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CHAPITRE PREMIER

Dans les temps modernes, de nos jours encore, on a enlevé des côtes d'Afrique, pour les réduire en esclavage, des centaines de mille, des millions de noirs qui, au physique et au moral, se rapprochaient beaucoup de l*homme primitif, et cependant nul trafiquant n'en achetait sans les avoir sérieusement examinés ; tous en évaluaient la valeur comme les maquignons font des chevaux au marché. D'un cheval à un autre cheval, la différence est souvent très grande ; d'un esclave à un autre esclave, elle est plus grande encore.

L'homme qui tombe en esclavage perd soudainement, d'après Homère, plus de la moitié de son Àme ; mais en lui le caractère et l'endurance ne changent guère, de sorte que, môme de deux esclaves achetés pour des som* mes équivalentes, il arrivait que l'un rendit de grands services à son maître, et que l'autre ne fût pour lui qu'un împedimentum.

Sur 38.000.000 d'habitants que nourrit la France, on n'en trouverait pas deux ayant exactement même taille, même corpulence, même conformation, mêmes traits du visage, mêmes qualités du cœur et de l'esprit, j'ai connu pour ma part, au lycée, deux frères jumeaux entre lesquels existait, à tous égards, jusque dans le son de la voix, une ressemblance frappante ; pendant quelques jours, je les ai confondus ensemble, mais bientôt j'eus appris à les distinguer l'un de l'autre; à la fin je les trou* vais si dissemblables que j'étais surpris de la confusion que j'avais pu commettre dans les premiers temps.

Ce qui existe en France se rencontre également chez tous les peuples civilisés ; il en est de même parmi les sauvages; il ne pouvait pas en être autrement parmi les peuplades primitives.

Donc nul homme n'est absolument égal à un autre homme ; l'inégalité qui existe entre eux ne vient pas du dehors ; elle tient à l'essence même de leur nature. Disons mieux : cette inégalité tient à la volonté souveraine

de Dieu qui ne fait rien en vain^ mais dont les desseins restent souvent pour nous mystérieux et impénétrables.

Sans doute la raison, avec ses vues incertaines, con^ çoit qu'il puisse en être autrement. Mais il faut avouer que, dans cette hypothèse, le spectacle des œuvres humaines sera d'une monotonie désespérante. Tous les hommes étant égaux entre eux, auront sans doute mêmes goûts, mômes dispositions, peut-être mêmes vices et mêmes vertua.

Supposons-les tous incapables de s'élever au-dessus du niveau du laboureur ou de l'artisan ; alors le travail manuel sera en honneur parmi eux et l'abondance régnera partout, mais nul nesaura exercer son intelligence à la culture des arts, des sciences et des belles-lettres ; aucune poésie ne charmera les loisirs des hommes; aucun monument n'ornera les places publiques des villes, si tant est qu'il puisse exister des villes.

Si, au contraire, tous sont aptes à exercer des professions libérales ou artistiques, on rencontrera de tous côtés des avocats sans causes, des médecins sans malades, des architectes et des peintres sans clientèle, cependant que le délaissement des arts manuels réduira tout le monde à la gêne et à la disette. ^

Admettons enûn que tout individu ait l'esprit assez délié pour se livrer aux études philosophiques ; dans ce cas, les systèmes déjè fort nombreux se multiplieront à l'infini ; le bruit des disputes sur la destinée humaine emplira le monde entier ; nul n'aura assez d'autorité pour devenir chef d'école, ni assez d'humilité pour suivre les leçons d'un maître et, dans la confusion générale des idées, les vérités les plus simples, les plus nécessaires, s'obscurciront aux yeux de l'humanité.

a L'ennui naquit un Jour de l'uniformité »,

nous dit Boileau. Sous ce nouveau régime, l'ennui formera le triste apanage de l'espèce, humaine tout entière.

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