CHAPITRE VU
a Les hommes n'ont donc pu se mettre en Société que par nécessité, quand ils furent parvenus à ce point oCi les obstacles qui nuisent à leur conservation dans Tétat de nature, l'emportaient par leur résistance sur les forces que chaque individu pouvait, employer pour se maintenir dans cet état. » (Contrat social, p. 29.)
Il faut vraiment porter bien loin l'amour du paradoxe pour nier l'évidence avec autant d'audace. « L'homme par sa nature est un être sociable, et j'entends par là que, même sans aucun besoin d'appui mutuel, les hommes désirent invinciblement la vie sociale, ce qui n'empêche pas que chacun d'eux n'y soit poussé par son utilité particulière et par le désir d'y trouver la part individuelle de bonheur qui doit lui revenir. » (Politique, 1-241.) Par la bouche d'Aristote, c'est le bon sens et la vérité qui parlent ainsi.
L'homme ayant été créé pour l'état de nature, Jean- Jacques regrette cet état ; il s'imagine que les différents hasards qui en ont fait un être sociable en ont fait aussi un être méchant, et qu'on n'a pu perfectionner sa raison qu'en détériorant son espèce. Mais voyons-nous que les animaux sauvages aient diminué de valeur en s'apprivoisent ? que le taureau et le cheval, par exemple, aient perdu le courage et la vigueur des muscles en quittant les forêts pour nos écuries ? J.-J. Rousseau dit oui, mais la réalité des faits dit non. Il en est de même pour l'homme: il souffre moins, se porte mieux, vit plus longtemps en Société qu'à l'état sauvage ; aussi propaget-il plus facilement son espèce. Il n'a pu davantage perdre au moral ce qu'il gagnait d'un autre côté. Le développement de l'intelligence et de la raison n'a pu s'accomplir au détriment de la bonté et de la sensibilité ; loin de là, en devenant plus sociable, l'homme est devenu meilleur.
Il était cependant de bon ton de goûter l'opinion de Rousseau, au XVIIP siècle. Bonaparte lui-même était
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tombé dans celte erreur, bien qu'il ne péchât pas par naïveté. Mais l'expérience Ta débarrassé de ce fardeau d'idées chimériques : et Je me suis dégoûté de Rousseau, dit-il, depuis que j'ai vu l'Orient : l'homme sauvage est un chien. »
Jadis on voyait en France ce que Bonaparte a vu en Orient : a Ne pas être tué et avoir l'hiver un bon habit de peau, tel était pour beaucoup de gens, d'après Sth^ndàl, le suprême bonheur au X* siècle. » De même qu'en grattant le Russe, on trouve le Cosaque ; de même, en grattant l'homme civilisé, on trouverait le sauvage. Ce serait là un vilain passe-temps ; il est prudent de s'en abstenir et de laisser sommeiller des instincts grossiers que le temps a engourdis plutôt que déracinés.
Il sied bien à un philosophe assis au coin de son feu, de vanter le naturel paisible des hommes primitifs ; pour lui, les douceurs du présent embellissent le passé qu'il entrevoit à travers le prisme d'une imagination dorée. Mais s'il se trouvait subitement transporté au milieu d'eux, la frayeur et le dégoût s'empareraient de tout son être, et il ne conserverait de voix que pour appeler à son secours la bonne fée capable de lui rendre, d'un coup de baguette magique, la sécurité de son cabinet. Pour ces misérables, quel bienfait de sortir d'un isolement affreux et de jouir, eux aussi, d'un commencement de sécurité ! Ce jour-là, ils ont jeté les premières bases de la Société et, quoi qu'en pense J.-J.. Rousseau, ils n'ont jamais eu, par la suite, la tentation de retourner à l'état de nature qui ne leur avait pas laissé de regrets.
Lorsque des particuliers forment une association purement civile ou commerciale, ils peuvent insérer dans les statuts telle clause que bon leur semble, pourvu qu'elles ne soient pas contraires à l'ordre public ou aux bonnes mœurs ; au premier rang des clauses prohibées comme immorales figure la clause dite léonine, c'est-àdire qui attribue tous les bénéfices de l'association à un