A. Boppe, A la suite du gouvernement serbe
On n'avait pas vaincu les liommes, Schwabes et Bulgares, qui s'acharnaient à la poursuite. Il fallait vaincre le terrain, ou périr.
Déjà en Serbie, et dès les premiers jours, la terre natale avait été dure au lamentable exode. Une pluie interminable avait transformé les routes en marais fangeux. Les pieds enfonçaient dans des boues de 10 centimètres. Les bœufs, les bons bœufs fidèles, traînaient avec peine les canons, les fourgons, les pauvres chars où les paysans avaient entassé quelques bardes et les enfants.
La terreur a vidé le plus grand nombre des villages. Ailleurs les habitants n'avaient pu se résignera quitter leurs misérables demeures, au sol en terre battue, avec leurs dernières provisions, la récolte de ■maïs pendue aux poutres. Ils hébergeaient de leur mieux les fuyards, puis les accompagnaient quelque temps dans les aubes glaciales et grises : « Demain, se sera les Schwabes. Qu'ils volent tout! mais qu'ils nous laissent vivre, nous et les petits. 0 Bogé! Bogé ! (Dieu! Dieu ! )))
La voie douloureuse passe par la plaine de Kossovo. Les ministres serbes, le corps diplomatique, ont pu encore la traverser en chemin de fer. C'est toute Ihistoire de la vieille Serbie qui défile devant leurs yeux, de l'église de Grajdanitza au tombeau du tsar Lazare. Récidive dramatique du destin qui s'acharne sur l'infortunée nation.
Plus loin, le train s'arrête. Il faut monter à cheval ou partir à pied pour franchir la montagne, et, avec les Bulgares dans le dos, il faut marcher vite, à la suite du vieux roi errant et des saintes reliques du (( Premier Couronné », tantôt dans la boue noire et gluante des routes défoncées, tantôt dans des sentiers de chèvres taillés au plein du roc, et tantôt encore, tout chemin ayant disparu, dans l'eau glacée des rivières, pendant que, tombant à gros flocons, la neige aveugle voyageurs et chevaux.
Pays farouche et désolé, mais abondant en beautés naturelles, noires forêts aux flancs des montagnes, cimes étincelantes de neige, torrents sonores, horizons majestueux, qui tirent encore les regards pendant que le canon ne cesse de retentir au loin.
Le froid devint bientôt intense, aiguisé par le vent qui a passé sur les neiges. Beaucoup de personnages durent le salut à ce qu'ils n'avaient point trouvé de place dans les charrettes ouvertes et
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accomplirent tout le voyage à pied. De jeunes infirmières anglaises donnèrent bravement l'exemple.
Mais si cruelles que furent les souffrances de ces avant-gardes, qui trouvaient encore à manger et à coucher dans les monastères et dans les hans (auberges), elles n'étaient rien auprès de celles du gros de l'armée qui suivait sur trois colonnes et de la population épouvantée qui se traînait à l'arrière.
On reconnaît à la pérennité des routes que les Romains ont régné sur un pays. Le règne des Turcs se dénonce lui-même par l'absence de routes. L'armée marchait en pleins champs, suivant les ravins, se frayant des chemins dans la glace, et elle cherchait à garder une apparence d'ordre, surtout à sauver ses canons. Officiers et soldats tiraient à bout de bras les roues des canons enfoncés dans la boue. Quand tombaient les bœufs, brisant leurs pieds ensanglantés, les artilleurs chargeaient les tubes sur leurs épaules. Aux lisières de la Métochie, on mit trois jours et trois nuits à faire trois kilomètres. On couchait pêle-mêle, n'importe où, sur la terre fangeuse ou glacée, autour des feux, quand on avait pu trouver assez de bois et de ronces pour en allumer. 11 fallut donner l'ordre de faire brûler les voitures.
Les Albanais, nés pillards, suivaient l'armée en retraite, comme des loups. Villages durs et inhospitaliers. « On vendit tout et pour n'importe quoi » : un bœuf pour une galette de maïs. Même l'eau se payait. Un soldat est tué par un Albanais pour avoir voulu puiser de l'eau à son puits. La rage au cœur, il fallait céder à ces voraces plutôt que d'allumer la révolte.
