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CHAPITRE V

Justice et charité, ces deux mots résument la morale du Christ. Justice, cela signifie: à chacun le sien ; à César, le tribut qui appartient à César ; au maître du champ, le loyer de son champ; au cultivateur, le produit de ses récoltes; à l'ouvrier, le salaire de ses peines; en un mot, c'est l'égalité des droits et des devoirs. Charité, c'est l'inégalité naturelle, l'inégalité du succès, adoucies par la bonté et par la compassion.

Le Christ disait encore aux riches: a Vous aurez toujours des pauvres parmi vous ; le verre d'eau que vous leur donnerez en mon nom vous sera rendu au centuple dans le Ciel. » On doit donc toujours, dans la Société chrétienne, selon cette parole, rencontrer des riches à côté des pauvres : Est-ce là ce que Proudhon et Baudot appellent prêcher régalité des conditions? Cela ne si^ gnifie-t-il pas, au contraire, que l'égalité des conditions est irréalisable?

- Nous ne rencontrons pas davantage, dans les enseignements ou les prophéties du Christ, les aspirations égalitaires et socialistes dont nous parle de Laveleye; après tout cependant, si à ses yeux justice et charité signifient socialisme, nous sommes d'accord avec lui.

« D'instinct et comme conséquence de leur loi, continue l'éminent professeur, les premiers chrétiens établissent parmi eux le communisme. » (Socialisme contemporain, XÏII.)

Cette vie commune était évidemment conforme aux goûts des apôtres, mais c'était en même temps une nécessité de leur situation ; réunis en faisceau, ils résistaient mieux aux embûches tendues sous leurs pas. Nous doutons du reste que leur genre de vie se soit beaucoup rapproché de ce communisme si prôné de 1830 à 1848 et si démodé aujourd'hui ; s'ils ont eu des imitateurs, c'est bien plutôt parmi les membres des communautés religieuses que parmi les communistes. Or, moines et communistes, n'est-ce pas l'eau et le feu ?

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Dans le même ordre d'idées, Benoit Maion cite le passage suivant de saint Luc (actes des apôtres): « La multitude de ceux qui croyaient, n'a vait qu'un cœur et qu'une àme, et nul ne disait des choses qu'il possédait, qu'elles fussent à lui en particulier ; mais toutes choses étaient communes entre eux. Il n'y avait personne parmi eux qui fût dans l'indigence, parce que tous ceux qui possédaient des champs ou des domaines les vendaient, et ils en apportaient le prix, et ils le mettaient aux pieds des apôtres, et il était distribué à chacun, selon qu'il en avait besoin. » (Précis du socialisme, p. 11.)

Donc, juridiquement, il n'y avait pas de communisme entre ces premiers chrétiens, puisque chacun d'eux continuait à posséder sa chose et à en disposer à son gré; saint Luc nous l'atteste. Il est vrai que par charité chacun en disposait dans l'intérêt de ses frères en religion.

Le bien est contagieux comme le mal : tout catéchisé devenait un croyant, tout croyant aspirait à devenir un apôtre ; bientôt les zélateurs formèrent légion, brûlant tous du désir de consacrer leur vie à la propagande religieuse et de se dégager, avec un complet désintéressement, des liens temporels.

. Maints croyants quittaient ainsi le monde, c'est-à-dire la vie civile^ et leurs derniers actes consistaient À se dépouiller de leurs biens. C'est un exemple qui est encore fréquemment suivi par les religieux et religieuses. Mais derrière ceux-ci subsistent le monde, la vie civile et profane; ainsi subsistaient-ils derrière la légion de zélateurs dont parle saint Luc; ils comprenaient d'abord tous ceux qui avaient acquis les biens vendus par les néochrétiens, puis les néo-chrétiens qui n'avaient pu trouver d'acquéreurs pour leurs biens parce que l'offre était devenue forcément plus fréquente que la demande. C'est ainsi que le mouvement de dessaisissement volontaire a dû prendre fin, très rapidement, même avant la confection de l'Evangile de saint Luc qui eut lieu de l'an 51

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