CHAPITRE PREMIER De rinégalité naturelle
(c L'égalité, cette autre gravitation universelle, disait Emile de Girardin, attend encore le Newton qui en découvrira les lois. x> Sans doute, depuis lors, cette découverte a été faite, car on mène actuellement grand bruit autour de certains systèines dont la réalisation prochaine doit chasser la misère de la face de la terre et faire briller à nouveau l'âge d'or chanté jadis par l'imagioation féconde des poètes. On ne verra plus, nous dit-on, ni riches ni pauvres ; l'orgueil et l'envie disparaîtront comme par enchantement, et d'éternels chants d'allégresse célébreront l'union de tous les hommes dans une égalité parfaite.
Le cœur est ravi par des promesses aussi brillantes, mais le bon sçns réclame l'examen attentif des procédés à l'aide desquels on pourra les réaliser. D'abord, pour que tous les hommes fussent égaux en situations et en fortunes, il ne serait peut-être pas inutile qu'ils fussent égaux en mérites. Or il n'est pas besoin d'être grand clerc pour remarquer que le monde est fait d'une tout autre manière. Descendons dans. la rue et nous y coudoierons des grands et des petits, des faibles et des forts ; entrons à l'école voisine et l'instituteur nous signalera des esprits ouverts à côté d'esprits bornés ; avançons jusqu'à la Chambre des députés et nous y entendrons tour à tour des orateurs Intéressants et des orateurs ennuyeux.
J.-J. Rousseau, écrivain à la fois séduisant et paradoxal, soutient que rînégalité naturelle a dû s'accroître dans l'espèce humaine par l'inégalité d'institution, par l'établissement de la propriété et des lois ; qu'elle est à peine sensible et que son influence est presque nulle dans l'état de nature « où tous se nourrissent des mêmes aliments, vivent de la môme manière et font exactement la même chose ». (Discours sur l'inégalité, page 87.)
Il est certain que si le philosophe de Genève fût sorti du néant assez tôt pour trouver des concitoyens s'ébaudissant dans l'état de nature qu'il regrettait, il n'eût pu briller parmi eux ni comme écrivain ni mêmeicomme musicien ; les dons brillants de l'esprit seraient restés en lui à l'état plus ou moins latent, mais il ne les eût pas tnoins possédés ; par contre, il eût rivalisé d'adresse et d'agilité avec ses congénères dans la poursuite de la proie destinée à leur nourriture commune ; parfois même il eût déployé tout son courage pour repousser les violences dont, en dépit de son optimisme, il eût été l'objet dans la recherche des aliments.
Avec la chasse, la pêche et la cueillette des fruits naturels pouvaient seules sustenter l'homme primitif: tel, adroit, avisé, actif, parvenait à se procurer le nécessaire ; tel antre, moins bien doué, mo.urait de faim à côté de lui. Loin d'être a à peine sensible », l'influence de l'inégalitâientre les hommes se manifestait donc plus durement, plu9 cruellement qu'à l'époque actuelle.
Plus audacieux que Rousseau, Proudhon se met ouvertement en révolte contre la raison et la réalité des choses. En d^autres temps, des illuminés ont consacré leur vie à la recherche de la pierre philosophale ou du mouvement perpétuel ; Proudhon, penseur profond, travailleur infatigable, citoyen courageux, indifférent à la pauvreté, ô la prison même, a gaspillé ses forces et son génie dans la poursuite d'une chimère : l'égalité des conditions. Dans ce but, il a inscrit, lui aussi, le para-
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