Au défilé de l'IUeb, ordre de détruire les canons lourds et d'incendier tous les équipages qui n'auraient pas pu passer. Les nerfs brisés, tout sentiment épuisé, les soldats jetèrent tout au feu, avec des rires sauvages, comme des fous. Beaucoup tombaient, accablés, mouraient de lassitude et d'inanition. « Les gémissements, les cadavres, les douleurs, on s'y habituait comme au bonjour. On passait à côté des mourants et des morts comme le long d'un mur, avec la même indifférence. » Ceux des malades et des blessés que les infirmiers n'avaient point ramassés, les Albanais les massacraient et les met-
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talent nus. Par endroit, on voyait des troupeaux de bœufs abandonnés, qui beuglaient, en quête d'un brin d'herbe. Le sol des bivouacs était couvert des cadavres des chevaux.
Si épuisée qu'elle fût, l'armée serbe imposait encore quelque respect aux Albanais, mais, plus d'une fois, ils se ruèrent surl'arrièregarde des civils qui s'obstinaient à suivre, vieillards, femmes et enfants qui otï'raient une proie facile et qu'ils dépouillaient de leurs derniers bagages, d'un morceau de pain qui leur restait, les dévalisant jusqu'à la chemise. Des aéroplanes autrichiens planaient audessus de ces scènes de désolation, jetaient des bombes.
Le froid, de nuit en nuit, devenait plus cruel. Plus de vivres. Plus d'eau. On faisait fondre la neige dans les dernières gamelles. Au réveil, autour des feux allumés dans la montagne, on trouvait des soldats morts de faim. Quiconque s'égarait dans les bois, les traînards étaient massacrés par les Albanais. Des nuées de corbeaux croassaient dans le ciel bas et gris, repus de chair humaine et de la chair des chevaux et des bœufs.
Les dernières journées, avant d'atteindre la route de Podgoritza, furent plus atroces encore. Rochers et marécages alternent. De rares villages où une galette de ma'is se vend 30 et 40 francs. Les soldats échangent leurs chaussures pour une boule de pain, enveloppent leurs pieds ensanglantés et gelés dans des peaux de chevaux crevés. Et toujours les avions d'Autriche, triomphants de ces insondables misères qui réjouiront, au beau parc de Schœnbrunn, le vieux Habsbourg, égrenant son chapelet ou mâchonnant son éternel cigare.
Le Monténégro vit défiler ces colonnes de squelettes et de spectres sans leur pouvoir, trop pauvre lui-même, porter secours. En loques, couverts de boue et de suie, grouillants de poux, affreux et sublimes, ces fantômes poursuivirent leur calvaire. Ils eurent encore pour lit la terre humide et la pierre froide. Beaucoup y restèrent à jamais, tués par la faim, le froid, par Tépuisement et l'horreur, les yeux fixes et levés vers le ciel, (( comme s'ils voulaient, écrit le narrateur serbe, remercier Dieu de les avoir délivrés de nouvelles souffrances ». Les survivants, accablés, muets, sans la force d'une prière pour leurs camarades morts, continuaient leur chemin vers Podgoritza.
Avant d'atteindre Podgoritza, une tempête, accompagnée d'une pluie torrentielle, se déchaîna sur ces malheureux. « Les malades et les blessés tombaient comme des gerbes coupées. » Le camp, dont ils avaient rêvé comme d'une terre promise, gisait dans Teau. Soldats et bêtes couchèrent dans ce marécage. On égorgea les derniers bœufs, les vieux compagnons de guerre, qui avaient suivi l'armée dans toutes ses campagnes et porté le roi Pierre à travers l'Albanie. On tua ces bêtes plus qu'à moitié mortes dont les os contenaient un liquide innommable au lieu de suif; on mangea cette viande presque pourrie. (( Mais rien ne peut remplacer le pain. »
Maintenant, sur la longue route de Scutari, empuantie des cadavres qu'ont semés les premiers arrivants, femmes et enfants tombent à chaque pas. Le Roi a passé là dans une charrette, supportant les souffrances comme le dernier de ses soldats. « Un vent glacé vous boit le sang et la moelle des os. » Mais ce vent est celui de la mer, de l'Adriatique, de la délivrance.
