CHAPITRE XXI
à l'édifice social le couronnement qui lui manque? Grave question, vivement débattue entre ceux mômes qui acceptent les bases de la Société moderne.
Dans la Cité antique, le principe accepté était : tout pour l'Etat. Le citoyen n'appartenait en réalité ni à luimôme, ni à sa famille, mais à la Cité. Le « Contrat social » contient le germe d'une doctrine politique semblable. L'individu qui a accepté ce contrat alléguerait en vain ses droits individuels, il n'en a plus ; par cette acceptation, il a fait abandon de tout son être : n'ayant rien réservé, il n'a rien à réclamer. Robespierre, en développant toutes les conséquences du principe posé, aboutissait <x au despotisme de la liberté contre la tyrannie ». Comprenne qui pourra sa phraséologie.
On la modifie quelque peu pour nous présenter une théorie de l'organisme social, d'après laquelle chaque Société serait un être vivant, se développant et se mouvant d'après des lois sur lesquelles nous ne pouvons rien ; on veut ainsi nous faire croire au progrès en soi, progrès-indépendant de l'effort conscient et réfléchi. « Le corps social, dit M. Bordier dans son ouvrage sur les Vieilles Sociétés, le corps social est seul intéressant ; peu importent en eux-mêmes les atomes qui composent sou organisme, puisqu'ils se renouvellent incessamment. » Aux yeux du philosophe engagé dans son système, la vie d'un homme n'a pas plus de prix que celle d'un soldat aux yeux du général engagé dans uq combat acharné. La dureté du général a une excuse souveraine; la cruauté du philosophe n'en a pas.
« Le précepte suivant lequel : quiconque ne veut pas travailler, ne doit pas avoir à manger, est simplement, d'après Herbert Spencer, renonciation, sous une forme chrétienne, de cette universelle loi de la nature qui a amené la vie au degré de développement qu'elle a atteint, la loi qui fait que toute créature incapable de se suffire à elle-même doit périr La pauvreté des incapables.
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la détresse des imprudents, rélimînation du paresseux, et cette poussée des torts, qui met de côté les faibles et qui en réduit ud si grand nombre è la misère, sont les résultats nécessaires d'une loi générale, éclairée et bienfaisante, n Quand TEtat, guidé par une fausse philan« thropie, met obstacle à l'application de cette sage loi, au lieu de diminuer les maux qui affligent l'humanité, il les augmente. Ainsi la santé du corps social dépend des souffrances des malheureux. Est-ce donc là le dernier mot de la science contemporaine tant vantée? Malgré leur conception exagérée des droits de l'Etat, les philosophes anciens tenaient un langage plus humain : « L'Etat est. comme un seul homme ; je m'explique : lorsque notre doigt a reçu quelque blessure, la machine entière du corps et de l'Âme (dont l'unité est l'ouvrage du principe suprême de l'Âme), éprouve une sensation et, tout entière et en même temps, souffre du mal de Tune de ses parties ; aussi disons-nous d'un homme qu'il a mal au doigt. Il en est de même de toute autre partie de l'homme, qu'il s'agisse de douleur ou de plaisir. . . Qu'il arrive à un citoyen du bien ou du mal, l'Etat, tel que nous le concevons, y prendra part comme s'il le ressentait lui-même, il se réjouira ou s'afïligera tout entier. » .(Platon, République, 1-281.) Epouvanté par les théories darwiniennes, l'esprit aime à se réfugier dans la philosophie platonicienne qui, elle, respecte au moins les droits de l'humanité !
Donc : a tout par l'Etat ; l'Etat peut tout pour l'individu », nous disent les uns ; « tout pour l'Etat ; l'individu doit tout à l'Etat », nous disent les autres ; a l'Etat est tout, l'individu n'est rien », soutient-on d'un troisième côté ; de tous T^es systèmes, nous savons ce qu'il faut penser. Nous aUons enfin entendre dire : a l'Etat n'est rien ou presque rien, le travail est tout ». Cette dernière doctrine est celle de Kant qui ne confère à l'Etat qu'une charge de police. En stricte logique, l'Etat, tel qu'il le
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