‹ L'égalitéChapitre 1 sur 133 · RUE SOUFFLOT · texte numérisé non relu

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Sans nous arrêter longtemps à l'inégalité des individus et des races dont l'origine est mystérieuse, à Tégalité des sexes qui n'est qu'une égalité fantaisiste, nous aborderons au plus tôt notre sujet qui comporte l'examen de Tégalité dans l'ordre civil, fiscal, politique et économique.

Les deux génies les plus merveilleux dont s'honore la philosophie, Arislote et Platon, ont nié l'égalité civile en proclamant la légitimité de l'esclavage, soit que la vérité restât obscurcie à leurs yeux par les préjugés séculaires du genre humain, soit plutôt qu'ils craignissent en dissipant ces préjugés d'exciter la haine d'innombrables esclaves contre leurs maîtres et d'ébranler ainsi l'ordre social qui régnait autour d'eux. Mais, grâce à la doctrine chrétienne et au progrès des idées, avec l'aide du temps aussi, la servitude tendait à disparaître, en France du moins, lorsqu'elle a été définitivement condamnée par la Révolution franf;aise. Dans toute revendi-

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6 INTRODUCTiaX.

cation populaire, la liberté n'est qu'un moyen ; l'égalité est le but. La Révolution, marchant à pas de géant, a proclamé presque en même temps l'égalité fiscaJe et J'égalité politique.

Une œuvre aussi gigantesque devait nécessairement soulever des protestations ; grand en a été le nombre. Les plus éloquentes que nous ayons entendues dans ces derniers temps émanaient de Taine et de Le Play. A les en croire, l'égalité civile et l'égalité (iscale suflisent au bonheur des hommes groupés en Société : l'égalité politique est de trop et ne saurait engendrer que le désordre.

On a prétendu qu'en cela Le Play et Taine avaient condamné l'œuvre de la Révolution ; mais on oublie qu'ils ont justement revendiqué comme d'inestimables bienfaits la consécration de l'égalité devant la loi civile et l'établissement de l'égalité devant l'impôt dont nous venons de parler. De Taveu de tous donc, la Révolution a eu raison sur deux points essentiels; nous nous proposons d'établir qu'en dépit des critiques de ces deux hommes éminenis, elle n'a pas eu tort sur le troisième, non moins important que les deux autres.

Mais la Révolution n'a pu bouleverser l'ordre de choses établi en France et dans le monde civilisé, depuis une longue série de siècles, sans faire nat-

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trc dans certains esprits des espérances chimériques. Après que le Christ eut prêché aux hommes /'amour de leur prochain, quelques-uns de ses dis- . ciples, dépassant sa pensée, imaginèrent de fonder cet amour sur la communauté des biens; Tévénement ne tarda pas à leur démontrer qu'ils avaient conçu des utopies irréalisables. Il en fut de même . au lendemain de la Révolution française. Des utopistes, au premier rang desquels figure Babœuf, voulurent transporter, non plus par la persuasion, mais par la violence, dans le domaine économique, c'est-à-dire dans les fortunes, l'égalité absolue qu'on venait d'introduire dans le domaine civil, fiscal et politique; ils prirent pour devise : « l'égalité ou la mort. »

Après l'échec sanglant de leurs efforts, d'autres les renouvelèrent, d'une manière différente il est vrai, mais en prenant toujours comme but la même chimère.

Saint-Simon veut faire de l'Etat le légataire universel de tous ceux qui quittent la Société, en lui imposant en retour la charge de pourvoir à l'instruction puis à l'établissement de tous ceux qui y entrent, suivant la formule magique: « à chacun suivant sa capacité ; à chaque capacité suivant ses œuvres ».Fuurricrenferme les deux sexes dans des sor-

tes de couvents mixtes et laïques où ils forment des phalanges dont chaque membre trouvera son bonheur individuel en travaillant au bonheur de tous. Moins absorbant, le communisme de Cabet n'exige plus la communauté des existences; il se contente de la communauté des biens.

Mais il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Tous ces novateurs innovaient moins qu'ils ne le croyaient, car, en outre de la tentative des premiers chrétiens, leur communisme avait été déjà misa l'épreuve par les anabaptistes et même par certains groupes de paysans du Morvan. C'était donc moins une nou* veauté qu'une résurrection d*un passé justement condamné. L'homme, en effet, comme l'a dit le grand Proudhon, ne veut pas être mécanisé, et les communistes, quelque nom qu'ils portent d'ailleurs, le mécanisent, quand ils lui enlèvent le plus précieux des biens, la liberté. Aussi Proudhon, amant de l'égalité non moins passionné qu'eux tous, se propôse-t-il de l'atteindre en restreignant seulement les attributs de la propriété qu'il fait dégénérer en une possession limitée d'ailleurs quanta son objet. Mais la possession ainsi limitée n'est autre chose que le système agraire usité depuis un temps im* mémorial, jadis par les Germains et actuellement encore par les peuplades primitives de l'Asie cen-

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Irale et par les Cosaques pour lesquels il constitue, de Tavis des voyageurs, un obstacle insurmontable au bien-être et au progrès.

C'est ce qu'a compris l'allemand Karl Marx ; aussi, pour procurer aux hommes l'égalité des jouissances, leur propose- t*il ou mieux veut-il leur imposer le socialisme scientifique, alliage effrayant de saintsimonisme et de communisme. L'Etat s'emparera de tout, mais il ne rendra rien ; il restera donc propriélaire de tout; il sera en même temps le patron universel, le mattre de tous, et il contraindra tous les hommes valides à un travail d'une durée uniforme. Toute journée de travail sera tarifée au même prix et ce tarif universel constituera la charte de Vat;fmr/ celle qui doit procurer à tous la même dose de bien-être et de plaisir. L'école française cherche, il est vrai, à adoucir la rigueur impitoyable des principes du grand mattre du socialisme, mais elle se heurte, à chaque pas, à des diQicultés inextricables. Qui pourrait dire qu'au lieu de l'égalité des jouissances, le socialisme ne traînera pas à sa suite l'égalité dans la misère et dans la servitude?

L'égalité économique doit avoir la même base que l'égalité civile, fiscale et politique, et cette base n'est autre que la justice ; elle ne saurait avoir d'autre formule que celle-ci: à travail égal^ salaire égaL

La Révolution, en instiluanl un régime de liberté et d'égalité des droits, a non pas créé mais aggravé une sorte d'individualisme qui rend les inégalités de fait plus pénibles aux pauvres, bien qu'elles soient atténuées, au moins en dehors des centres manufacturiers. Pour leur rendre la Société plus habitable, les chefs d'industrie en particulier et les riches en général devraient tempérer la justice par l'amour. Nous indiquerons en quoi consiste exactement ce tempérament.

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