Pas encore, hélas ! Le prince Alexandre, défiant le destin de toute sa belle jeunesse et gardant son courage et sa foi, était arrivé à Scutari, avec les premières troupes et s'y employait à presser les gouvernements alliés de venir en aide à son armée défaillante. L'œuvre de salut comprenait deux actes : débarquer à San Juan de Medua les vivres accumulées à Brindisi; organiser le transport des soldats et de la masse des fugitifs en Italie ou en Afrique. Le choix de Corfou ne fut arrêté que par la suite. Puis-je dire que c'est l'une de mes satisfactions d'avoir contribué à cette décision? Mais l'entreprise se heurtait à de terribles difficultés, la mer n'étant pas libre, grouillant de sous-marins autrichiens qui guettaient chaque expédition de vivres et tous les mouvements des transports.
Le vieux Pachitch, inébranlable,' lui aussi, dans ce grand désastre, et les ministres alliés, avaient rejoint le prince héritier à Scutari.
Les premiers détachements, qui étaient sortis des montagnes d'Albanie, avaient trouvé à Scutari des ressources à peu près suffisantes. Mais à mesure que se succédaient, par petits groupes ou par bandes compactes, les détachements suivants et les fugitifs, ces res-
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sources, qu'il avait été difficile déjà de se procurer, s'épuisaient; par deux fois, il fallut réduire les maigres rations. L'angoisse de la famine étreignait le gouvernement et les ministres alliés.
Enfin, le transport Ville de Brindisi put débarquer à San Juan de Medua, le 17 décembre, jour anniversaire du prince Alexandre; il apportait de France du pain, de la farine, du fourrage. Puis d'autres suivirent; la Ville de Brindisi, qui avait réussi le premier transport, fut torpillé à son second voyage (6 janvier).
Cependant les Serbes pour qui l'arrivée à la mer était le salut, s'étaient figuré que leur embarquement n'était qu'une question de jours; (( l'obsession du bateau «avait poussé les uns à courir à Medua, les autres, au prix de nouvelles souffrances sur les routes albanaises, à Durazzo; et ils encombraient les villages de la plage et les rivages dans l'attente des vaisseaux libérateurs. D'autre part Scutari se remplissait d'un troupeau humain toujours plus nombreux, soldats et fugitifs, dont le ravitaillement devenait de jour en jour plus difficile. Il avait semblé aux attachés militaires des puissances alliées qu'une quarantaine de mille hommes seraient à grand'peine sauvés du désastre. Or, c'étaient les prévisions de Pachitch qui se réalisaient, sa confiance dans la solidité du soldat-paysan qui se justifiait : près de 120,000 de ses iounatzi (héros) avaient échappé aux horreurs de la Béjania.
Comment l'amiral Lacaze, avec le concours des marines alliées, réalisa le transport de cette armée de soldats et de cette armée de réfugiés à Corfou, en dépit des sous-marins ennemis, c'est une des plus grandes pages de cette histoire, mais dont toute la merveille ne pourra apparaître que le jour où il sera loisible d'en faire un récit détaillé. Que ce soit la France envahie, foulée, ravagée, qui ait eu la plus large part dans cette entreprise, jugée au début presque impossible, c'est pour nous, parmi nos douleurs, une joie et entre tous les sujets de fierté, une cause d'orgueil.
Ce furent des créatures à bout de forces, véritables cadavres ambulants, qui débarquèrent dans la douce île Ionienne. On voyait leurs os à travers la peau tendue, terreuse, presque noire; la lumière
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sétait retirée des yeux et la pensée du cerveau. Ils se traînaient comme des automates, tombaient à chaque pas. L'horreur des photographies qui furent prises de ces fantômes ne se peut décrire. Ils revenaient des enfers et en portaient la marque. Beaucoup qui avaient voulu vivre jusqu'au port y moururent. Une barque chargée de cadavres se détachait tous les matins du rivage ; faute de place dans le cimetière, on les jetait à la mer.
