinach, avec son autorité de Polybe, vous a montré aujourd'hui ce que fut notre tragique retraite d'Albanie, et comment les ombres de soldats serbes qui ont débarqué à Corfou furent ressuscitées par les soins généreux que nos Alliés leur ont donnés. Il vous a dit comment, rétablis et rééquipés, ces hommes qui semblaient revenir de l'au-delà, se sont dressés et ont fait reculer l'ennemi au Kaïmaktchalan, répondant à l'énergique appel du général français qui commande en chef l'armée d'Orient et du prince Alexandre de Serbie. S'il avait eu un peu plus de temps à sa disposition, il aurait pu vous esquisser, avec cette éloquence que vous venez d'admirer et d'applaudir, quelques-uns au moins des drames shakespeariens qui se sont déroulés à travers cette horrible Albanie, et dans lesquels notre vieux et vénéré roi a partagé le sort de tous nos frères de race. Quel est le moteur, dune endurance sans précédent, qui a maintenu à travers une telle tourmente le moral de nos officiers et de nos soldats?

C'est la foi dans notre juste cause nationale, et c'est la confiance en nos grands Alliés, qui dès le premier jour de la guerre, ont inscrit sur leurs drapeaux la libération des peuples opprimés. L'Entente considère le principe des nationalités comme le fondement de l'Europe future. Le premier magistrat de la grande démocratie américaine s'est associé à ce programme. La note par laijuelle les Alliés lui ont répondu est la base de notre espérance, et sera la charte de

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riiumaiiité, comme Ta si bien dit l'autre jour un des apôtres les plus dévoués de la cause des Alliés, M. Steed, le grand publiciste anglais.

Quand on réfléchit, on voit bien qu'il ne pouvait en être autrement. La France, en effet, fait partie de la grande Alliance. Les Titans qui ont sculpté dans l'âme des peuples, à la manière d'un Michel-Ange, les principes de votre grande Révolution, et qui ont inscrit au grand livre du genre humain les mots Liberté, Égalité et Fraternité, ont voulu faire de ces principes des commandements et des garanties, aussi efficaces pour les peuples que pour les individus. Il a fallu un siècle à l'Europe pour s'assimiler ces idées. Elle n'y était pas encore arrivée tout entière, en août 1914, puisque, dans la race germanique, l'homme véritable ne commence qu'en devenant baron! Mais les soldats de Joffre et de Nivelle, de French et de Douglas Haig, de Broussiloff et de Cadorna, de Léman et d'Averesco, de Sarrail et de Boïovitch continuent de nos jours l'œuvre héroïque de Lafayette, de Carnot, de Kellermann, de Gourko, de Garibaldi et de Karageorge.

C'est une lourde tâche. Mais elle doit être accomplie. La paix ne sera assurée dans le monde que le jour où les États seront formés partout sur la base du libre consentement de tous leurs citoyens, reconnus égaux au point de vue du droit, et traités en conséquence, sans égard pour leur grandeur territoriale. La Fraternité des nations, rêvée par Léon Bourgeois et par le président VVilson, ne naîtra que par i association de la Liberté avec l'Égalité.

C'est à celte condition seulement que nous pourrons, tous, nous vouer à un travail de reconstitution, rebâtissant nos foyers et nos pays, pour le bien de nos patries respectives et de l'humanité tout entière. Dans cet avenir plus serein et plus fécond, les hommes de ma race porteront une dette contractée envers vous. Mesdames et Messieurs. Cette dette, la Serbie ne l'oubliera jamais.

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