Nos médecins et nos infirmières les ramenèrent à la vie. Les plus hideuses tares de la misère physiologique n'existaient pas pour ces nobles femmes. Encore une gloire française.
Si notre politique avait commis des fautes, la marine, l'intendance, les ambulances françaises les ont réparées.
Ces spectres, à peine redevenus des hommes, se retrouvaient des soldats. Leur remise en train fut rapide. Ils s'impatientaient de ne point repartir pour la guerre. Le prince Alexandre' les conduisit à Salonique où le vieux roi Pierre les passa en revue.
Presque tous les peuples de l'Entente étaient représentés dans l'armée de Macédoine: français, anglais, russes, italiens. Les seuls parmi les Grecs qui soient encore dignes de ce nom, avaient rejoint Vénizelos et son gouvernement provisoire à Salonique, et formaient un corps franc. Les Serbes reçurent une place d'honneur, entre le centre et la gauche. Les combats victorieux de Florina et de Monastir, où ils prirent une très grande part, les ramenèrent en territoire serbe.
L'histoire de l'effort serbe s'arrête provisoirement ici.
Bien que ce trop long récit ne soit qu'une esquisse très incomplète, il peut se passer de commentaires. Les faits parlent par eux-mêmes. Ils crient assez haut la vaillance, la ténacité, l'inébranlable foi dune infortunée nation. Que pourrais-je dire qui soit plus à la gloire de la Serbie sinon qu'elle n'a rien à envier à la Belgique?
Le récit de l'héroïque retraite que le prince Alexandre m'a envoyé, comme à un des plus fidèles amis de son pays, se termine par une prière des guerriers serbes qui vaut les plus beaux chants de douleur et d'espérance des poètes juifs pendant la grande captivité, quand
ils suspendaient leurs harpes aux saules des rivages du fleuve étranger.
Je veux vous en lire quelques strophes : « Seigneur et Dieu, notre père et créateur! Dieu de la justice, de la vérité et de la miséricorde, entends notre prière et celle de tout le peuple serbe crucifié et en souffrance! Les yeux remplis de larmes et à genoux, nous te prions, Seigneur, ici sur terre étrangère, si loin de notre mère Serbie, où nous attendent avec impatience nos femmes et nos enfants. Par ta main puissante, ô Créateur tout-puissant, fortifie le trône de notre Roi; aide, garde et sauve l'armée serbe, le peuple serbe, nos enfants, notre jeunesse qui est en esclavage et en souffrances. A eux tous et à nous, inculque-nous. Seigneur, l'esprit de sagesse, de vigilance et de courage pour que nous puissions supporter héroïquement et en te glorifiant, toi, notre Dieu, toutes nos souffrances inouïes et toutes nos épreuves amères. Tu es, notre Dieu et Seigneur! source de la puissance et de la force : exauce nos prières, entends nos cris de souffrance, fais arriver bientôt notre navire de misères au port du salut. Sois glorifié maintenant et à travers tous les siècles jusqu'à l'éternité, ainsi soit-il! Amen! »
Chant de la haine là-bas; chant d'amour, ici. Je suis de ceux qui ont refusé toujours, l'histoire en mains, de croire à la haine créatrice. Il n'y a jamais eu dans le monde de grandes choses, et belles, et durables, que par l'amour. Quelles que soient les épreuves qui vous restent encore à traverser, avant de retrouver votre Serbie et de l'étendre à ses limites naturelles, ô Serbes qui m'écoutez! cette Serbie puissante, heureuse et riche de demain, elle ne sera pas, ne l'oubliez jamais, plus belle et plus noble que la Serbie d'aujourd'hui, opprimée, ravagée et lamentable! La Serbie qui sera chère éternellement au cœur de l'humanité, c'est la Serbie crucifiée d'aujourd'hui. Allez vers la victoire : nous y irons avec vous. La gloire la plus haute sera derrière vous. La gloire la plus haute, c'est celle qui est faite des douleurs, des misères, des injustices du sort, noblement supportées. La France te salue, Serbie, France du Danube et des Balkans!
DISCOURS DE M. MJL. R. YESNITCll